Silence et paroles

08 décembre 2014

0. Miramar

 

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Trieste

 

Miramar

 

 

Voilà plusieurs années que l’Impératrice Sissi n’est pas revenue à Miramar. Son époux, l’empereur François-Joseph, s’est encore fâché avec sa capricieuse Urbs fidelissima, son unique accès à la mer. Le vieil autocrate entretient une relation passionnelle avec cette cité, surtout depuis qu’il a dû abandonner ses plus nobles possessions italiennes.

Mais il tient malgré tout à participer à la revue annuelle des troupes. La revue est organisée par le gouverneur général von Bruck en l’honneur de l’Empereur d’Autriche, du Roi de Hongrie, du roi de Bohême, du roi de Jérusalem, de l’ex-duc de Toscane, du duc de Cracovie et du duc de Lorraine. François-Joseph est tout en un, dernier survivant du Saint Empire Germanique. Le dernier ? S’en doute-t-il ?

Sa marine parade dans le golfe, les troupes défilent le long du Corso, l’artère principale de la ville. Impossible d’éviter le Corso, cette longue rue étroite à l’italienne mais bordée d’immeubles cossus d’une lourde architecture viennoise. Marins et fantassins se retrouveront sur le quai San Marco. Le jeu est double, l’empire montre sa force, la cité son opulence. Les complices parlent des langues différentes mais se comprennent.  

Pas un Triestin ne manquerait le rendez-vous, quels que soient ses sentiments envers la monarchie. On aime les uniformes, les chevaux qui piaffent et la fanfare militaire.

L’empereur dormira à Miramar, la résidence d’été construite par son malheureux frère, mort bêtement au Mexique, une trentaine d’années auparavant, piégé par l’hypocrite Napoléon III. On murmure que cette magnifique bâtisse, qui domine la mer, porte malheur à ceux qui y séjournent. Planté sur son rocher, Miramar ressemble à un gâteau de mariage. En hiver le froid et la bora lui donnent une teinte sucre glace. Le Habsbourg a la bonne idée de ne jamais prolonger ses visites sur la côte adriatique.  

 

******

 

C’est heureux car Umberto Sestan tient à ses habitudes, celles du samedi en particulier. Sa partie de boules avant que le soleil ne devienne trop lourd. L’apéro au Flora où chacun, qu’il ait gagné ou perdu, relance un cochonnet imaginaire pour amorcer l’une de ces joutes verbales qui leur donnent raison de boire encore. Et celles-ci, ces joutes, doivent toujours débuter par un sujet anodin. Un compère lance des reproches à son doublon, reproches qui n’en sont pas.

-          Tu leur as fait une fleur ! Fallait…

-          Fallait, fallait quoi ?

-          Tu pointes trop « mou ».

Ce n’est qu’à la deuxième tournée qu’on attaque du plus cérébral.

-          Tu montes à Opicina ?

 

La question est inutile mais rituelle. De juin à fin septembre les Sestan passent la fin de semaine dans leur maisonnette d’Opicina, située à juste une dizaine de kilomètres du port franc, sur le flanc de Monrupino. Le confort de ce cottage reste sommaire, qu’importe, la famille y dort rarement plus d’une nuit ou deux. De là-haut, impossible d’apercevoir la mer, le village s’est enlisé dans une minuscule cuvette. Oublier le port fait partie du dépaysement. Et derrière c’est le Karst, presque une autre planète, avec son plateau aride et rocailleux, avec, au fond, la forêt de chênes.

Sestan loue une berline. Le cocher dormira dans la grange, en annexe, son cheval lui tiendra compagnie en attendant le dimanche soir quand il redescendra ses clients à leur domicile de la rue San Michele. Lui aussi apprécie « l’air de la montagne ». Si son bourrin peine à la montée, après, après ils ont la nuit pour récupérer. Et puis les deux florins que lui verse ce bourgeois sont les bienvenus. Mieux, le patron partage le couvert et le vin est bien choisi. D’ordinaire, lui, il se contente d’une piquette.         

 

Le dimanche matin les enfants jouent dans le jardin en attendant l’heure de la messe à l’église Sant’Antonio. Roberto, l’aîné, provoque son frère avec un sabre de bois.

-          Je t’aurai sale Ras Tafari !

-          Adoua est à nous. Rentrez chez vous cochons d’Italiens.

-          A mort Ménélik. En avant les Bersaglieri !

Falco-Ménélik perd toujours ce qui contredit l’histoire. Roberto s’en fiche, pas question de se faire nègre pour justifier sa victoire.

 

La mère gronde qu’il est l’heure et qu’on n'aura plus le temps de se changer si l’un ou l’autre salit sa chemise blanche. Linuccia tente de suivre ses frères en se traînant à quatre pattes.

-          Porca miseria ! Vai a macchiare il tuo abito.  

La gamine ne comprend rien, sinon que sa maman crie. Le père discute avec le cocher en attendant que son monde soit prêt.

Le premier grand moment c’est le repas qui suit l’office religieux. Pendant la messe, Beppa la servante a préparé des mets délicieux et des gâteaux pour le dessert.

La deuxième réjouissance, c’est l’excursion qui suit le déjeuner. Selon l’humeur et le ciel, la famille se laisse balader sur le Carso, au pas tranquille du bidet que fouette son conducteur pour ne pas s’endormir, ou alors on pousse jusqu’à la Grotta Gigante proche de San Canziano. Le chef de famille explique comment la mer a creusé secrètement les falaises durant des milliers d’années. Il raconte et colore son récit en y mêlant les Argonautes et leur Toison d’or. Roberto ne croit pas plus à ces légendes qu’au père Noël. Linuccia tente de se défaire des bras de sa maman. Falco écoute et s’inquiète en silence d’un sous-sol plein de trous et de cavernes humides qui pourraient s’effondrer. Vers trois heures l’équipage s’arrête dans une osmiza où la patronne leur sert une cruche de vin blanc, que tout le monde goûte, et du prosciutto coupé en fines lamelles. On ne traîne jamais.

Au retour le père Sestan s’installe sur sa chaise longue sous la tonnelle et fume son troisième cigare. Sa femme le guette car, chaque fois, son mari s’endort au risque d’enflammer chemise et gilet. Elle cueille in extremis le panatella et l’écrase sous son talon. La Vierge Marie ne fait pas mieux avec son serpent.

-          Misère, proteste Umberto, il était encore tout bon.

-          Tu as des cendres partout.

Il pense qu’elle est jalouse de ses cigares, du plaisir qu’il trouve à les sucer. Si par malchance la pluie tombe ou si la bora souffle avec méchanceté, ainsi qu’elle sait le faire, souvent sans prévenir, le père Sestan reste sur son transat loin de s’émouvoir. Sa fidèle compagne vient alors l’emballer dans un gros manteau qu’elle couvre d’une toile de jute. Seule la tête dépasse.

-          Merci femme.

-          Espèce de têtu d’Arménien !

L’homme à cet instant voisine la béatitude suprême.

-          Pourrais-tu encore me rallumer mon cigare, mes bras…

-          Bourrique !

-          Enfonce un peu plus mon chapeau.

 

Durant les congés scolaires il arrive que les Sestan allongent leur séjour, deux nuits de plus, mais c’est exceptionnel tant le père tient à ses rendez-vous au Flora. Il n’hésite pas à user d’une excuse professionnelle pour rentrer en avance à son deuxième bureau.

Ces occasions, les deux frères en profitent pour retrouver quelques  vauriens du village et la bande disparaît à la maraude, surtout celle à la rhubarbe, rhubarbe qui finit par donner la diarrhée à ces gamins de la ville. Madame Sestan les laisse faire, elle se souvient de son enfance du côté de Bassano en Vénétie. La nostalgie la rend faible et indulgente. Et à quoi bon punir les brigands, la colique le fait à sa place. Les Sestan sont fragiles des intestins et ces deux-là ont hérité de leur père. Elle cherche alors sa dernière, qui, elle, la mère en est convaincue, a de solides tripes bassanese. 

- Hein toi ?

Elle attrape la polissonne et la prend dans ses bras.

-          Beppa, Beppa, tu n’oublies pas sa tétée ?

La servante a toujours les seins pleins de lait, voilà deux ans qu’elle travaille chez eux, fait le ménage, la cuisine, sans se fatiguer. La Slovène n’a rien oublié de son malheur mais elle croit que le Ciel lui a offert une solution de rechange pour calmer ses tétons. C’est toujours joyeuse qu’elle se dégrafe pour allaiter Linuccia. Elle le fait n’importe où. Les garçons sont habitués, le père Sestan ne se gêne pas pour guigner.

-          Umberto !

-          Quoi, quoi ? Ce qui est beau est beau !   

 

**********

 

Un cousin et le hasard lui permirent autrefois de rencontrer son futur mari. D’italienne Teresa Lazzarotto était devenue Signora Sestan, citoyenne de l’empire austro-hongrois, mais elle ne s’en inquiéta jamais avant 1915. L’ordre « germanique » lui convenait. Son époux était lui-même d’une famille d’immigrés arméniens. L’Arménie ? Son beau-père lui avait montré une fois où se cachait cette terra incognita qu’elle confondait avec l’Amérique. Le projet d’alliance n’avait pas suscité la moindre réserve de ses parents puisque les Arméniens sont des catholiques de la première heure et que son promis occupait une position enviée dans une compagnie triestine à majorité italienne. Et du côté des Sestan, on ne demandait pas mieux que de se fondre un peu plus dans l’italianité.

La mariée avait fait son devoir et pondu trois enfants dont deux mâles. Depuis la naissance tardive de Linuccia, son mari se montrait moins ardent. Il restait tendre, attentif et soucieux de l’éducation de sa progéniture.

Madame Sestan s’accommoda de cette situation. Ses rares mais fidèles amies avaient subi un sort comparable. Les femmes de bourgeois finissent par prendre leur rôle au sérieux. Elles soignent leur toilette, se font belles pour aller à l’opéra où l’on présente les Nozze istriane et même La Bohême du Maestro Puccini.

A l’annonce du printemps ces dames accompagnent leurs époux sur le Molo Giuseppino. Les messieurs s’installent sur un banc tandis qu’elles papotent debout, sous leurs ombrelles. 

-          Ils vont aller à la Pescheria !

-          Et nous à la pasticceria !

-          Oui, ces demoiselles n’ont pas pris nos rondeurs.

Ne valait-il pas mieux que leurs hommes dépensent un peu d’argent dans ces maisons closes que les voir s’enticher d’une hirondelle. Maîtresse de maison c’est déjà bien !

-          Mais vous ne lui reprochez rien ?

-          On assure que l’endroit est propre et que la tenancière n’est pas voleuse. Alors ? Et il se confesse chaque année avant Pâques.

 

Umberto Sestan remplissait avec conscience sa tâche de fondé de pouvoir. En signant un document du bec de sa plume, il se demandait parfois si une tâche se remplit ? La Generali employait une dizaine de cadres supérieurs. Les plus dynamiques se voyaient confier des missions à l’étranger, Londres, Munich, Vienne, Prague, Milan et Rome. Lui protégeait sa vie de sédentaire. Était-ce un manque d’ambition ?

Cet employé exemplaire préférait les boules du samedi matin, ses escapades en famille du côté d’Opicina, ses interminables disputes apéritives au Flora.

Son intelligent directeur sut tirer profit des attirances casanières de ce paisible subordonné. En confiance, il en fit son premier substitut. L’homme ne lui causait aucune ombre et manifestait une loyauté sans pareille. 

Sestan devint au fil des ans, presque malgré lui, un homme important au sein de la Generali mais il demeurait quasi invisible. Il planifiait, négociait, arrondissait les angles, suivait les dossiers sensibles, sans jamais tirer gloire d’un succès ou le plus modeste profit personnel d’une entente privilégiée avec un gros client.     

-          Vous me reposez Sestan, lui répétait souvent Masino Levi, directeur des Assicurazioni Generali.

Enfin ? Sa position d’initié lui permit d’acquérir sans vilains scrupules et à bas prix des terrains dans les environs de Gorizia. Il n’en avait pas le moindre usage mais le placement ne présentait aucun risque.   

 

Levi, bien qu’il fût juif, occupait un siège au Conseil de la Diète (Marche julienne + littoral slovène, le Triveneto selon Graziadio Isaia Ascoli). Sestan, lui, ne s’intéressait pas à la politique, cependant il savait cultiver ses relations. Les cinq cents familles de la bourgeoisie tenaient les rênes du gouvernement local. Il fallait saisir à temps l’importance des rumeurs viennoises que colportaient d’insidieux ronds-de-cuir autrichiens, prévoir et anticiper les décisions d’un empereur solitaire qui se méfiait de son ministre-président et supportait mal toute contestation de sa suprême autorité. Sestan maîtrisait ces micro et macro événements politiques qui régissaient les activités portuaires et celles des chantiers navals. La bonhomie du fondé de pouvoir inspirait confiance. Cet homme rebondi et toujours bien mis n’avait jamais trahi personne. Sa discrétion et son apparente modestie lui permettaient d’obtenir des informations précieuses qu’il ne manquait pas de rapporter à son directeur.

Et Levi appréciait cet inconditionnel dévouement.

 

Mais le meilleur de son temps Sestan le passait au Flora et au Stella Polare. Ici et là, ce commis du capitalisme pouvait libérer sa joyeuse et truculente nature. Le pittoresque personnage aurait surpris son épouse si elle avait eu l’audace d’imposer sa présence à ces piliers de bistro. Pittoresque, il l’était par son attitude, par sa curiosité, par son sens de la repartie et par l’absence de jalousie. Qualités qui n’en faisaient pas un niais.  

L’apéritif n’était pas formellement interdit aux dames mais personne jusqu’ici n’avait eu l’idée incongrue d’en inviter une. De quoi auraient-ils pu s’entretenir en leur présence ? A l’occasion on tolérait un gamin dont le père n’avait pu se débarrasser. Le piccolo recevait son sirop qu’il siphonnait bruyamment le verre bien serré entre ses deux mains.

 

Avec ses contemporains Sestan retrouvait le goût de la joute oratoire, ces bavardages le ramenaient à Prague où il avait en son temps étudié le droit commercial. Autrefois, son père avait fait un énorme sacrifice pour lui payer les meilleures études possibles. Et là, au Flora ou au Stella Polare, on parlait de littérature et d’art. Ses amis écrivaient et nul ne le savait. Lui n’écrivait pas mais lisait ce qu’ils publiaient à l’occasion. Certains envoyaient leurs textes à La Voce, une revue irrédentiste qui paraissait à Florence.

Ils le faisaient sous un pseudonyme, par sécurité. Si le K.u.K. (Kaiserlich und Königlich) se montrait tolérant, ses services de renseignements fonctionnaient bien.

-          Alors, Umberto, que penses-tu de mon dernier papier ?

Son avis pesait plus lourd que celui des autres scribouillards de la tablée, parce qu’il ne les concurrençait pas, parce qu’il n’avait pas besoin de se comparer.

L’Arménien comprenait la quête d’identité de ses amis mais l’empire restait un plus solide garant d’une mixité ethnique que la monarchie savoyarde.

-     C’est une longue histoire qui nous unit aux Germains.

 -    Les Croates hein, que pensent-ils de leurs maîtres hongrois !

-          Tu mélanges politique et création artistique.  

C’était reparti. Parfois les empoignades devenaient mauvaises, par chance il s’en trouvait toujours un pour calmer les plus enragés. Ils s’insultaient en patois. Le choix d’un vocable, son origine, définissait l’intensité de l’assaut. L’appareil génital mâle et son orientation alternatifve annonçaient une charge provocatrice, encore amicale, l’allemand, ou plutôt l’autrichien, sonnait un changement de dialectique et anticipait un raidissement philosophique, le slovène servait à rabaisser son interlocuteur, le comparant à un campagnard illettré, la limite à ne pas franchir c’était l’invective en serbo-croate. L’offensé ainsi cravaté quittait la table en promettant qu’il n’y remettrait plus les pieds ! L’intervention d’un conciliateur s’imposait alors. On rattrapait l’indigné par la manche. Le « serbo-croate » présentait ses excuses, marmonnant qu’il ne regrettait rien. La vie politicienne n’influençait que de biais leurs discussions. Ces intellettuali juraient qu’ils la méprisaient. Personne n’amorçait un débat sur ce sujet ou à de rares exceptions qu’imposait l’actualité. Chacun connaissait les affinités de son voisin, les verres vides, pas un n’y faisait allusion. L’apéritif avait ses règles et son éthique. Si par effet de cascade, les protagonistes en arrivaient à échanger des histoires grivoises, l’anecdote, fausse ou authentique, restait secrète. 

 

Rentré chez lui, le père Sestan redevenait un honorable bourgeois. Il posait son chapeau sur le guéridon près de l’entrée mais il gardait son veston. L’épouse mesurait l’état d’ébriété de son mari au nombre de boutons qu’il ouvrait à sa chemise. Entre son bureau de la Piazza Grande, ses escales au Flora et/ou au Stella Polare, ses fins de semaine en famille, le cinquantenaire trouvait encore à loger une visite hebdomadaire à la Pescheria. Il ne s’en confessait à son curé qu’une fois l’an, la veille de Pâques. Le prêtre, plus curieux que sermonneur, le grondait pour la forme.

-          Je ne te demande pas de jurer que tu n’y retourneras pas, Umberto, ça te ferait cinquante-deux péchés de plus. Te absolvo. Joyeuses Pâques, mon fils.

Lorsque son fils aîné célébra ses dix-huit ans il l’emmena discrètement au bordel. Le père avait monté son affaire avec la tenancière.

-          Roberto est entre de bonnes mains, lui garantit la patronne.

Roberto était un garçon doué. Le jeune homme avait suivi ses études secondaires au collège allemand. Son père pensait en faire un architecte ou un avocat. Le bachelier suggéra la marine.

-          La marine, quoi, tu veux naviguer pour la Lloyd ?

-          La marine de guerre.

-          Ça m’étonnerait que les amiraux hongrois engagent des « Italiens » ou alors comme sous-officiers, au mieux ?

 

Son second l’inquiétait. Falco avait lu un article sur le monastère San Lazzaro degli Armeni perdu dans la lagune de Venise. Il parlait de se faire curé.

-          Écoute, je veux bien vous y emmener l’été prochain, je connais l’endroit, réfléchis, tu as le temps, Dieu n’est pas pressé.

Le papa songea non sans tristesse que ce ne serait donc pas, l’an venu, une excellente idée de conduire son cadet à la Pescheria. Ce bon père considérait de son devoir de chaperonner les premiers pas de ses garçons. Une experte vaut mieux qu’une jouvencelle pour vous débourrer un âne. La recette permettait aussi d’ouvrir les yeux d’un néophyte en lui épargnant ensuite une de ces amourettes trop distrayantes. En somme, était-ce pour se justifier face au Très-Haut, il s’agissait-là d’un investissement raisonnable. Il faisait d’ailleurs une semblable analyse en ce qui concernait la consommation d’alcool. Il est préférable que mes fils s’enivrent une fois en ma présence plutôt que de se faire piéger lors d’une sortie entre amis.

 

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Parfois les habitués du Flora savaient rester sérieux.

-          Les Baltazzi étaient de Venise. Une famille de banquiers qui a fait fortune à Istanbul.

-          Qu’est-ce qu’elle faisait à Vienne ?

-          Tu sais, les Habsbourg s’entendent bien avec le Sultan, la Bosnie ne vaut pas une guerre. Le frère de cette malheureuse était un compagnon de chasse de l’Archiduc.

Les journaux ne parlaient que de la mort mystérieuse de l’héritier austro-hongrois. Si personne n’osait évoquer un suicide, l’hypothèse d’un crime supposait d’inquiétantes menaces. 

-          Et qui les aurait tués ?

-          Les agents de Bismarck ?

-          Des Serbes ?

-          Et pourquoi ne serait-ce pas une jolie histoire d’amour qui tourne mal ?

Ettore voulait y croire. Certainement pas par romantisme, bien au contraire. Inconsciemment il ne faisait que témoigner de son pessimisme. « Prendre de l’âge »  l’obsédait, lui pesait. Il apprenait à forniquer par procuration.

-          Tout se délabre, l’amour, la prostate, le cerveau, la mémoire n’y échappent pas. Le Rodolphe n’était pas tout frais.

-          Syphilitique tu veux dire.

    

Que les amants de Mayerling aient pu se tuer par amour les troubla encore cinq minutes. Au fond l’affaire ne les intéressait pas. Ils tentaient d’évaluer l’impact de ce double suicide sur la politique déjà austère de François-Joseph, père de l’infortuné... suicidé.

Ainsi passaient les ans. Ces hommes dans leur cinquantaine se retrouvaient chaque soir, quelle que soit la saison, dans l’un ou l’autre de ces cafés. Au printemps revenu, les compères s’installaient sur le trottoir transformé en terrasse. En automne quand la bora devenait mauvaise et piquante nos frileux se remettaient au chaud près du poêle où le tenancier rôtissait des châtaignes. Leurs conversations suivaient un cycle : rapide revue politique des affaires et des décrets impériaux, les fluctuations du commerce portuaire, la mise à l’eau d’un navire, une prochaine visite princière, les fraîches livraisons des bordels et, arrivés au bout, au bout de quoi, ils reprenaient leurs joutes littéraires. Les candides, qui n’écrivaient pas, conseillaient avec maestria leurs amis poètes, essayistes ou romanciers. Un thème revenait plus souvent depuis quelques mois, la vieillesse, l’horrible perspective de la sénilité.

-          Il tempo dell’inutilità !       

-          Ce qui dure devient mou.

-          La coscienza della senilità

Les partisans d’Épicure perdaient toujours la bataille. Ou alors ils préféraient baisser les armes, derrière les arguments de leurs contradicteurs se cachait une réelle douleur. A quoi bon prouver, tenter de croire qu’on le prouvait, que les vieux jours ont leur charme. Un passé bien rempli, riche d‘anecdotes et de souvenirs, suffisait-il, suffit-il au bonheur de survivre ?

-          Je ne te parle pas de ça mais du délabrement, tu ne le verras pas venir.

-          Ma femme est bonne chrétienne, elle me torchera le cul !

 

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Sissi, elle, n’était plus revenue à Miramar depuis longtemps. Les Triestins ne manifestaient aucune affection pour cette arriviste bavaroise, excentrique et fugitive. Cependant ils se réjouissaient du somptueux cortège qui accompagnait chacune de ses visites sur la  mer adriatique. L’impératrice arrivait de Vienne par train spécial. La cavalerie en grand uniforme escortait son carrosse de la Gare Centrale jusqu’au Molo San Marco. La descente du Corso présentait des risques tant la chaussée est étroite.

Du port, suivie de ses gens, elle embarquait sur une galère à voile qui la menait à la résidence de son défunt beau-frère Maximilien. La croisière ne prenait qu’une heure, le long des quais les curieux replongeaient au Moyen Âge. 

 

La rumeur et bientôt l’annonce de sa mort créèrent cependant une intense émotion. Les habitués des cafés ne parlaient que de son assassinat et de son meurtrier, un anarchiste italien. On aurait préféré qu’il fût croate ou serbe.

D’évidence Miramar portait malheur. Son fils Rodolphe y avait aussi dormi. Charlotte, veuve de Maximilien Ier du Mexique, était devenue folle.

-          Heureux qu’c’n’est pas arrivé chez nous !

-          Qu’est-ce qu’elle faisait à Genève ?

-          Triste fin de siècle, espérons que le suivant soit plus joyeux !

-          Pourrait-il être pire ?

La Lloyd-Austriaco lançait d’orgueilleux paquebots, la Compagnie de l’Orient Express prolongeait sa ligne de chemin de fer jusqu’à Zagreb. Les entrepreneurs cassaient d’antiques immeubles pour créer des quartiers plus modernes. Le Borgo Giuseppino, le Borgo Franceschino offraient de l’espace à de futuristes architectes qui ouvraient d’amples avenues, plus larges que le Borgo Teresiano. Ces audacieux mélangeaient la rigueur viennoise et une hardiesse empruntée au baron Haussmann. Le résultat était médiocre. Qu’importe, la bourgeoisie investissait et se relogeait au plus confortable. 

 

Roberto avait suivi l’École de construction navale. L’administration impériale prenait soin d’équilibrer les admissions dans ses prestigieuses écoles. Autrichiens, Hongrois, Tchèques et Italiens se partageaient les places disponibles. Dans un an il serait ingénieur. Son père avait su le convaincre de renoncer à une carrière dans la marine militaire.

Falco, son frère, étudiait la médecine à Vienne. Il avait omis de préciser de quelle médecine il s’agissait. Jamais son père n’aurait compris qu’il puisse se vouer au traitement des maladies de l’âme.

-          Si c’est pour en arriver là, c’était moins coûteux de te faire capucin, aurait-il lancé ! 

 

Déjà qu’au Flora ses propres amis se disputaient sans cesse sur les théories hystériques du docteur Freud. Ettore était le plus mordu. Vittorio pensait qu’on n’y échapperait pas et qu’il fallait donc s’y intéresser. Giorgio répliquait que si Ettore se passionnait pour la psychanalyse c’est qu’il devenait impuissant. Giani affirmait que cette vision analytique,  détumescente, de la relation amoureuse entraînerait la naissance d’un art nouveau, plus libre, toujours irrigué mais teinté d’un romantisme naïf.  

-          Et ton Anglais, il est parti ?

-          Irlandais ! Oui, il est à Zurich pour un mois ou deux.

-          Tes histoires de juifs ne l’amusaient plus ?

-          Il travaille sur un grande romanzo.

-          Un grand roman, un grand roman, et nous alors on se satisfait de petitesse ?

-          Est-ce qu’il t’a dit s’il reviendrait ? Non ! Tu parles ! Il s’est foutu de toi !

Les compétitions de boules le samedi matin, les montées à Opicina dans l’après-midi, parfois un repas chez l’un ou l’autre, les épouses n’appréciaient guère le brouhaha de ces querelleurs. Depuis que le tram 2 circulait de la Piazza Scorcola jusqu’à Opicina, Umberto Sestan invitait ses amis dans sa maisonnette de campagne. L’excursion prenait une allure folklorique. Cinq ou six bourgeois, veston – gilet – cravate, suivis de leur tribu, côtoyant ouvriers, paysannes et  ménagères qui rentraient chez eux, dans ce tramway grinçant, double spectacle pour le prix d’un billet. Ces gens du commun ne se doutaient pas qu’ils partageaient leur voiture - et l’épaisse fumée des cigares - avec la crème littéraire du Küstenland. Les enfants des riches et les enfants des pauvres se dévisageaient en silence tandis que la motrice mordillait la crémaillère pour attaquer la rude montée.

 

Umberto Sestan avait fait ensabler une piste de boules sous un tilleul, derrière la maison, et la bande passait des heures à pointer le cochonnet sans interrompre son débat littéraire. 

Madame Sestan ne tolérait ces importuns que pour plaire à son mari et parce que certains emmenaient leur dame et leur progéniture. Elle était plus italienne que ces épouses citadines. Là-haut, plus à l’ouest, dans sa Vénétie natale, du côté de Bassano, elle se souvenait de grandioses réunions de famille.

C’était comme à l’église. Les femmes se tenaient devant la maison et pouvaient ainsi surveiller leurs gamins en oubliant leurs hommes et leurs dissertations jusqu’à l’heure du repas.

Derrière :

-          Alors, ton Roberto va devenir ingénieur ?

-          Il parle déjà de s’en aller à Gênes. Parait que les chantiers navals sont à la pointe du progrès.

-          Ton deuxième ?

-          Il dottore ! Lui il n’a pas envie de rentrer, Vienne lui plaît.

-          Et ta petite ?

-          Linuccia ! Rien ne presse, la bambina est arrivée sur le tard, qu’elle apprenne à lire et à écrire. Sa mère lui trouvera un mari le moment venu.

Et ensuite l’interpellé manifestait en retour un brin de fausse curiosité :

-          Et ta fille, tu lui as déniché un fiancé ? 

-          Ma femme s’en est chargée, un grullo, le premier de Ferrucio Busoni.

-          Busoni. Busoni des entrepôts de la Lloyd ?

-          Si, j’aurais préféré son puîné qui a du talent pour la peinture, mais il paraît qu’on se marie en bon ordre chez ces gens-là.

-          Bah, elle ne manquera de rien.

-          Espérons !  

 

Devant, les épouses échangeaient leurs avis sur la mode ou sur une recette de cuisine. Elles restaient prudentes en politique et discrètes sur leur intimité. Qu’auraient-elles pu raconter :

 

Le 28 juin 1914 François-Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, était assassiné, ainsi que son épouse Sophie, à Sarajevo. Trois jours plus tard le Viribus Unitis, navire amiral, ramenait les corps en terre autrichienne.

On ferma commerces et cafés. Les Triestins horrifiés et affligés accueillirent le cortège funèbre et l’accompagnèrent le long de sa lente remontée du Corso. Un convoi spécial attendait à la gare. Il ramènerait à Vienne les dépouilles princières. Des milliers de citadins pleuraient. Solidaires des malheurs de leur empereur, ils pointaient, déjà, d’un doigt vengeur ces cochons de bosniaques et leurs complices serbes. En juillet Vienne exigea que ses policiers participent à l’enquête criminelle. En août le chancelier Bethmann Hollweg déclara la mobilisation générale. 

Les Triestins en âge de servir répondirent massivement à l’appel. Oubliaient-ils leur idéal irrédentiste ou détestaient-ils tellement les Slaves ? L’Italie se voulait encore neutre. Alors !

Linuccia fit de grands signes d’adieu à son frère aîné. Les trains réquisitionnés enlevaient leurs bataillons de recrues. On leur donnerait un uniforme à Vienne et ils partiraient au front sans repos. Les Russes soutenaient les Serbes. La guerre n’était pas encore déclarée mais chacun se préparait au combat.

-          Tu iras voir Falco ?

-          Je ne sais pas, me laissera-t-on quitter la caserne ?

 

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Averti du départ de son grand frère, Falco réussit à faire parvenir une lettre à sa famille. Pour le moment l’armée n’avait pas besoin de lui, il pouvait achever son stage de gynécologie à la Frauenklinik de Vienne. Non, il n’avait pas vu Roberto.

Et puis ce fut le silence. Le silence des fils.

Les journaux ne savaient pas que raconter, sur les alliances, sur les premiers combats, sur les lignes de front.

Au Flora les habitués ne plaisantaient plus par crainte de blesser un père. Eux étaient trop vieux et l’économie de guerre avait besoin d’un appareil de production efficace. Ces bourgeois expérimentés maintenaient la machine industrielle en marche supervisant les ouvriers slovènes restés à leur poste, dans les usines, au port et surtout sur les chantiers navals. La hiérarchie militaire se méfiait de ces Slaves, elle ne voulait pas encore en faire des soldats, surtout pas à l’est de l’Europe.  

Pourtant un sujet s’imposa dès l’automne 1914 et ressuscita l’utopie irrédentiste : fallait-il que le Royaume d’Italie abandonne sa neutralité, s’engage militairement, et de quel côté ?

-          L’Italie a signé, elle est de la Triplice !

-          Façade ! Je te parie qu’elle va rejoindre l’Entente, Salandra saura négocier avec les Alliés, s’ils promettent de lui donner l’Istrie et le Trentin, l’affaire est dans le sac.

-          Et nous avec !

Ces bourgeois imaginaient un conflit limité dans le temps sinon dans l’espace, une bonne empoignade et chacun se retrouverait autour d’une table pour signer un traité de plus. Il fallait faire payer aux Serbes le meurtre de l’Archiduc et les renvoyer dans leurs frontières.

-          Qu’ils gardent cette pute de Bosnie si ça leur plaît.

-          Les Russes, les Russes, ils veulent donner le coup de grâce aux Ottomans.

-          Les Prussiens… Les Prussiens sont ambitieux, vieille histoire leur « Drang nach Osten ».

-          Et « notre » empereur !

 

La guerre devenait mondiale, les Turcs se rapprochèrent des États centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie), les Japonais mirent leur marine au service de l’Entente (France, Royaume-Uni et Russie). Les Allemands envahirent sauvagement la pauvre Belgique. Les Anglais et les Français se ruèrent au nord pour ralentir la horde teutonne.

A l’Est les Russes lancèrent une attaque contre la Prusse orientale. La Hongrie bousculait des Bulgares et des Roumains indécis et partagés. Les Serbes remontaient vers la Pologne.

Comment les journalistes auraient-ils pu rendre compte de la situation des belligérants ? La propagande leur dictait défaites ennemies et victoires impériales.

Ce n’est que vers Noël, à l’arrivée des premiers convois de blessés que chacun comprit que la guerre allait durer, qu’elle serait cruelle. Pour quelle poésie pouvait-on encore s’enflammer au Flora ou au Stella Polare ?

Ettore avait oublié son angoisse de vieillir. Claudio affirmait qu’il fallait écrire, ne pas se laisser détruire par cette tragédie. Giorgio prédisait la fin de l’Empire Germanique et prophétisait la naissance d’une Europe « Internationale ».

-          Qu’est-ce que tu veux dire par « internationale », socialiste ?

-          Non, une Europe sans frontières comme en rêvait le roi des Tchèques il y a 450 ans.          

L’entrée en guerre du Royaume d’Italie réveilla et secoua la conscience des Triestins. L’administration autrichienne se raidit brusquement. Les généraux viennois envoyèrent leurs Italiens se battre sur le front russe et on incorpora les Slovènes dans des bataillons hongrois sur les lignes de l’Isonzo, face aux Bersaglieri du roitelet savoyard. L’état-major impérial exploitait les rancunes des minorités slaves et protégeait ses flancs transalpins d’une fièvre irrédentiste. Les services du K.u.K. craignaient aussi que des fanatiques s’en prennent aux chantiers navals en pleine effervescence. 

 

Les habitués du Flora s’inquiétaient. L’Isonzo rejoint la mer à deux pas de Monfalcone. On se battait à Gorizia, à moins de quarante kilomètres de chez eux. Jusque là ils avaient cru ou voulu croire qu’Allemands et Autrichiens ne cherchaient qu’à confirmer leurs droits ancestraux.

Ces poètes et hommes d’affaires n’avaient pas saisi les véritables enjeux du conflit. L’Allemagne des Prussiens, obsédée par son  « Lebensraum », s’alarmait de la croissance économique et industrielle de la Russie. Les États slaves exigeaient leur indépendance. Les Turcs espéraient encore sauver leur empire. Sarajevo n’avait été qu’un prétexte. La France et l’Empire britannique se disputaient le partage des colonies, des Indes, du Proche-Orient, des comptoirs de Chine et de l’Afrique. 

-          Nous, on gagnera, quoi qu’il arrive !

La remarque de Claudio était juste mais malheureuse. Les habitués du Flora l’ignorèrent.

 

Sestan s’angoissait pour Roberto. Savait-il, là-bas, que l’Italie se battait « contre lui » ? Et Falco, où se trouvait-il. Rue San Michele, les femmes gardaient le silence.

Son épouse pleurait chaque nuit. Beppa la Slovène souffrait de cette déchirure, comprenant que les uns et les autres ne pourraient jamais plus vivre ensemble comme ils l’avaient fait durant cinq cents ans. Les différences sociales et la discrimination ethnique pouvaient encore passer sur le dos des Autrichiens mais tout près, sur l’Isonzo, des Slovènes tuaient des Italiens et là-bas en Pologne des Italiens mitraillaient des Slaves.  

La patronne et sa servante allaient prier ensemble à San Giusto. La cadette Linuccia ne voyait qu’une chose, l’absence de ses frères. Elle tentait de consoler sa mère et sa nourrice.

-          Roberto et Falco vont bientôt rentrer.   

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07 décembre 2014

1. Silenzio il e parole

Silenzio e parole

 

1

 

Le capitaine regardait par la fenêtre. Mais il ne voyait rien, trop de fatigue l’en empêchait. Et qu’aurait-il pu découvrir d’intéressant ?  

Les ambulances débarquant leur lot de blessés ? Personne n’avait imaginé l’ampleur de ce conflit. Les journaux n’osaient plus se permettre de critiquer l’empereur et ses généraux. Et puis était-ce bien eux ou les Prussiens qui l’avaient voulue cette guerre ?

 

Oubliés l’attentat du pont Latin à Sarajevo, de même que les funérailles de François-Ferdinand et de son épouse Sophie.

-          Putains de Serbes !

-          Putains de Polonais et de Roumains.

 

Le capitaine ne l’avait pas entendu entrer dans son bureau. Il se retourna et écrasa sa cigarette dans le volumineux cendrier de bronze.

-          Falco ! Content de te revoir. Alors ?

-          Alors ? Rien, mon capitaine.

Le Lieutenant tendit la feuille à son supérieur. Falco portait encore sa blouse de médecin. Une blouse ample qui lui permettait de garder la veste de son uniforme et de se protéger ainsi du froid. Lehar, lui, ne se souciait plus de sa prestance d’autrefois. Le capitaine sortit une bouteille de Zwetschke (alcool de prune) et deux petits verres. Il observa son officier subalterne en imaginant ces quarante heures de train qu’il venait d’endurer. Lublin – Vienne ! D’un wagon l’autre à parer au plus urgent, à calmer un mourant, à refaire un pansement,… Un médecin et deux infirmières. Cent cinquante blessés qu’on ramenait du front. Quel front ? Invisible.

-          Reviens demain, j’aurai de bonnes nouvelles pour toi, enfin je crois.

-          Merci mon Capitaine.

Lehar lui tendit un coupon. Les services de santé de l’armée austro-hongroise réquisitionnaient pensions et modestes hôtels viennois pour loger leurs permissionnaires de passage dans la capitale.

-          Tu peux y aller à pied, ce n’est pas loin, en face de ton Bettina Frauenspital, Lurlibadstrasse, juste en face, tu verras l’enseigne. Tu connais notre bonne ville. C’était un bordel avant guerre, qui sait, peut-être y héberge-t-on encore quelques gentilles dames ? Tu n’as pas le cœur à l’ouvrage mais ça te changerait les idées. Crois-moi.

 

Chacun vida son Stamperl (petit verre d’alcool). Falco se leva et salua son supérieur qui parcourait déjà la liste des cent cinquante soldats qu’on lui ramenait. Deux convois arrivaient chaque jour, un du sud et un de l’est. Il aurait pu préparer une thèse sur la particularité des blessures, celles infligées par les Serbes et les Russes et celles, versant Italien, sur l’Isonzo. On amputait plus du côté de la Pologne et de la Transylvanie. Peut-être était-ce en raison de la distance ? Ou alors parce que les soldats engagés là n’étaient pas de souche autrichienne ?

Lui faisait le tri dès que les brancardiers et les infirmières avaient fini d’installer les blessés dans leurs « lits ». L’Etat major avait transformé l’ancien manège des Cadets de l’Empereur en Sanitäres Zentrum. On avait gardé la sciure sur le sol. Les combats de la première année de guerre saturaient déjà les hôpitaux militaires. Les Reich Kräfte avaient choisi une solution simple : renvoyer chez eux les irrécupérables. Leurs familles s’en occuperaient.

Et le capitaine-docteur Lehar faisait la sélection. Trop vieux pour le champ de bataille, ce soldat à l’ancienne servait son empereur, comme il le pouvait encore mais sans espoir. L’homme avait perdu la fierté et l’élégance qui plaisaient tant aux femmes.

 

Falco, lui, s’assura que le personnel du « manège » prenait soin de son contingent d’éclopés. Il salua plusieurs de ces malheureux à peine connus, avant de récupérer son rucksack en peau de vache qui contenait ses affaires personnelles, quelques vêtements de rechange et un vieux cahier.

Vienne s’endormait. C’était un temps qui annonçait la neige. Il longea le Rathauspark, contourna l’Université.

La pension des sœurs Schmitz ne ressemblait à rien. Ces vieilles femmes inutiles avaient dû aménager leur maison familiale en hôtel pour gagner un peu d’argent. De quoi survivre en conservant l’immeuble dont elles avaient hérité. 

Elles l’accueillirent sans politesse. D’abord il était déjà très tard et ensuite elles n’aimaient pas ces notes de réquisition que l’Armée tardait toujours à rembourser. Avant, avec les hôtesses qu’elles hébergeaient, la clientèle venait de jour et payait en avance. La nuit ces deux sœurs retrouvaient leur tranquillité et le souvenir des beaux jours.

-          Trois nuits ?

-          Oui madame. Ce n’est pas moi qui décide.

Une lui tendit la clef de la chambre 14 et l’autre lui indiqua d’un geste vague la direction des escaliers. La chambre donnait sur la rue. Il pouvait apercevoir, en face, les fenêtres illuminées du Frauenspital. Les veilleuses de nuit servaient le dernier tilleul.

 

La pièce n’offrait pas plus de confort que celle du train-hôpital où il venait de passer trois mois. L’espace en plus, peut-être.

Un lit double, une armoire, une table, une chaise et un lavabo. L’officier entendit un éclat de rire. La pension n’avait pas cessé son véniel commerce d’antan.

A son habitude il lava ses dessous, son linge de corps, une chemise, un caleçon long qu’il suspendit sur le dossier de la chaise près du poêle à charbon. Nu il se coucha. En effet, les sœurs Schmitz pratiquaient encore leur métier de maquerelles, les draps souillés le confirmaient ou alors on ne les lavait jamais. Il était trop fatigué pour s’en soucier.

Il n’y avait qu’un WC pour tout l’étage, cinq chambres. Cinq chambres, trois étages, trois WC.

 

Le permissionnaire se leva vers les six heures du matin. Dans la salle à manger, près de l’entrée, les Schmitz faisaient leurs comptes. La table était mise pour une seule personne. Lui.

-          On peut vous servir un borchtch ou du pain et des œufs ? Mais ce n’est pas compris dans le bon.

-          Du pain et des Eierspeise (œufs brouillés), merci. J’ai de quoi payer.

-          Et un café ?

-          Un café ? Vous avez du vrai café ?

Pendant qu’il mangeait, les deux femmes s’installèrent, chacune d’un côté de la table. La curiosité leur faisait oublier ces coupons sans valeur, jamais honorés par les services impériaux. Avaient-elles un parent sur le front de l’est ? Non, elles voulaient simplement se faire une idée, la guerre allait-elle se terminer, les Piefke (Allemands) la gagneraient-ils ? Na, Jessas na ! Avec politesse il répondit à toutes leurs questions en osant affirmer que les Prussiens ne battraient jamais les Russes et qu’à la vitesse où tombaient les soldats il fallait compter au pire deux ans avant qu’on signe un armistice. Il ne savait rien du front de l’Ouest, sinon qu’il ne bougeait plus. De l’entrée en guerre de l’Italie il n’avait rien à dire non plus. Il raconta encore qu’il venait de raccompagner des blessés de Pologne. Elles furent surprises d’apprendre qu’il était médecin.

-          Il y a deux ans j’ai fait un stage, précisa-t-il, bouche pleine, tendant la main qui tenait le couteau vers le Bettina Frauenspital.

-          Alors vous connaissez l’Anrainer, le professeur Kratochwill ?

 

Falco traversa la rue. Il se souvint de son premier jour de stage. À vingt-trois ans, affronter le maître de la gynécologie viennoise ! Lui, italien, sujet de l’empereur certes mais italien quand même. Terrorisé, il avait attendu longtemps dans la salle près de l’entrée où patientaient des dizaines de femmes enceintes. Un moment il voulut s’échapper, il se leva, sortit et se réfugia dans un café voisin. Résigné il se présenta à la réception.

-          Dr Sestan, lança-t-il en essayant de cacher son accent.      

-          On vous attendait à huit heures ! Venez, je vais vous donner une blouse et vous montrer le vestiaire.

Lorsque le professeur Kratochwill le fit entrer dans son bureau le jeune stagiaire lui avoua spontanément sa peur. Le maître éclata de rire en caressant sa barbe. 

-          Alors vous avez déjà bu votre café !

 

Maintenant, la guerre les avait vieillis.

-          Il y a la peur, la frustration et la vengeance. Notre Vieux Franz n’aurait jamais dû se lancer dans cette bataille. Falco Sestan ! Tu as été l’un de mes élèves les plus assidus, je me souviens encore de ton arrivée, tu feras un excellent psychanalyste, les gens de ton Küstenland en ont bien besoin, ils s’enferment dans un monde à part croyant n’appartenir à personne. La guerre t’a fait chirurgien sans rien te demander. Ne te l’avais-je pas enseigné…

-          Qu’on ne peut comprendre la douleur de l’âme sans savoir ce qu’est celle du corps ? Vous parliez alors des femmes, ce qui m’avait amené dans votre service de gynécologie.

-          C’est vrai, tiens, prends cette blouse, c’est l’heure de la visite. Je ne conçois pas qu’on puisse se prétendre psychanalyste sans une activité de clinicien. Tu me suis ? Oui, je reste perfide envers mes collègues, enfin ceux qui « travaillent » à domicile au pied d’un canapé et qui publient des âneries sur l’inceste. 

 

En trois phrases l’ancien stagiaire se retrouva comme à son premier jour.

-          La peur ! Même dans ton train tu dois la connaître, ne serait-ce qu’en soulageant ces malheureux soldats. Entendre la bataille sans jamais l‘apercevoir !

-          Je ne soigne pas j’ampute. Vous avez raison, en quatorze mois je n’ai jamais vu l’ennemi.

-          L’ennemi, l’ennemi, Falco, tu t’exprimes à la manière de nos généraux maintenant ? Nos armées ne font pas de prisonniers ?

-          Ça arrive, je n’en ai jamais opéré.

-          Tu devrais penser à réunir de la documentation sur les douleurs fantômes.

-          Vous savez, Professeur…

-          Non, je ne sais pas, je n’ai pas envie de savoir mais j’imagine. Prends soin de toi mon garçon. Tu as appris le mal que font les névroses. Le cancer de l’âme. Notre Franz est épuisé, il mélange la tragédie de sa famille et la fin de son empire, il va mourir. Et si son malchanceux héritier manifestait le moindre désir de paix, nos cousins de Prusse ne le laisseraient pas négocier dans leur dos. L’horreur va s’éterniser. Et le pays de tes ancêtres est entré dans la danse. Tu n’avais pas un frère qui s’est engagé ?

-          Nous étions dans la même région, du côté de Lublin, mais je n’ai aucune nouvelle depuis presque un an.

-          Tes parents non plus ?

-          La censure du K.u.K. reste efficace.

 

A son habitude Kratochwill conduisait la visite au pas de course, ses assistants notaient les instructions et les modifications de traitement.

-          Voyez, messieurs les novices, le lieutenant Sestan rentre du front, de l’est. Il y a moins de deux ans c’est lui qui courait derrière moi, ce Vorzugsschüler ! Maintenant le voilà charcutier. La gynécologie mène à tout, songez-y.

Mais le praticien n’avait pas changé. Là il prenait son temps au pied du lit d’une patiente cancéreuse. La femme parlait, il l’écoutait. Si un interne tentait de le ramener à ses visites, le professeur levait sa main droite, imposant silence à l’imprudent. Et avant d’abandonner la malade à sa mort prochaine, il s’approchait d’elle et déposait un doux baiser sur son front moite.

-          Massez lui le dos matin et soir avec du camphre.

 

En fin de matinée Kratochwill invita son ancien disciple dans une modeste Stube. Ils mangèrent en ne parlant que de psychanalyse.

-          Oui, j’enseigne, il le faut, tu sais, nos confrères doutent encore des maladies de l’âme, pas de leur existence mais des traitements que nous proposons. Guerre ou pas, il faut tenir bon. Pense à cette jeunesse meurtrie, comment retrouvera-t-elle sa routine quotidienne. Toi au moins, avec ta scie et tes sutures, tu tentes de sauver des vies. Eux ! Nous, ici ? Et les épouses qui attendent le retour d’un mari entier. Imagine la jolie fiancée accueillant son borgne ou son manchot ? Quelle jument s’accommode d’un hongre boitillant ? Et ces femmes auront appris à travailler, à lutter, elles n’accepteront plus de retourner à leur tricot ou à leurs fourneaux. C’est plus que la mort d’un empire en faillite. Perdre la Hongrie et Prague m’attriste, les Balkans on s’en moque !

Ils firent ensemble un bout de chemin, en marchant vite et penchés en avant, se tenant par le bras, pour se protéger du froid et de la bourrasque. Ils se séparèrent devant les escaliers de l’Université. Le professeur lui tapa gentiment sur l’épaule plusieurs fois, en lui murmurant à l’oreille comme un secret de gamin :

-          Rentre chez toi et disparais jusqu’à ce que cette guerre finisse, les méchants Serbes ne sont pas ton affaire.

Sestan le regarda avec un sourire poli. Que répondre ? Le maître gravissait déjà les marches de ce prestigieux bâtiment. Au sommet, Kratochwill se retourna et fit encore un large signe de la main. L’officier se demanda comment faisait ce septuagénaire pour garder une pareille forme physique et morale.

 

Une ordonnance accompagna Falco au « manège» où Lehar attaquait lui aussi sa tournée au pas de charge. Il tendait l’index en lançant « c’lui-là » et le verdict tombait.

-          Hôpital central, on lui fera une prothèse.

-          Retour chez lui, réforme complète.

-          Toi tu vas rempiler, deux doigts suffisent pour manier une arme…

-          Lui, lui ? Attendons encore un jour ou deux.

Il aurait pu ajouter « il ne finira pas la semaine ».

Rien de cruel dans son attitude. S’il avait montré la moindre compassion, la folie l’aurait saisi. Peut-être était-il déjà devenu fou ?

 

-          Ah ! Falco ! Il se retourna vers son cortège d’assistants et plaisanta, à l’instar du professeur Kratochwill, trois heures auparavant, à deux détails près. Le Dr Sestan est un de nos plus précoces psychanalystes, la guerre l’a obligé à se reconvertir dans la charcuterie, vous autres, prenez-en de la graine, il a déjà l’air vieux pourtant il n’a pas trente ans notre Bursch (jeune homme) !

Le capitaine le prit à part et lui fit connaître la bonne nouvelle annoncée hier.

-          Je t’ai obtenu une permission de deux semaines. Demain tu descends chez toi. On organise le rapatriement de blessés vers le sud. Tu les accompagneras.

Et il conclut à mi-voix :

-          Et si tu ne réapparais pas dans quinze jours l’armée impériale survivra !

Sestan n’avait jamais songé à déserter. Fin 14 il avait reçu son ordre de mobilisation, et rejoint son unité, sans réfléchir. Médecin ici ou là ! Certes depuis l’entrée en guerre de l’Italie, certains de ses amis de semblable origine latine étaient passés sur l’autre rive de l’Isonzo. Mais son frère aîné se battait encore contre les Serbes et les Roumains.

-          Tiens, les voilà tes patients ! Tu les ramènes chez eux dès qu’un train sera disponible.

Le capitaine n’avait pas attendu le moindre commentaire de son subordonné. Il poursuivait son inventaire.

La sciure était utile lorsqu’une infirmière refaisait un pansement. En chirurgie de guerre on ne referme pas complètement les plaies des membres amputés pour s’assurer que l’infection ne gagne pas le moignon. 

L’odeur de l’urine humaine avait remplacé celle des chevaux. C’est alors que Sestan entendit ce bourdonnement, les plaintes et les gémissements des blessés. Jusque-là il n’en avait pas pris conscience. Parfois les brancardiers emmenaient un mort en remontant une rangée de lits. Des lits ? Une simple armature de bois et une solide toile tendue, fixée au quatre coins. Les soldats gisaient à quarante centimètres du sol ce qui compliquait le travail des soignants, penchés du matin au soir sur ces grabats mais la bassesse atténuait la chute des malades.

Car il y en avait toujours l’un ou l’autre qui tentait soudain de se lever.

Pour aller où ? Certains oubliaient qu’il leur manquait une jambe, un pied.

L’officier saisit la pile de dossiers que lui tendit Lehar. Une infirmière le tira par le bras et l’emmena vers son groupe en attente.

-          Gambini ? Serafici ? Schaechter ? Guagnini ? Coen ? Folkel ? Cecovini ? Chiari, Bossetti, …, voilà votre docteur, c’est lui qui vous ramènera à la maison.

-          Ciao, dottore ! Moi je suis de Santa Croce, lui il vient de Duino.

Des noms lui paraissaient familiers. Un seul Slovène ? Peut-être se méfiait-on des slaves ? Ou alors les envoyait-on sur le front sud face aux Italiens ? L’armée savait jouer avec les antagonismes ancestraux de sa province maritime.

Il prit son temps pour évaluer l’état et le handicap de chacun. Deux aveugles, une dizaine d’amputés des membres inférieurs, une gueule cassée, un pauvre soldat sans bras, un phtisique.

-          Je serai du voyage.

C’était comme une manière de le rassurer avait pensé l’infirmière. Elle se tenait derrière lui.

Emilie Roth était née en Galicie (Ukraine). Sa famille l’avait envoyée à Prague pour faire des études de médecine. La guerre déclarée, elle s’était alors engagée en qualité d’infirmière. Comme beaucoup de soignants, cette femme avait appris son métier sur le tas. Personne ne demandait à voir un diplôme.  

Il y a quelques mois, à Prague, son chef l’avait réquisitionnée pour convoyer des blessés en partance pour Vienne. Elle avait choisi depuis longtemps de ne pas rentrer en Galicie. La jeune soignante n’avait emporté que quelques affaires, des uniformes, des tabliers de rechange et son linge de corps. Ici, elle dormait dans le pavillon réservé au personnel féminin. Le capitaine Lehar avait régularisé sa situation en lui inventant une parenté viennoise. Les Roth ne manquent pas dans la capitale. Cette petite rousse lui plaisait, à quoi bon la renvoyer. Elle paraissait solide sur ses courtes jambes. Et puis elle riait, encourageait les soldats handicapés, trinquait avec eux en vidant d’une gorgée son verre de schnaps.

Emilie n’était pas devenue la maîtresse du Primarius mais ils couchaient ensemble de temps en temps. La guerre rendait illusoire toute relation amoureuse. Lehar l’emmenait parfois dans sa famille viennoise. Les parents du médecin chef appartenaient à l’aristocratie autrichienne.

Selon son humeur il l’invitait dans un luxueux restaurant de la Wipplingerstrasse où l’on croisait en soirée le gratin de l’état-major impérial.

Sestan n’avait pas compris ce qu’elle lui disait.  

-          Je serai du voyage. Lehar a insisté.

-          Et quand part-on ?

-          Dans deux jours et à quatre heures du matin par le Südbahnhof, l’entrée qui donne sur l’Arsenal, j’ai déjà fait deux fois le trajet. Vous verrez, on avance à la vitesse d’un escargot et à chaque village le train abandonne un soldat. Avec la neige, le voyage pourrait durer plus d’une trentaine d’heures. Qu’allez-vous faire en attendant le départ ? Ici vous êtes inutile, y’a que des pansements à refaire.

Emilie posait une question simple, sans maligne curiosité. Les rapports entre médecins et infirmières sont souvent directs. Personne n’oublie la hiérarchie, mais on a besoin les uns des autres. Il y a aussi la proximité lorsqu’on change un bandage ou lorsqu’on suture une blessure. La constante nudité des corps meurtris réveille une étrange sorte de sensualité chez les soignants. Chacun en a conscience.

Cette sensualité complice aide à supporter l’environnement de la douleur. 

-          Je ne sais pas, mes anciens collègues d’internat et mes camarades de fac sont tous mobilisés. On verra, un bon repas ce soir…

-          Et les sœurs Schmitz pourraient vous fournir de la compagnie pour la nuit ! Hum ?

Emilie le trouvait séduisant et beau malgré son air fatigué et précocement vieilli. Un homme de l’Adriatisches Küstenland, du bord de mer, cheveux courts et noirs, une fine moustache de séducteur, des mains de musiciens.

-          Invitez-moi ! Je payerai ma part. Une demoiselle n’ose pas entrer seule dans un restaurant convenable.

Elle ne devait pas faire plus d’un mètre soixante. Des taches de rousseur donnaient à son visage un air coquin, celui d’une jeune fille impatiente de débusquer un mari ou un amant. L’impression était pourtant fausse, Emilie ne cherchait qu’à rester en vie, corps et âme.

Une boule de feu, pensa Falco. Sur la Côte, là-bas, les rousses sont rares et les hommes simplifient en les voyant comme des prostituées, au mieux des nymphomanes.

-          Je ne suis pas de garde cette nuit, mon service finit à huit heures. Attendez-moi. Tiens, vous pourriez faire connaissance de nos compagnons de voyage.

-          Nos compagnons ?

-          Oui, ces pauvres bougres sont du sud, Santa Croce, Duino, de chez toi, tu devrais leur parler avec l’accent, oublie l’allemand, dottore ! On ne peut plus faire grand’chose pour eux, alors réchauffe-leur le cœur.

-          D’accord, je t’invite ce soir.

Cette conversation lui paraissait invraisemblable, il ne s’offusquait pas qu’elle passe soudain au « tu », mais la liberté de cette jeune infirmière bousculait ses certitudes ou plus simplement ses habitudes. Si les mois passés au front avaient fait de ce gentil et timide docteur un barbare et un bûcheron, là c’est l’entière éducation de sa mère qui revenait en surface. Il sourit, heureux de découvrir qu’il appartenait toujours à un monde civilisé, conservateur parfois, avec ses bonnes manières et ses inconvenances. Alors je suis encore un homme normal ? Maman ! Ton fils emmène une belle fille au restaurant ce soir et qui sait…

-          Falcolinetto ! 

 

Ses patients le ramenèrent à la réalité. Folkel était incapable d’articuler un seul mot. Et d’où l’aurait-il arraché, il n’avait plus de maxillaire inférieur. Ses yeux brillaient. Sestan sortit son carnet et un crayon de la poche de sa veste.

-          Ecris quelque chose, Folkel, j’sais pas, le nom du quartier où vit ta famille, Folkel ? Tu peux pas venir du Carso, d’Opicina ? Via San Lazzaro ? Ma famille habite la rue San Michele, pas loin du Colle San Giusto, tu connais ? Non, j’sais pas, faut que je regarde de plus près ton dossier, mais le chirurgien Trumbo de la clinique Frederica est un des meilleurs spécialistes de la greffe. Son fils et moi nous étions ensemble à la fac.

 

Il fit ainsi le tour de ses éclopés. Les aveugles se serraient l’un contre l’autre pour ne pas se perdre. Chiari lui ne tenait pas en place. Il avait les deux bras coupés à hauteur des épaules. Ce caporal avait trouvé le coup de rein pour s’asseoir. 

-          Io non ritornerò a casa.

Il fonçait entre les grabats en gueulant qu’il ne rentrerait jamais chez lui. Et chaque fois  il se prenait les pieds dans un lit et s’étalait. Un infirmier le relevait sans trop de ménagement.

-          Chiari ! Du machst uns verrückt. 

-          Wir sind alle Teufel, lui répondait Chiari en reprenant sa course folle.

Sommes-nous tous des diables ?

 

Emilie Roth était une vraie rousse.

Pendant que les ambulances continuaient de débarquer les soldats blessés au sommet du quai n°5, le Dr Sestan installait ses hommes du mieux qu’il pouvait. Les wagons avaient été transformés par le génie militaire. On avait démonté les banquettes et déposé deux rangées de paillasses le long des fenêtres, de chaque côté. Il ne restait qu’un espace étroit pour que les soignants puissent se déplacer et soulager chacun durant l’expédition.

C’était comme une éternité. Depuis toujours Falco pensait et agissait en fonction d’un devoir à accomplir, d’une tâche à achever avant de passer à la suivante. Au collège il calculait les semaines jusqu’aux prochains examens et, ceux-ci passés, il prenait une feuille vierge y dessinait des carrés, autant que de jours qui le séparaient d’une nouvelle échéance.

Il fit pareil lors de ses études de médecine, ici à Vienne. Le cursus s’étalait sur quatre ans, avec des concours éliminatoires en fin de chaque semestre. Aujourd’hui, en période de guerre, le ministère de la Santé se montrait moins exigeant. Les anciens consultaient en alternance, à l’hôpital jusqu’à onze heures et dans leur cabinet l’après-midi et en soirée. L’armée recrutait les docteurs et les infirmiers de moins de cinquante ans. 

 

Au front, Sestan avait abandonné cette habitude de compter les jours puisque personne ne savait combien de temps la guerre s’éterniserait. Et si le règlement prévoyait des congés et des permissions, personne n’en accordait jamais.

La décision de le renvoyer avec un convoi de soldats blessés l’avait surpris. Mais il ne posa aucune question. Les quatorze mois passés à Lublin, à mille kilomètres de Vienne, à mille quatre cents de chez lui, son corps les avait supportés. Son frère ne lui avait envoyé qu’une seule lettre. Il se battait, lui, plus bas, contre les Serbes et les Roumains.

A Vienne personne n’avait pu le renseigner à son sujet. Secret militaire ! Une chose était certaine. Il ne figurait ni sur la liste des morts ni sur celle des manquants ou supposés prisonniers. Mais il y avait de trop nombreux mouvements. Cinq cents morts par jour, cinq cents blessés et cinq cents disparus. Le front de l’est changeait sans arrêt de position, au contraire du sud où Italiens et Austro-hongrois ne faisaient que perdre et reprendre une vallée ou un village bordant la rivière Isonzo.

 

La locomotive de tête siffla une première fois, longue et déchirante, pour annoncer la fin de l’ « embarquement ». Emilie passait d’un blessé au suivant, soulevant la nuque de l’un pour lui donner à boire, refaisant un pansement. Elle leur parlait, elle riait.

Sestan vérifia sa trousse. Elle contenait ses instruments de chirurgie et des flacons de médicaments indispensables.

L’infirmière se retourna et lui sourit.

-          Andiamo là !

-          Io non voglio ritornare a casa.

C’était bien sûr le Chiari qui pleurait encore, qui tentait de se relever. On l’avait couché près d’un des deux aveugles, celui-ci pourrait le retenir si ce diable s’agitait. Ses camarades paraissaient résignés. Les ambulanciers leur avaient expliqué que la descente serait lente, que le train s’arrêterait à chaque village de Vienne à Graz, Klagenfurt, Lubiana jusqu’à la côte adriatique.

-          Non beva troppo che Lei orinerà senza fermata.

Le compartiment sentait déjà la pisse et la merde.

-          Abfahrt in fünfzehn Minuten, Abfahrt in fünfzehn Minuten,…

Le chef de train remontait le long du quai 5 en agitant son fanal. Le haut toit métallique de la gare protégeait le convoi de la neige. Il faisait chaud dans les voitures. Les préposés du KOEV avaient gorgé ras bord les poêles à charbon. 

Les premiers blessés avaient quitté le « manège » dès quatre heures du matin. Le clocher de la cathédrale Saint-Etienne sonna sept coups. Le jour allait bientôt se lever.

Emilie servait le café. Elle en tendit une tasse à Falco. Il fit comme chacun, serrant la tasse entre ses mains et penchant son nez sur la vapeur qui s’en échappait. Le médecin leva les yeux cherchant Chiari. Un aveugle l’aidait à boire.

 

Les dix amputés des membres inférieurs ne leur poseraient que peu de problèmes. Une plaie se rouvrirait ? Les aveugles paraissaient calmes et presque heureux de s’en être sortis sans plus de mal. La gueule cassée souffrait le martyre à la moindre secousse. Déjà dans l’ambulance on avait du lui injecter une dose de morphine. Chiari, l’homme sans bras ? On verrait bien. Le dernier l’inquiétait. Ce jeune sodat, originaire de Gorizia, n’avait subi aucune blessure mais ses poumons étaient infectés. A chaque expiration le malheureux s’arrachait les bronches. L’infirmière l’avait attaché en position assise sur l’unique banquette du wagon.

-          Hvala lepa (Merci beaucoup)

-          Koliko si star ?  (Quel âge as-tu ?)

-          Zweiundzvanzig, répondit-il sans le moindre accent slovène.

-          Srečno (Courage), mein Kleiner.

On pourrait toujours le badigeonner à la térébenthine si ce pauvre garçon s’étouffait durant le voyage.

 

-          Abfahrt in fünf Minuten, Verschluß der Türen.

 

Enfin, le départ !

 

La locomotive patina une dizaine de secondes, incapable d’arracher ses trente wagons de misère. Et puis elle réussit à vaincre son hoquet et prit de l’allure. Fier d’elle le chauffeur lui permit de lancer un puissant sifflement en deux temps, you-hou !  Dès la sortie de la gare le paysage changea brusquement, tout était couvert de neige.

 

Quelque part on sonne le glas. La veille de ce 21 novembre 1916, l’empereur Franz-Joseph est mort d’une congestion pulmonaire. Von Koeber, ministre-président, a préféré attendre le matin pour annoncer la triste nouvelle aux Viennois. Charles se recueille devant la dépouille de son grand-oncle, déjà soucieux de la charge qui l’attend désormais. 

 

Gambini se mit à chanter un air de chez lui :

-          Stringimi al sen coll’alito de’ caldi tuoi sospir, dimmi che m’ammi, bacciami, fammi con te morir….

Ces réformés ne risquaient plus rien, l’armée s’en débarrassait, qui les mettrait en prison pour outrage à l’unité de l’empire ? Rien là d’insultant pour le monarque défunt puisque le chanteur ignorait la mort de l’empereur. 

 

Entre Vienne et Pingau, ce ne fut qu’un paysage en noir et blanc. La fumée de la locomotive et son immense manteau de neige. Le long de la voie, les arbres nus défilaient en grelottant. Parfois, lorsque le train s’arrêtait dans un village, une fanfare saluait le retour d’un de ses enfants perdus. Alors, un court instant, le malheureux que des infirmiers descendaient de son wagon, le malheureux souriait. Ses proches hésitaient avant de s’approcher. Le père surtout. La maman finissait toujours par craquer.

Sestan pensa à sa mère, cette gentille bourgeoise rondelette et bien mise qui ne voyait de mal nulle part, pas même lorsque son mari rentrait joyeux d’une de ses escapades via della Pescheria, à deux pas de la Piazza Grande et du bord de mer.

 

Là il ramenait surtout des hommes simples, presque tous de souche italienne. Schaechter et Coen parlaient eux aussi cette langue chantante que plus personne ne comprend au-delà de Venise et du Frioul. Et, pareil à Schaechter et Coen, Falco savait aussi s’exprimer joliment en ce mélodieux allemand des Viennois, juste avec cette touche d’accent méditerranéen. Où l’avaient-ils appris, au front ou au sein de leur famille ? 

La locomotive bégaya encore un peu plus mais elle finit par mobiliser son fardeau. L’officier jeta un œil à la vingtaine de blessés que les familles emportaient hors de la gare de Pingau. Il oublia ein Momenterl sa mère pour se souvenir de ses études de médecine et de psychanalyse. Vienne lui plaisait. Pourquoi devrait-il se sentir plus italien que… que quoi ? Sa question le fit sourire, ne contenait-elle pas justement la réponse ? Le «Kaffé» qu’il prenait chaque matin dans un Häferl en y trempant son Striezerl. Là-haut, du côté de Lublin il avait dû se passer de ces délicatesses mais les soldats, l’intendance et les cuisiniers parlaient toujours de deka (gramme) et d’Erdäpfel (pomme de terre) au mess des officiers, un mess qui s’était transformé en Buschenschank lors du premier Noël, avec sa branche de sapin au-dessus de la porte.

-          Du denkst an deine Familie ?

-          No, io penso ai miei belli anni a Vienna

-          Tu sais, j’ai aussi couché avec Lehar.

Emilie bouscula la casquette de son gentil docteur et l’embrassa sans se soucier des joyeux hou-hou des blessés. La louve signifiait à sa meute qu’elle s’imposait en dominante. Malgré son grade de lieutenant Sestan n’avait jamais eu de subordonnés. Il était officier parce que médecin. Le sentiment de domination lui était étranger. Il avait étudié les mécanismes du pouvoir dans une société, dans un groupe, une fratrie ou dans le couple. Kratochwill enseignait qu’entre homme et femme, c’est toujours la femelle qui assujettit son partenaire, qui le « subjugue », l’agenouille pressant sa bouche sur son sexe. Depuis son enfance le médecin acceptait sa position de soumis. Son frère le dépassait en force physique, en détermination et sans doute en intelligence. Ses enseignants et initiateurs viennois le regardaient en élève appliqué, diligent, laborieux, assidu, disait Kratochwill, rarement en étudiant ingénieux.

-          Ce qu’il te manque d’intelligence, tu le compenses par une formidable capacité à exploiter ta faiblesse. Tu sais écouter. Tu sais lire, ce qui n’est pas donné à grand’monde. Mieux, la conscience de ta fragilité te rend redoutable. Le fort se croit fort, il se comporte en agresseur, aussi aimable soit-il. Ton hémisphère droit martyrise ta raison. Il m’est arrivé de douter que tu puisses devenir psychanalyste, j’ai peur, ton émotivité pourrait aveugler ton « jugement ». Je t’ai si souvent ennuyé avec ma théorie de la compartimentation. Elle reste primitive, apprends à garder chaque drame humain dans sa case, tu quittes l’une pour passer à la suivante, froidement. Il faudra parfois te faire violence pour ne pas regarder en arrière. 

La guerre avait compensé ce handicap. Les cloisons, il avait appris à s’en entourer. Dans son train hôpital, il tranchait des membres sans plus entendre les cris du supplicié. Quand un de ses patients ne survivait pas, il l’oubliait et charcutait le prochain.      

-          Notre caractère ne se transforme jamais, l’expérience nous rend sourds.

Sans dieux ni maîtres, que serions-nous ?

 

Chiari avait réussi à se lever, Bossetti n’avait pu le retenir. Le double manchot fonça vers la porte et s’y cogna brutalement mais le choc ne suffit pas à le déséquilibrer. D‘un coup de pied il parvint à manoeuvrer la chevillette. Un air glacé envahit le wagon. Le désespéré gueulait toujours :

-          Non voglio ritornare a casa.

Et puis il disparut et chacun entendit un bruit sourd. Chiari venait de sauter sur le ballast et son corps roulait en bas du talus. Falco bondit et tira le signal de secours. Le système paraissait primitif mais il fonctionnait. Un câble activait un bras qui, lui, agitait un drapeau rouge au-dessus des voitures. Il fallait simplement qu’un mécano lève le nez de sa chaudière et regarde en arrière au bon moment. Un grincement déchira la nuit. Le chauffeur venait de serrer à mort le patin des freins de la puissante machine à vapeur.

Le chef de train sauta sur le bas-côté remontant avec peine le convoi. Sestan fonçait déjà là où il lui semblait avoir vu basculer Chiari. Les traces dans la neige l’aidèrent. Par miracle le soldat était vivant. Le docteur examina les jambes du malheureux.

-          Nichts ! La neige a amorti la chute.

-          Alors remontez-le dans son compartiment et attachez-le, bon sang ce n’est pas à moi à jouer le Krampus !

-          Bastardi, Lei e il Suo Kaiser siete solamente noi di bastardi.

-          Der Kaiser is gestern abend gestorben.

-          L’empereur est mort hier soir ?

 

Emilie resta un moment près de Chiari. Elle tentait de le consoler. Le double manchot ressemblait à un bébé emmailloté. Il pleurait, l’infirmière essuyait ses larmes. La locomotive lança un long sifflement.

-          L’empereur est mort ?

-          Skvelý ! Lança Serafici

-          T’es slovène, s’étonna Cecovini

-          Et toi, t’es italien ?

-          Non, j’suis tchèque.

Ils appartenaient depuis des générations au Küstenland, ce coin de l’Adriatique qui s’était offert cinq siècles auparavant aux maîtres du Saint Empire Germanique, juste pour ne plus subir le joug de Venise. Et pourtant chacun d’eux s’identifiait au pays de ses ancêtres.   

Chiari s’endormit en ravalant sa morve.

Le Dr Sestan fit une injection de morphine à Folkel, la gueule cassée, qui pourtant ne se plaignait de rien. Il suffisait de voir ses yeux pour comprendre.

-          Merci docteur, auraient-ils voulu dire.

Ensuite Emilie et lui s’occupèrent de Cankar, le phtisique de Gorizia. Ils lui ôtèrent son maillot et sa chemise et le barbouillèrent de térébenthine.

-          Merci, murmura-t-il lui aussi.

-          Ca te plaît bien qu’une jolie Mäderl (fille) prenne soin de toi. Tu faisais quoi avant la guerre ?

-          J’étudiais à Prague. Mon père voulait que je devienne avocat, mais c’est la littérature qui m’intéresse.

-          Tu écris des poèmes ? Écris-en un pour moi, eine Einbrennin (une rouquine), ça devrait t’inspirer.

Emilie aida le tousseur à se rhabiller. Sestan aurait voulu encourager ce jeune soldat, le convaincre qu’il pouvait encore s’en tirer. Il resterait faible. Les pneumologues lui poseraient un drain avant d’isoler le lobe atteint. Le collapse étoufferait l’infection. En théorie Falco connaissait cette technique, vieille d’une vingtaine d’années.

-          La première partie du traitement est pénible, dès que la cavité résiduelle est neutralisée, tu respireras mieux avec ton poumon sain qui occupera petit à petit la place libre. Il te faudra un temps de repos et de la patience mais du côté de Gorizia ta famille prendra soin de toi.

-          Gorica !

-          « Gorichia » si tu préfères, excuse-moi,rorrigea-t-il en souriant ! Et dès la guerre finie tu descendras me voir, tu verras la plaque devant mon cabinet, une en cuivre : « Dottore Falco Sestan, specialista in psicoanalisi ». En attendant que je sois disponible tu papoteras avec les dames de ma consultation, des riches bourgeoises, épouses de fondés de pouvoir dans les assicurazioni, des mal baisées, jalouses des putes de la Pescheria. J’aurai une belle clientèle ! En quelle langue écris-tu ?

-          En italien.

-          Alors pas de problème, il doit bien rester un ou deux amis de mon père qui te publieront.

-          Tu crois qu’on va vers la paix ?

-          A la vitesse où l’on se massacre ! Six mois, un an au plus.

Le médecin omit de lui parler des bombardements de Gorizia. Il n’en savait pas grand’chose, sinon qu’Italiens et Autrichiens s’étaient sauvagement battus pour prendre et reprendre cette ville. Il ignorait qui la tenait en cette fin d’année 1916.

 

Emilie tendit la main à Falco qui se releva en titubant. La térébenthine l’avait saoulé. Et puis un instant il avait imaginé un monde où la guerre n’aurait jamais eu lieu. Une soudaine ivresse, pas désagréable, imprégnée de la senteur de cette femme qui lui souriait. Croire en un avenir serein au cœur de sa cité, cosmopolite et portuaire, entre la mer et le carso. Il aurait assez de temps pour ses patients et ses travaux, deux ou trois fois l’an il retournerait à Vienne pour partager ses découvertes, aiguiser de nouvelles théories avec ses collègues et ses maîtres.

-          Non, les Prussiens veulent encore y croire et l’Entente ne négociera plus.

Emilie Roth le ramenait à la réalité.

-          Mais il te restera des âmes à soigner quand la guerre sera finie. Les veuves, les soldats traumatisés et cocus. Et les enfants des disparus.

Le ton de l’infirmière paraissait agressif. Était-ce donc indécent de rêver ?

-          Tu vis dans le passé, caro dottore Falco !

-          Mais n’est-ce pas le métier que j’ai choisi ? Fouiller les âmes. Nos excréments se décomposent, le foie nettoie les cellules mortes de notre sang. Chacun vit avec ses archives en désordre. Seul, l’avenir appartient aux obstétriciens et aux pédiatres. 

-          Le passé ?

-          Oui, rien que le passé, l’avenir ne m’intéresse pas.

  Sans le vouloir il tentait d’analyser le comportement d’Emilie Roth, infirmière née en Galicie, une jolie rousse un peu courte sur pattes qui avait couché avec lui quinze heures plus tôt à Vienne dans cette chambre nue de la pension Schmitz. Bien sûr, elle avait aussi fait l’amour avec le capitaine Lehar et une poignée de médecins du Kaiser und König mais il n’arrivait pas à identifier la raison de cette brutalité. Ils partageaient une complicité professionnelle, une tendresse physique, et quoi de plus ? Con-sciencieux, ainsi qu’on le lui avait appris, il inventoria les possibles traumatismes subis par cette femme. La guerre ? Vingt millions d’hommes qui préfèrent s’affronter que copuler ? Le déracinement volontaire de cette infirmière lui parut une voie à explorer. La solitude d’une amazone des temps modernes, en avance sur ses soeurs ? Une sensation de frustration devant le vol des fraîches années de sa vie ? L’abandon forcé de ses études de médecine ?

-          Arrête de jouer l’Adabei, Falco, je te vois. Je ne suis pas ta patiente !

Il éclata de rire ce qui suffit à ramener son éphémère maîtresse à de plus doux sentiments. Elle prit la peine et le temps d’ôter sa vocation et de défaire sa chevelure, d’enlever les épingles qui fixaient les mèches rebelles et rouges. Sestan saisit la brosse et la coiffa.

-          Rousse et frisée, chez nous on prétend que ces filles sont compliquées.

-          Tu as une sœur, hein ?

-          Une sœur cadette et un frère aîné. Tu es une vraie rouquine toi !

-          Ta sœur ?

-          Pareille à ses cousines italiennes avec des poils noirs sur les jambes !  Elle ne rêve que de se faire prendre, ma sœur est une précoce, notre mère veille au grain.

 

Alors il était italien ? Chez lui on parlait italien, son père lisait l’italien et travaillait dans une compagnie où le personnel traitait les dossiers en italien, parfois en allemand. Au café les clients s’engueulaient en gesticulant à l’italienne. Aux grands soirs son père emmenait sa mère à l’opéra, les solistes venaient de Milan. Le Kursaal présentait bien à l’occasion une oeuvre de Wagner avec des loges occupées par l’élite de l’administration autrichienne mais personne n’aurait eu l’idée d’y voir la manifestation d’un occupant ennemi ou l’arrogance d’un maître envers ses serfs. Et l’alternative ne suscitait pas la moindre manifestation, Puccini, Verdi. Méticuleux, discipliné, oui, l’Empire austro-hongrois était conservateur, à la satisfaction générale, les affaires tournaient parfaitement. La domination autrichienne n’exaspérait que les idéalistes. 

Commerçants et entrepreneurs critiquaient les pointilleux contrôles des fonctionnaires viennois. La vie du port franc se passait sans excessives tracasseries.

Alors ? Italien ?

Il se souvenait de camarades qui avaient suivi leurs études universitaires à Florence, et rentraient pleins de projets révolutionnaires qu’ils débattaient, libres et à haute voix, dans n’importe quel établissement du centre ville. L’irredentismo lui paraissait n’être qu’un rêve de poètes ou un sujet de pige pour des journalistes en mal d’inspiration. 

Parfois la censure coupait un article trop favorable à l’Italie.

 

Il ne se souvenait d’aucune intervention des soldats de la garnison. De jour, les bacoli assuraient une surveillance efficace et discrète, les lamparetti prenaient le relais à la nuit tombante. Mais ils ne chassaient que les voleurs.

Le nom des rues était en italien.

Des crimes il y en a dans toutes les métropoles cosmopolites, dans tous les grands ports du monde. Soumise, la communauté slovène portait son fardeau, le rôle de bouc émissaire, elle la responsable des vilains coups. Et Sestan pensait sincèrement que cette suspicion était justifiée. Le Campo dei Gesuiti ne regorgeait-il pas de détenus slovènes ?

Les Habsbourg aimaient cette ville, siècle après siècle, ils avaient assoupli leurs règles, les Autrichiens tenaient l’administration, les Italiens le commerce, les Hongrois la marine, les Slovènes se chargeant des basses besognes. Une échelle sociale injuste, discriminatoire mais cependant jamais raciste. L’intention restait pragmatique.    

 

Emilie somnolait. Sestan se forçait à l’éveil. En soirée le train ferait une longue halte à Graz pour que les commis puissent nettoyer les voitures. Le K u K (Kaiserlich und Königlich) achevait toujours son travail avec efficacité. Et la locomotive soufflerait au ralentit une heure ou deux. Les mécanos rempliraient sa chaudière d’eau froide, les manœuvres slovènes ou croates chargeraient plein bords le tender de charbon. 

Le chauffeur se tiendrait à l’abri près de sa devanture en surveillant l’évacuation du mâchefer, la température du foyer et celle de la boite à fumée. 

Le chef de train superviserait les opérations de ravitaillement, soucieux de la bonne tenue de l’horaire.

-          Graz, eine Stunde Aufenthalt !

Une dizaine d’infirmières encadrées de vieux soldats les attendaient sur le quai. Des journaliers crasseux envahirent les compartiments pour un nettoyage sommaire. Ils rafraîchissaient la paille, évacuaient les excréments et lavaient les urines à seaux d’eau glacée. Aucun d’eux n’ouvrit la bouche, ils se pressaient. Derrière, un adjudant les engueulait sans cesse. Était-ce des prisonniers russes ou polonais ?

Emilie échangea quelques mots avec une infirmière aux cheveux gris qui passait d’un blessé à l’autre. Sestan se demanda si celle-ci n’était pas chargée de repérer d’éventuels déserteurs.

Un vétéran moustachu apporta une barrique de bière en plaisantant. Un suivant déposa près du poêle un large panier de pain et de fromage.

Emilie avait emporté une de ces moulinettes que les cuisiniers emploient pour réduire en bribes différents aliments. Ainsi elle prépara des boulettes de pain et de fromage qu’elle trempa dans un bol de bière. Elle put nourrir Folkel à la manière des oiseaux. L’homme ne pouvait plus sourire ou dire merci. Il prit la main de cette maman de fortune et la posa sur son œil. Le soldat pleurait. Elle lui caressa les cheveux. La gueule cassée sortit alors une photo de la poche de sa chemise.

-          C’était ton mariage ?

Il montra quatre doigts. Quatre ans de mariage, quatre enfants ? Elle ne saurait jamais mais elle signa qu’elle avait compris, comme s’il était sourd. Emilie lui fit encore absorber un demi-litre de bière.

-          Si tu as besoin de pisser, soulage-toi dans la cuve. 

Les blessés achevèrent leur cruche de bière. L’alcool les aiderait à dormir.

A minuit ils entrèrent à Klagenfurt, au matin à Lubiana. Ils n’avaient rien vu de la Carinthie. Pour Cankar seulement le paysage changeait. Ou alors il se sentait chez lui. Pour les « Italiens » ? Ils ronflaient. Leur vie ils l’avaient vécue en bord de mer, à trafiquer aux alentours du port, les uns avaient occupé un poste subalterne dans une grande compagnie, la Lloyd ou la Generali. D’autres un petit métier d’artisan au cœur de la Città Vecchia. Des gens de la ville et de l’Adriatique. Alors les plaines de Pologne, de Galicie ou l’arrière-pays autrichien, Carniole et Carinthie, tout se ressemblait sous la neige.

 

A Lubiana l’escorte qui accompagnait le personnel de santé paraissait inexpérimentée et plus nerveuse qu’à Graz ou à Klagenfurt. L’Isonzo n’était qu’à soixante kilomètres. Les infirmières slovènes firent leur travail sans un mot. Elles ne parlaient probablement pas l’italien, pas plus l’allemand. 

 

Le chef de train pressait son monde. Le convoi repartit sans qu’on débarque un seul rescapé du front de l’est. 

A Postumia (Postojna) le cortège fut coupé en deux. Une rame descendrait directement sur Fiume (Rijeka). Eux continueraient leur chemin jusqu’au port franc, jusqu’à la Stazione S.Andrea.

Dans l’après-midi, en quittant Divaccia (Divaća, Waatche en allemand) ils entendirent des canons; plus surprenante encore fut l’apparition soudaine d’un biplan aux couleurs italiennes. L’avion se mit en piqué mais le pilote dut reconnaître les croix rouges peintes sur le toit des wagons car il disparut sans ouvrir le feu.

 

Dans deux heures ils arriveraient à destination ! Le Dr Sestan prit le temps de revoir les dossiers médicaux de chacun de « ses » soldats. C’est alors qu’il découvrit l’histoire incroyable de Chiari. Le caporal s’était glissé sous un camion stationné près de son campement. Il voulait profiter de la chaleur du moteur. Le malheureux s’installa sous le véhicule, sur l’axe de transmission. Et pour assurer son équilibre il plaça les mains sur l’axe d’engrenage. Il avait oublié que ce camion-là descendait au ravitaillement avant le retour matinal au front. Le chauffeur n’entendit pas les cris de Chiari et ce n’est qu’à la barrière du camp qu’il arrêta son moteur. Ces trente secondes ne furent que le prologue du martyre de l’imprudent. Les chirurgiens durent cisailler les deux membres supérieurs pour le sortir de là, avant que l’imbécile ne perde tout son sang. Si les histoires de ses compagnons handicapés paraissaient moins folles, elles se valaient en horreur.

 

Construit ainsi depuis toujours, Falco révisait maintenant la suite de sa mission et la meilleure manière d’occuper ses deux semaines de permission. Arrivée : veiller à la prise en charge de ses blessés, s’assurer que chacun dorme dans un lit. Les familles ne pourraient les récupérer qu’après une évaluation des handicaps respectifs et lorsque les médecins de l’hôpital central auraient proposé un programme de rééducation.

Pour la majorité il n’y aurait rien à faire. Ils seraient mieux chez eux, plus tard les orthopédistes leur adapteraient des prothèses, s’ils en voulaient.

Restaient les deux aveugles, la gueule cassée et le phtisique.

Plus tard le lieutenant Sestan pourrait diriger Folkel vers le centre de chirurgie faciale du Dr Trumbo. La clinique Frederica accepte-t-elle de simples soldats ? Le Dr Trumbo avait-il été mobilisé ?

Ah ! Et Cankar ? Comment lui dire que Gorizia avait été bombardée et largement détruite ? Dans un premier temps il tenterait de convaincre les pneumologues de soigner ce fragile malade. Les spécialistes partageraient-ils son optimisme ? Une intervention chirurgicale présentait des risques post-opératoires, celle-ci réussie l’amélioration serait  rapide. Une fois le Slovène sur pied, et capable de garder son souffle, il l’accompagnerait à Gorizia, sur place on verrait bien. Voilà.

 

Emilie ? Il se tourna et l’observa un instant. L’infirmière coiffait sa bande d’éclopés. Gentiment et avec la tendresse d’une maman.

 

Falco n’eut aucun scrupule en repensant à la pension Schmitz, à leurs deux nuits. Les amants s’étaient usés, consommés, l’une l’autre, cannibalisés, par désespoir ou par fureur. Les draps impurs ?  Il baisait à l’italienne, sans réfléchir, sans calcul et sans patience, sans rien attendre. Elle avait des seins minuscules mais de gros mamelons bruns, entourés d’une large auréole sporange. Freud affirmait dans ses cours que c’était là un signe d’hystérie. Falco en doutait et faisait plus confiance à son expérience clinique. Les femmes allaitant leur nourrisson développent parfois cette pigmentation granulée. Emilie avait-elle enfanté ? Il aimerait recoucher avec elle encore une fois.

Trouver une case dans mon agenda !

Le train ne rentrerait à Vienne que dans trois jours avec un autre contingent de miséreux et son équipe sanitaire. Cette fois-ci on ramènerait vers la capitale des blessés du front de l’Isonzo.

Où dormirait-elle en attendant ?

Et lui, comment pourrait-il expliquer à sa famille, à sa mère en premier, qu’il passerait la nuit ailleurs ? Et s’il la présentait à ses parents telle une presque fiancée ?

Lui, l’organisé, le prévoyant, plus prévoyant que calculateur sournois, lui s’interrogeait sur un problème d’une banalité incroyable. Oubliées les suggestions de Lehar et Kratochwill sur une opportune désertion, oubliée la disparition de son frère aîné, évaporées les questions métaphysiques sur l’absurdité de la guerre et le devoir patriotique d’un Italien du Küstenland. 

Sestan avait envie de tirer un coup avec sa rouquine !

Emilie l’avait compris, à distance, en refaisant le bandage de Folkel.

-          Alors que vas-tu faire de moi ? Tu sais après notre arrivée, l’hôpital n’aura pas besoin de mon aide et puis une Slave !

-          Une Slave avec un nom allemand !

-          Juive, corrigea-t-elle dans un murmure.

Le lieutenant ne réagit pas. Depuis son enfance il avait pour voisins des familles juives aisées et d’excellente éducation. Son père se retrouvait en soirée avec l’un ou l’autre de ces bons vivants, au Café Eden ou au Flora.

Les meilleurs de ses maîtres en psychanalyse n’étaient-ils pas de race juive ? 

-          Tu dormiras chez moi. Ma mère te donnera la chambre de mon frère, je suis certain que les draps sont frais, elle doit les changer chaque semaine en priant son retour. A moins que tu préfères partager le lit de ma soeurette, elle passera la nuit à t’arracher les vers du nez sur les hommes que tu as connus.

-          Et…

-          Et si tu choisis celle de mon frère, io verrò a raschiare alla porta,

-          Et je t’ouvrirai, impatiente comme une chienne en chaleur, 

-          Et ma mère s’en doutera, elle a l’oreille fine et mon père lui ordonnera de ne pas bouger un œil. Tu sais, chez nous c’est quand un ragazzo ne baise pas qu’il devient suspect ! E poi, qui sait, tu pourrais plaire alla mia madre, elle aime les femmes énergiques… ce qu’elle n’a jamais été !

-          Et les rouquines ?

L’émotion saisit soudain les voyageurs. Sur son dernier tronçon la voie de chemin de fer traverse une partie du carso. La neige ne tenait pas sur ce sol rocailleux malgré cette méchante bora qui glaçait le plateau. On ne voyait pas encore la mer, on ne la verrait qu’au dernier moment quand le train achèverait sa descente sur la ville.

-          C’est dommage, si nous étions en été tu verrais les violettes.

-         Alors je reviendrai en été !

 

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06 décembre 2014

2. Der Schmah

Der Schmäh

(Une petite ruse)

 

2

 

Les services de l’armée contrôlaient le fonctionnement de la gare S.Andrea. Seul le personnel technique de la KOEV y avait encore accès et ses employés portaient un brassard réglementaire. Falco fut surpris de découvrir la tension qui écrasait ce pacifique édifice. Vingt-deux mois auparavant sa famille, sans lui, était là sur cette plateforme, agitant foulards et chapeaux pour souhaiter l’au revoir à son frère aîné Roberto.

 

Les ambulances motorisées avaient remplacé les voitures attelées. Leur cortège faisait d’incessants allers-retours. Elles pouvaient accéder au quai et s’approcher des wagons. Le transfert des blessés dura plusieurs heures. Dans un premier temps, les arrivants furent dirigés vers l’hôpital central. C’est là qu’on ferait le tri et que les familles alertées pourraient récupérer leurs fils.

Le Major von Krantz supervisait lui-même les opérations. Ce produit de l’empire, celui d’après la « révolution de 67 », avait fait installer une dizaine de tables dans le hall central de la gare, droit sous la coupole de verre. Un jeune lieutenant prit en charge Sestan et l’informa des procédures autorisées.

-          A l’hôpital, vos soldats sont provisoirement au couloir C, les chambres sont occupées. Je vais vous trouver un moyen de transport.

-          Je connais la ville, je peux y aller à pied, mon infirmière m’accompagne.

Schinkel sourit.

-          Y’a longtemps que tu n’es pas rentré chez toi, hein ?

-          Presque deux ans !

-          Alors suis mon conseil et attends que je vous escorte, la ville n’est plus aussi paisible qu’autrefois.

 

L’hôpital central ressemblait à un essaim d’abeilles qu’on aurait contrarié. Cependant personne ne criait. Chacun connaissait sa tâche. Schinkel les dirigea vers le couloir C où des infirmières alignaient les derniers brancards. Elles s’exprimaient en italien rassurant au mieux les nouveaux venus.

 

Falco et Emilie ne purent se libérer qu’en début de soirée. Et là encore grâce à Schinkel qui les aida à s’échapper.

-          Toi tu as ta permission. Elle ? Je m’arrangerai. Toi enlève ton manteau et remets ta  blouse, en ville on te prendra pour un médecin, ta famille habite loin d’ici ?

-          Non, à quatre rues de la Piazza Centrale.

-          Ta première perm’ ? Bois un coup à ma santé, enfin, tu me comprends ! Pour elle je m’arrangerai, sourit-il complice, pourvu qu’elle soit là dans deux jours !

Le K.u.K. avait ses faiblesses.

Le lieutenant les fit sortir par une porte de service. Sestan portait son rucksack à la main pour paraître moins militaire. L’infirmière le tenait par le bras. Il mesura vite les changements subis par sa ville depuis son départ. Les gens se pressaient et s’ignoraient. En passant devant le Caffè San Marco il retrouva cependant un peu de cette atmosphère d’antan. Les clients parlaient fort et s’engueulaient en gesticulant.

Ils débouchèrent enfin au sommet de la rue San Michele.

-          C’est le n° 51, tu verras, un grand immeuble à la viennoise. Mon père a acheté le deuxième étage il y a une quinzaine d’années.

Sestan poussa la lourde porte cochère et se lança dans l’escalier. Il aurait bientôt 27 ans mais là il se retrouvait adolescent au retour du lycée, impatient de se jeter sur son lit : Ah !  

C’est Linuccia qui ouvrit la porte !

-          Mon frère est de retour, Falco, Falco !

La benjamine se jeta à son cou et l’embrassa furieusement. Elle pleurait !

-          Tu aurais pu nous avertir ! Mamma, mamma, Beppa, Colinetto est de retour !

Sa cadette lui martelait la poitrine de ses poings.

Beppa apparut à son tour. La servante tenait ses mains contre son visage, muette, les yeux brillants de larmes. Et puis ce fut la mère. Une dame importante et ronde, vêtue d’une ample robe grise et d’un tablier blanc. Elle se mit elle aussi à le rouer de coups mais sans force, juste pour le punir.

-          Oui, tu aurais dû nous écrire !

Ils s’installèrent au salon, une pièce qu’on n’ouvrait que le dimanche, après le repas de midi, pour boire le café et où les hommes avaient le droit de fumer.

-          Voilà, euh... Emilie Roth, une infirmière, elle a fait le voyage avec moi. Nous avons ramené au pays une quinzaine de blessés. Sa famille est de Galicie, pas loin du front. Mais elle travaille à Vienne.

Il y eut un silence, grand et long. La mère observa l’intruse. Linuccia s’assit sur les genoux de son frère.

-          Je…

-          Je l’ai invitée à dormir chez nous, son train ne rentre que dans trois jours.

-          Et toi aussi ?

-          Non, mamma, moi j’ai quinze jours de permission.

-          Elle dormira dans ma chambre coupa Linuccia, Beppa, Beppa, change le lit.

Beppa apportait du café et des biscuits. Avant de quitter la pièce elle ne put se retenir et caressa les cheveux de Falco.

Chacun prit le temps de souffler, de sucrer son café et de remuer la cuiller, en douceur. Cling ! D’abord la mère suggéra que Linuccia coure au Flora pour avertir M.Sestan et puis elle changea d’idée. Père et fils auraient le temps de parler, rien qu’entre eux, plus tard, de fumer et de boire leurs alcools forts. Autant le garder pour elle un moment, surtout maintenant.

-          Cette jeune dame pourrait occuper la chambre de votre aîné, les draps sont propres.

Elle prenait soin de ne pas prononcer le nom du manquant. L’absence de Roberto lui pesait soudain un peu plus. Elle en voulait presque à Falco.

Linuccia entraîna Emilie dans sa chambre, elle lui parlait sans arrêt, d’abord pour tout raconter de ses deux frères chéris et puis pour poser des questions sur la guerre, sur Vienne.

 

Le médecin resta en face de sa mère. Il s’approcha d’elle et l’embrassa en la serrant fort.

-          Tu as vieilli Falcolinetto. Ils t’ont durci le coeur ?

Il lui parla du front, des soldats que les ambulances ramènent jusqu’à la nuit. Falco expliqua qu’il avait dû apprendre la chirurgie. Ensuite il tenta de rassurer la pauvre femme au sujet de Roberto. Son nom n’apparaissait sur aucune liste, ni celle des morts, ni celle des blessés et des disparus. Difficile de faire comprendre à une mère que là-bas personne ne se soucie trop d’assurer le courrier entre soldats du front et leurs familles angoissées.

Mais elle le blâme et ne l’entend pas. Si au moins tu nous avais écrit. Ici ! Qu’aurais-je pu vous raconter ? Mes opérations, ces membres que je scie ? Ces malheureux hommes qui perdent leur sang ? Ou au contraire vous tranquilliser en affirmant que la guerre va bien ?

-          Je vais te cuisiner un morceau de bœuf, ton père sortira une bouteille de sa réserve secrète, Beppa va te laver ton linge et te couler un bain.

-          Laisse moi le temps, Emilie prendra son bain avant moi. Un bain !

-          C’est où la Galicie ?

-          Entre la Pologne et la Hongrie, pas loin de la Russie. Elle étudiait la médecine à Prague mais avec le début des hostilités, elle n’a pas pu rentrer chez elle depuis quatre ans.

-          Et ses parents ne savent rien d’elle non plus ? Niente di lei ?

 

Beppa prit son temps pour changer le lit de Linuccia. Les deux jeunes femmes y dormiraient à l’aise, l’espace ne manquerait pas. La vieille bonne slovène écoutait Emilie expliquant en détail comment se passait une vie d’infirmière à Vienne. La visiteuse enjolivait les choses et oubliait les aspects trop sordides.

-          Vous avez soigné beaucoup de Slovènes ? Vous avez appris où l’italien ? 

-          Oui madame, et nous en avons même ramené un avec nous, il est de Gorizia. Cankar, un gentil garçon mais ses bronches sont infectées. Le Dr Sestan a promis de l’accompagner chez lui quand on l’aura opéré. L’italien ? On l’apprend avec les mains, non !

-          Gorica ! Moj Bog ! Cankar ? Cankar, une famille Cankar fait l’élevage du cochon. Ils ont une maison au centre de la ville.

Beppa travaillait pour la famille Sestan depuis si longtemps. Parfois elle prenait congé pour retourner dans son village de Šempeter tout proche de Gorizia. Depuis les derniers bombardements elle n’était plus rentrée chez elle.

-          Beppa, Beppa, viens m’aider en cuisine ! Falco, viens nous raconter !

Mamma Sestan retrouvait son énergie. Ce serait un grandiose repas. Il devenait difficile de s’approvisionner en viande fraîche et en légumes mais elle savait s’arranger avec les marchands du quartier en y mettant le prix.

 

Linuccia s’assura que la porte de sa chambre était bien fermée.

-          Ne t’en fais pas Emilie, tu fileras chez mon frère cette nuit, je le connais, mon timide.

L’infirmière fut surprise par la franchise de cette jeune soeur. Ainsi leur liaison paraissait si évidente ? Où alors Falco avait-il l’habitude de ramener ses conquêtes à la maison ?

-          Penses-tu ! Les Sestan sont des bourgeois et de bons chrétiens. Et la mère veille ! Moi je sens ces choses. Et puis tu es rousse. 

-          Tu as un bon ami ?

-          Mon Dieu, non ! Mon père me trouvera un fiancé de notre monde, enfin du sien, enfin ma mère s’en chargera. Et beaucoup de garçons ont passé en Italie, pas loin, sur l’Isonzo. En attendant que la paix revienne mieux vaut ne pas rêver d’un bon ami ! J’en rêve quand même. C’est ton premier ?

-          Tu es bien curieuse Linuccia ! 

-          Dis moi, dis moi !

-          Non. Ton frère et moi...

Sans le vouloir l’infirmière confia à cette subite complice ce qu’avait été sa vie sentimentale. Bauer l’étudiant de Prague, Karl Levi le professeur de chimie de la faculté, Wostry, Lehar,… Elle aurait pu se justifier, prétendre que c’était à cause de la guerre.

-          Les hommes aiment caresser ta chevelure.

-          Pas rien que ma chevelure !

La sœur de Falco avait trouvé l’explication. Linuccia la vierge aurait fait une meilleure psychanalyste que son frère. Elles éclatèrent de rire.

-          Et ton père, que va-t-il s’imaginer ?

-          Que les hommes aiment les rouquines, qu’ils courent après ce qu’ils ne trouvent pas chez eux. Mon papa ne sait pas être méchant. C’est un homme.

 

Umberto Sestan rentra vers les huit heures. Il avait pris un peu d’avance sur l’apéritif, avec ses amis du Caffè Flora. Peut-être que cela lui permit de ne s’étonner de rien. Un de ses fils rentrait sans prévenir, il amenait avec lui une étrangère, des plus charmantes, une rousse, une rousse, une rousse ! Depuis le temps qu’il ennuyait la maquerelle de son bordel préféré, femme incapable de lui dénicher la moindre petite rouquine. Una bella rossa !

Il en rêvait plus que Linuccia d’un bon ami.

 

Cet homme d’affaires sut reprendre son sérieux. Il serra son garcon contre sa poitrine et attendit qu’on lui explique enfin la présence de cette bella rossa. Umberto écouta d’une oreille et se frotta les mains. Son gamin allait se faire cette petite. Il en bandait par procuration. Hypocrite de capucin mon Falco ! Va !

Le chef de famille considéra, ensuite, comme souvent, qu’après tout, lui, il avait fait son temps, que son corps n’avait plus rien de séduisant. Une bedaine qui déborde, des jambes variqueuses de rond-de-cuir, des mains trop impatientes… et une vessie qui n’en faisait qu’à sa « tête » ! Oui, signore Sestan considérait qu’il était moins indécent que cela soit son engeance qui se charge d’honorer questa bella rossa.

Le vieil homme fatigué soupira. Pas un mot sur son fils aîné. Il avait compris que personne n’en savait rien, alors pourquoi se faire du mal. Roberto ! Son préféré ! Va !

 

Soyons heureux avec ce que l’on a. Depuis le début de la guerre il se rendait chaque jour à son bureau où les affaires périclitaient. La direction viennoise y maintenait un semblant d’activité, la romaine, elle, avait coupé les ponts. Plus personne ne voyageait à travers le monde, plus personne ne se souciait d’assurances ou de marchandises à exporter. L’armée restait la seule cliente et elle fixait prix et conditions.

 

Umberto Sestan eut honte, l’espace de deux verres de vin, oui, s’avoua-t-il, il aurait préféré le retour de Roberto. Non, il aimait Falco, son puîné. Mais ce dernier l’ennuyait avec sa médecine et cette psychanalyse viennoise qu’il étudiait paraît-il en secret. Roberto avait de l’ambition et un sens de la politique.

Il ferma les yeux pour mieux imaginer le cul d’Emilie. Sa femme l’observait, suivait sa pensée, depuis le temps elle connaissait son homme. Elle aussi ferma les yeux trois ou quatre secondes et elle aussi vit bien les deux fesses rondes de cette mignonne étrangère, fesses que son fils prendrait entre ses mains dans une heure ou deux. Il prendrait la fille, les fesses, les seins… l’allodola. Les mamans sont jalouses des conquêtes de leurs garçons mais elles restent fières de les imaginer en saine et énergique fornication.

 

Linuccia riait. Tout se passait donc mieux que prévu. La clochette sonna. Beppa servit d’abord un minestrone et des pâtes, ensuite la viande et les légumes en plat principal, Umberto saisit une troisième bouteille de Friuli Grave. Emilie buvait sans gêne ce qui plaisait au chef de famille. 

Tout d’un coup Umberto Sestan leva sa main droite, signe qu’il allait s’exprimer d’une manière solennelle.

-          Mademoiselle, Falco, Linuccia et vous ma chère épouse, permettez-moi de trinquer en mémoire de mes ancêtres arméniens. Personne, ici, ne vous en parlera, chère demoiselle de Galicie. Auraient-ils honte de vous avouer que mon grand-père ne fut qu’un cul terreux sorti du fond de l’Anatolie ? Et il y crevait tellement de faim qu’un matin il a pris son misérable bagage et a marché jusqu’ici. Il est venu ici… à pied. Sestan ! Combien de fois ne m’a-t-on pas cassé les oreilles, je devrais ajouter un « i », Sestani, Sestaaaani à l’instar de nos amis Grecs Carciotti ou de l’égyptien Cassis ! Un « i » … Giustinetti !

Il avait prononcé « Sestaaaani » avec un ample mouvement du bras. D’un premier instant d’euphorie et d’excitation, ce respectable monsieur bascula dans une tristesse incommensurable. Cet homme d’expérience, solide, portant veston et cravate du matin au soir, ce bourgeois éduqué à l’ancienne, ce chef de famille jovial, ce fonctionnaire discipliné et admiré, ce vieil Arménien fondit en larmes. Sans pudeur, sans retenue. Sa compagne ne savait que faire, était-ce le Friuli Grave ou l’émotion des retrouvailles, elle posa une main qu’elle souhaitait compatissante sur l’épaule de son mari.

-          Laisse-moi ! Tu es italienne, tu ne peux pas comprendre, et qui veut savoir ?

Emilie Roth. Elle avait compris, le golus elle connaissait, l’esilio, die Verbannung, naître de nulle part, mourir ailleurs. Elle se leva et s’approcha du désespéré.

-          Je sais, enfin j’ai entendu des officiers parler de cet immense malheur. Hayots !

-          Tous, tous, les Pontiques, les Assyriens, mes Armens, ils les ont fait marcher dans le désert jusqu’à ce qu’ils meurent. Des alliés de l’empereur ! Des alliés de toujours.

Umberto se ressaisit. Il se tourna vers Emilie et lui prit la main.

-          Des Juifs je n’ai rien entendu. Mais pourquoi vous épargneraient-ils ces mahométans ? Et n’est-ce pas le Saint Empire qui a inventé les ghettos.

 

Linuccia fut la première à réagir. Elle frappa dans ses mains en invitant « les hommes » à passer au salon où « les dames » leur serviraient le café. Ils pourraient fumer et boire une grappa.

-          Nous, nous aiderons Beppa à débarrasser la table.

 

Les « hommes » échangèrent un regard de résignation et ils sourirent enfin. Falco fumait rarement mais il accepterait le cigare que son père incisait à mi-cabochon. Il faisait chaud dans cette pièce. Beppa venait d’ajouter une bûche dans la cheminée tandis qu’ils finissaient de manger.

Zufolo fit une entrée qui aurait dû rester discrète si sa queue ne se dressait pas à la verticale. Il chérissait l’endroit, extension territoriale de ses dimanches. Là, la semaine lui parut plus courte que d’habitude mais les chats comptent-ils les jours ? Le félin s’approcha du revenant et prit son temps pour analyser, par prudentes inhalations, le bas de son pantalon. Se souvenait-il de lui ? Se souvenait-il de lui ?

L’Arménie ! Personne n’en parlait à la maison. Il y a longtemps, leur père avait emmené les siens en excursion sur l’île de San Lazzaro degli Armeni, à l’ouest de Venise. Mais il n’avait jamais rien raconté de ses origines.

Et ici, une seule fois, Umberto poussa ses deux garçons dans l’église San Spiridione, voisine du Grand Canal. Elle n’appartenait pas à la faible communauté arménienne mais le munificent catholicos de l’Eglise serbe leur permettait d’y célébrer le culte en grabar (arménien ancien), ne fût-ce que pour ennuyer l’évêque de Rome ou celui de Vienne.

L’arrière-grand-père Sestan avait épousé une Istrienne de Fiume, le grand-père une italienne d’Opicina, nièce de son premier chef de service à la Lloyd. Mais les vieux Arméniens se connaissaient et se reconnaissaient souvent à leur nom de famille... et à leur accent un brin rocailleux.  

 

 

Au matin, sans faire de bruit, Emilie regagna la chambre de Linuccia. Le carrelage était glacé. Zufolo dormait dans les bras de sa maîtresse mais il consentit à partager assez d’espace avant de reprendre son ronronnement.

 

Au petit-déjeuner chacun prit son temps. La maisonnée retrouvait presque le bonheur d’autrefois. Presque. Falco expliqua à ses parents qu’il devait retourner à l’hôpital pour s’assurer qu’on prenne soin de ses malades. Emilie Roth avait, elle, sa journée libre, dès demain elle préparerait avec ses collègues le regroupement des blessés autrichiens qu’on renvoyait à Vienne.

-          La petite infirmière restera avec ta sœur, tu peux partir tranquille Falcolinetto. Beppa et moi nous essayerons de trouver de quoi vous régaler ce soir.

-          Je te dépose, enchaîna le père, et dès que je suis au bureau, je renvoie la voiture, Emilio emmènera ces demoiselles Via San Francesco et au Grand Canal. Si vous voulez boire un chocolat, allez à l’Eden, les Autrichiens n’y entrent jamais, les terroristes non plus.

 

Falco sollicita encore une fois l’aide du précieux Schinkel car il ne retrouvait plus « ses » soldats. Des familles alertées récupéraient leur fils sans attendre une décharge officielle. Les invalides avaient été dispersés, les aveugles en ophtalmologie, la gueule cassée en chirurgie ORL, Chiari en orthopédie avec deux ou trois amputés des membres inférieurs, Cankar… ?

-          Cankar est en isolation, personne ne fera rien pour lui, priorité à vous autres Italiens, mon cher Sestan ! C’est le decrescendo des valeurs de notre Saint Empire. A moins que tu aies des relations.

-          Et le Tchèque ?

-          Le Tchèque ?

-          Cecovini !

-          Cecovini, Cecovini,… tu le trouveras avec Chiari. Il est Tchèque ?

-          Oui mais sa famille vit ici depuis trois cents ans.

 

La tournée de ses blessés lui prit l’après-midi. Il s’acharna à convaincre le chef du service de pneumologie. Ce spécialiste n’avait rien contre les Slovènes. Juste un ordinaire mépris. Mais Falco inventa une histoire sur la richesse de la famille du phtisique.

-          Ils payeront les frais.

 

En quittant l’hôpital il ôta sa blouse de médecin. A peine avait-il traversé la rue qu’il entendit un groupe d’adolescents qui l’injuriait. Falco connaissait encore sa ville et se glissa dans une ruelle sombre qui coupait la Via San Maurizio. Là il enleva sa veste d’officier et la retourna. 

Sur le Corso l’animation le rassura enfin. Ici, la population, prudente et opportuniste par tradition, respectait encore l’uniforme impérial.    

Rendu chez lui l’officier prit un bain. La mort du vieux François-Joseph allait-elle changer la donne ? A en croire les informations qui circulaient à l’hôpital, l’Italie perdait du terrain sur l’Isonzo. Les Prussiens envoyaient des renforts. Le médecin ne s’était jamais posé la question, qui serait le vainqueur de cette guerre ? Était-ce important ?

-          Si Victor-Emmanuel gagne, les Anglais lui donneront l’Istrie et le Trentin, nous deviendrons « italiens ». Les Italiens seront nos maîtres.

-          Beppa ! Ce n’est pas un drame. 

-          Avec l’Empereur nous avons au moins un protecteur, les Romains nous chasseront de nos villages.

La bonne slovène lui avait repassé son costume blanc. Emilie et Linuccia tardaient. La mère s’inquiétait. Elle expliqua comment la vie changeait jour après jour. Le K.u.K. renforçait sa surveillance et infiltrait des espions dans les cafés. De nombreux citoyens de souche italienne franchissaient les lignes de nuit pour rejoindre les Bersaglieri. Les Bersaglieri ? Ces tirailleurs figuraient la légende garibaldienne.

De leur côté les Slovènes commettaient des attentats, en plein centre ville. L’approvisionnement alimentaire devenait difficile. Beppa savait convaincre ses cousins de la campagne et pour le moment il suffisait de payer pour bien manger.

 

Les demoiselles étaient enfin de retour. Linuccia avait entraîné l’infirmière dans les encore riches boutiques de la via del Coroneo, elles y trouvèrent d’élégants chemisiers en soie de Milan et des dessous pareils à ceux que portent les courtisanes de Paris.

-          Mon Dieu, vous n’êtes pas allées jusqu’à la « Prison » au moins ?

-          Crois-tu qu’Emilio nous l’aurait permis ! Il veillait sur nous plus raide qu’un bacolo (policier).

Elles prirent le temps de se rafraîchir et de faire leur toilette. Umberto Sestan renonça à son traditionnel apéritif au Flora. Il avait pensé la journée entière à ce joli œillet rouge que son fils rapportait dans ses bagages, satisfait d’imaginer son « petit » caresser cette chair lisse et blanche. Au bordel della Pescheria, la patronne lui réservait souvent l’une de ses juives, coquettes et expertes mais jamais de vraies rousses. Hélas !   

 

Et puis, lui et son « deuxième » n’avaient pas encore pu parler d’affaires sérieuses. En ouvrant la porte d’entrée, Umberto rajeunit de cinq ans, dix ans. Les femmes portaient des robes colorées avec d’intéressants décolletés, son gamin l’impressionna dans son fringant complet crème cassé. Il se dit qu’après tout son Falco ferait un eccellente dottore ne psicanalisi. Bien qu’il eût été incapable de donner une définition précise de ce que pouvait être une telle spécialité médicale sinon que cette clientèle se composait de riches femmes pleines d’ennui ! Enfin c’est ce que prétendait Il Lavoratore que ce bourgeois lisait en cachette car c’était un journal de tendance socialiste.    

 

La maîtresse de maison servit elle-même les entrées, antipasti variés, viandes séchées et un assortiment de poissons, sardine, maquereau, mule, jol et anchois, fumés dans leur marinade ou en fritto misto. En cuisine Beppa surveillait la cuisson du plat de résistance : cailles farcies et polenta, et des pâtes bouillonnantes, poudrait de farine blanche sa gubana qui refroidissait sur le bord de la fenêtre en attendant l’heur du dessert.

 

M.Sestan déboucha un Castelvecchio du Carso qu’il savait léger, trop doux pour accompagner la friture mais qui plairait aux dames. Plus tard il saignerait une plus solide bouteille de Carso Refoso, un pur cépage istrien. Et pour accompagner le dessert, si quelqu’un pouvait encore le suivre, il sacrifierait volontiers l’une de ses dernières fiasques de Terrano.

 

Cette mise en scène lui plaisait, et, reconnaissant, il baisa la main de son épouse qui n’en fut pas surprise. Elle admirait et aimait son mari, peu lui importaient ces rentrées tardives du vendredi soir et ses interminables apéritifs entre amis. Umberto était là, présent. Cet homme d’affaires aurait pu tendre à plus de responsabilités, voyager entre Londres, Munich et Milan, il avait préféré sédentarité et vie de famille. A la belle saison, en temps de paix, les Sestan montaient sur le plateau et s’installaient pour une semaine dans leur maisonnette d’Opicina.        

Beppa venait de changer de tablier. Elle déposa sa brioche au milieu de la table. Falco applaudit, tira de côté sa chaise, en poussa une autre et invita la servante à s’asseoir.

-          C’est bientôt Noël !

 

Après ce copieux repas bien arrosé, père et fils s‘étaient retirés au salon. Seuls, enfin, ils laissèrent entrer Zufolo. Beppa ferma la porte après avoir déposé le café sur la table basse. Les femmes riaient en cuisine.

............................................

 

Falco n’entendit rien, il dormait.

 

-          Tu sais, j’en avais vu dans la Kronen y’a longtemps mais je n’avais jamais osé, tu dors ou quoi ?

L’infirmière avait attendu que les lumières s’éteignent dans les autres chambres.

 

Falco se réveilla. Moins de trois heures auparavant son père achevait un long monologue. L’Arménie, sa carrière dans les assurances, son mariage, la naissance de Roberto, la sienne, celle de sa sœur.

 

Et là, faiblement éclairée par la lampe de chevet, Emilie ôtait la chemise de nuit que lui avait prêtée Linuccia. Dessous elle portait une guêpière et des jarretelles. 

-          Virgine del Cielo !

 

Emilie Roth était une authentique rousse. Elle n’allait pas le laisser se rendormir.

-          Virgine del Cielo !

-          N’en demande pas trop !

 

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05 décembre 2014

3.Isonzo, di qui non si passa

 

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Isonzo, di qui non si passa

 

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Son père avait accepté sans poser de questions. Il suggéra que son chauffeur Emilio les conduise à Gorizia. Le chirurgien de l’hôpital central avait tenu parole et effectué l’intervention permettant l’effondrement thérapeutique du lobe supérieur droit du soldat Cankar. L’amélioration fut spectaculaire, le segment inférieur ayant gagné dans l’instant un bénéfique espace. Les médecins le gardèrent une semaine en observation. Matin et soir les infirmières badigeonnaient le malade à la térébenthine et au camphre.

 

Schinkel accompagnait Sestan. Étaient-ils devenus amis ? La fraternité des « armes » pouvait-elle exister entre officiers médecins ? L’Autrichien savait comment fonctionnait sa hiérarchie. Il put convaincre sans peine le Colonel Blimp de les laisser rapatrier deux convalescents jusqu’à Gorizia. A quoi bon les garder à l’hôpital ? N’avaient-ils pas servi l’Empire ?

 

En partant dès l’aube, ils seraient de retour en soirée. Une quarantaine de kilomètres séparaient les deux villes. Étrange équipée. Emilio le chauffeur, Beppa la servante des Sestan, Cankar le tousseur slovène, les deux médecins et ce pauvre Chiari. La grosse Hispano-Suiza appartenait à la Generali, gage d’un client égyptien soudain ruiné. Le père de Falco ne l’utilisait qu’entre son bureau et son domicile, une façon de maintenir en état cet encombrant V6. En dix ans cette 15 CV n’avait parcouru que cinq mille kilomètres.

Sous l’œil inquiet d’Emilio, un caporal d’intendance fixait un drapeau de la Croix Rouge de chaque côté du véhicule.    

 

Ils longèrent d’abord la côte. Aurisina, Sistiania. En route les voyageurs rencontrèrent trois barrages de sécurité tenus par des chasseurs alpins autrichiens. Chaque fois Schinkel sortait son Ausweis. Pas un soldat ne parlait italien. Vers midi ils entrèrent à Monfalcone, moins de cinq kilomètres les séparaient du front.

C’est là qu’ils devaient abandonner Chiari. Et le pauvre répétait encore qu’il ne voulait pas qu’on le renvoie chez lui. Emilio finit par trouver la rue où habitait la famille du revenant.

La maison paraissait épargnée.  

Falco se dirigea seul jusqu’à l’entrée. Une femme lui ouvrit en hésitant, le médecin portait son uniforme autrichien.

-          Nous ramenons Antonio, Antonio Chiari. Il est là mais…

-          Antonio ? Antonio !

Vingt secondes plus tard les Chiari se bousculaient près de la voiture. Le père, la mère, les oncles et les tantes, les frères, les sœurs, des chiens couraient tout autour en aboyant.

Chiari trouva le courage de sortir de l’Hispano.

-          Mio bambino, ti hanno fatto ?

Elle se tourna vers Schinkel qui soutenait Chiari et le roua de coups de poing. Aux yeux de cette mère indignée, il était le coupable puisqu’il ressemblait à un Autrichien.

-          Criminale, che ha fai a mio figlio ?

-          Mamma, egli è un dottore, non può niente, intervint le blessé en larmes.

Sestan expliqua le peu que ces gens pouvaient ou voulaient comprendre. Le double manchot baissait la tête et pleurait. Le plus solide du clan le prit contre sa poitrine en l’embrassant.

-          Figlio ! I testicoli intatti ?

-          Intatti, le rassura Falco.

-          Allora, Gabriella. Gabriella ? Tu marito è di ritorno.

Une femme minuscule s’avança timidement et tira Chiari par la manche vide de sa chemise.

 

-           Spagnoletto, mio tenente ?

Sestan prit la cigarette que le père Chiari lui offrait. Voilà. Chacun en resta là. Le double manchot, poussé par sa femme, disparut sans prendre la peine de saluer ses accompagnateurs.

 

-          Du denkst wie ich ?

-          Ouaie Falco, je pense ce que tu penses.  

 

Entre Monfalcone et Gorizia la route était déserte. Une heure encore et ils atteindraient Gorizia. Malgré les bruits lointains de canonnades Falco s’endormit. Ou alors il somnola. Dans son rêve, ses mains pétrissaient la chair d’Emilie, ses fesses riches, rondes, blanches... persillées. Pauvre Chiari ! Testicoli intatti.  N’avoir que son sexe pour baiser ?

 

Le lendemain du départ de l’infirmière, les joues rouges de honte, Linuccia lui avait avoué qu’elle n’avait pas résisté cette nuit là, elle avait entrouvert la porte pour les observer.

-          Pardonne-moi, fratelinlo, je n’avais jamais vu. 

-          Et alors ?

-          Je ne sais pas ce que j’ai le plus aimé, toi qui la frappais avec ton ventre ou son corps qui te répondait ? On aurait dit que tu plantais un clou.

-          Quand la guerre sera finie, tu viendras à ma consultation, je t’expliquerai. Tu n’as pas à te confesser, ta curiosité de vierge n’est pas un péché.

-          Tu as aimé ses dessous ?

 

Tendres images ! Il se redressa soudain et repensa à ce que son père lui avait confié avant son départ. Schinkel croisa son regard.

-          Du sollst dein Vaterland wählen !

-          Mein Vaterland ? Mein Vaterland, c’est l’Arménie, Schinkel.

 

Gorizia paraissait calme. Beppa se mit à pleurer en découvrant tant d’habitations détruites. Cankar la consola. Les Italiens avaient bombardé la ville lors de la furieuse Neuvième Offensive sur l’Isonzo, en quatre jours, du premier au 4 novembre 1916, ils perdirent trente mille hommes sans atteindre le plateau de Bainsizza au nord de la bourgade.

Le Slovène indiqua le chemin à suivre. Emilio s’inquiétait plus pour « son » Hispano que pour ses passagers.

-          C’est là !

Par chance le bâtiment n’avait subi que peu de dommages. Les arbres qui l’entouraient l’avaient protégé. La scène fut presque identique à celle qu’ils avaient vécue deux heures plus tôt à Monfalcone. Sans « honte » puisque le fils rentrait avec bras et jambes, et son visage d’enfant égaré. Le père invita poliment ses visiteurs. Les sœurs emportèrent leur archange, abandonnant les deux officiers, Beppa et Emilio en compagnie des parents du soldat réformé.

La servante traduisait parfois du slovène à Italien ou de l’italien en slovène et Falco continuait en allemand pour Schinkel.

Le repas fut copieux et l’atmosphère joyeuse, le vin aidant. Vers les trois heures Emilio commença à manifester une certaine nervosité.

-          Il a raison nous devons rentrer avant la nuit, enfin au moins rejoindre la côte.

A cet instant Falco hésitait encore. Couper des jambes italiennes, était-ce plus patriotique que trancher celles des Autrichiens ? Schinkel décida pour lui. Les deux hommes s’étreignirent. A cette fin-là ils étaient amis.

- Tu n’as rien à faire sur le front de l’est et si les Russes te prennent, tes parents n’auront plus de fils.

- Tu viendras me trouver quand la guerre sera finie, il te suffira de demander où se trouve la consultation du dottore Sestan, il famoso psicanalista diplomato dell’Università di Vienna !   

Discrète, Beppa sortit  un baluchon de la voiture. Complice, Emilio serra la main du « petit Sestan » pendant que les Cankar chargaient trois cageots de légumes et deux gros jambons fumés dans le coffre de l’Hispano. 

-          Schinkel, quand mon affaire sera oubliée, passe voir mes parents, Beppa leur expliquera qui tu es, la table familiale reste bien garnie malgré le rationnement et mon père cache au cellier une réserve de vins et de cigares qui valent le détour. Cela lui fera plaisir de partager son repas. Le meilleur de ses fils se bat sans raison à l’est, l’autre imbécile va traverser l’Isonzo. Et puis j’ai encore une sœur, belle comme une violette du Carso.

-          Gott schütz dich, mein Freund.

-          Dio ti protegge mio amico.

 

Falco suivit du regard l’Hispano qui disparut dans un nuage de poussière. Le grand-père Cankar n’y comprenait rien et personne ne lui expliquerait.

Dans la nuit, un inconnu jailli de nulle part conduisit le déserteur à travers les collines. Ils marchèrent longtemps, s’arrêtant parfois pour éviter une patrouille hongroise. Son guide ne lui posa aucune question. Du peu qu’il exprima le fuyard en conclut qu’il devait être du Frioul. La neige couvrait certains pics. Ailleurs elle fondait. Beppa avait heureusement choisi de grosses chaussures et des habits chauds. Soudain Sestan reconnut le bruit d’une rivière. Au matin ils étaient en « Italie ».

-          Je ne suis pas certain que cela soit une bonne idée de leur raconter que tu es officier chez le König und Kaiser !

-          Ils le découvriront tôt ou tard, je ne doute pas qu’ils aient leurs sources de renseignements.

-          L’affaire Battisti a laissé des traces. Je t’abandonne. Vas-y avant qu’il fasse trop jour. Ciao !

Était-ce le moment de penser à tout ça ? Kratockwill, Lehar, Schinkel et son père l’avaient poussé là où il se trouvait maintenant tout seul. Pourquoi n’avait-il pas choisi de retourner à Vienne, avec un peu de chance on l’aurait affecté à un service de chirurgie militaire de la capitale. Lehar et lui se seraient partagé Emilie et ses dessous ! Il traversa le cours d’eau glacé. Testicoli intatti !

 

Les Italiens devaient se cacher, ils le verraient venir bras levés.

Les bersaglieri l’accueillirent avec surprise. Le plus souvent les déserteurs passaient par la mer et de nuit. Falco ne protesta pas lorsqu’on l’enferma. Les Italiens prendraient le temps de l’interroger, de le suspecter et puis on verrait bien, soupira-t-il.

A sa manière d’anticiper les événements s’ajoutait un système mental de compartimentation des difficultés rencontrées. Le vieux Kratochwill encourageait ses élèves à l’apprentissage de cette technique qu’il prétendait être un art, l’art de survivre.

Selon lui, elle, cette technique, complétait harmonieusement la méthode de l’anticipation qui, employée seule, comportait certains risques. En effet le sujet envisage la multitude des situations possibles face à un problème, dans le court et le moyen terme. Ce trop de choix peut générer une confusion, en particulier chez une personne fragile ayant tendance à tergiverser. Il faut donc réduire les options, chaque considération a son alternative, égale au dilemme des Anciens Grecs ou au binôme de Newton, concluait le vieux professeur en souriant, conscient que personne ne le suivait.       

La compartimentation présente cependant au moins un danger. L’individu doit équilibrer au mieux spontanéité et réflexion. Il est donc impératif de créer une structure communicante entre ces compartiments. Celle-ci lui évitera tout regret, le fameux « Ah ! J’aurais dû ». Notons ici qu’on ne parle plus du « Si j’avais su, j’aurais pu, … » l’anticipation ayant déjà analysé les différentes possibilités. C’est la stratégie de la cascade ou de l’enchaînement des actions.

Si la frustration est un premier danger, un cloisonnement excessif peut entraîner un dédoublement de la personnalité et provoquer des accès schizoïdes et une perte des valeurs localisatrices. Ces valeurs sont le siège de l’orientation, du discernement.

La parfaite maîtrise de cette fragmentation des problèmes n’est permise qu’aux personnes ayant suivi une psychanalyse ou à celles capables de contrôler leurs pulsions. Cela dit, les publications de Sir Richard F.Burton nous ont révélé des traditions orientales permettant une canalisation similaire de notre fluide cérébral. Ces traditions s’appuient sur une connaissance parfaite du système nerveux central, système qui plante ses racines dans le rachis vertébral, au bas des reins, en-dessus du trou du cul.

 

Sestan oubliait ainsi qu’il attendait. Répéter d’anciennes leçons le tranquillisait. Ses gardiens l’avaient enfermé dans une sombre cellule. Conscient qu’il pourrait y passer de longues heures, au pire des jours, il choisit de concentrer son énergie sur ce qu’il avait appris à l’Université trois années auparavant. Il rabâchait ses cours.

 

A Vienne, il avait autrefois suivi une psychanalyse. Le Dr Freud cherchait des patients supposés sains pour consolider ses travaux sur les psychoses liées à l’asomatognosie. Il n’y a pas de psychanalyse possible sans un bilan neurologique préalable. D’autre part le « Maître », fondateur de la psychanalyse, en avait fait la condition majeure pour l’obtention d’un diplôme dans cette récente spécialité dont il était le père naturel,   parfois contesté. La Faculté de neurologie se montrait toujours méfiante à l’égard de Freud mais suite au premier congrès de psychanalyse de Salzburg (1908), le Rectorat de l’UVBK lui confia une chaire. Freud le neurologiste et Kratochwill le gynécologue travaillaient ensemble depuis longtemps dans le domaine de l’hystérie. Falco se souvenait de ce jour unique où il rencontra le célèbre médecin. Kratochwill étant parvenu au terme de son analyse, par souci d’objectivité, il souhaitait obtenir l’avis de son réputé confrère et ami qu’il jalousait sans (se) l’avouer. L’unique  consultation eut lieu au domicile du maître. Les deux chow-chows du professeur l’accueillirent en aboyant. Freud se caressait sans cesse la mâchoire.

 

Il y eut un bruit de pas. Un soldat ouvrit sa cellule et lui fit signe de le suivre.

-          Tu peux t’asseoir.

-          Bien mon capitaine

-          Capitaine Ponticelli, je suis de Bettola, tu connais ?

-          La Bettola de l’Émilie-Romagne ? Non, je n’ai jamais été aussi loin en Italie, ma mère est de Bassano del Grappa en Vénétie, ses parents y tiennent depuis toujours un relais de chevaux, la famille de mon père est originaire d’Arménie mais on n’y a jamais mis les pieds.

-          Et pourquoi ton père et ton grand-père n’ont pas italianisé ton nom ?

-          Je n’en sais rien mon capitaine, mon père travaille à la Generali, je suis né comme ça.

-          « Sistani » !

-          Sestaaaaani, répéta Falco, ouaie, c’est joli.

-          Et tu dis que t’es docteur ?

-          Oui mon capitaine, mes parents m’ont envoyé à Vienne, je pensais me spécialiser en neurologie et en psychanalyse mais le K.u.K. m’a mobilisé et ils m’ont envoyé sur le front de l’est, là je suis devenu chirurgien malgré moi.

-          Mais tu étais officier là-bas ?

-          Lieutenant, si, mon capitaine, mais ils donnent ce grade à tous les médecins.

-          Alors tu as été au front ?              

-          L’équipe travaille dans un train-hôpital, à dix ou quinze kilomètres des lignes ennemies.

-          Ennemies ?

-          Les Russes, les Roumains, les Serbes.

Sans calcul Sestan cita les Serbes en dernier ce qui fut une coïncidence heureuse, Ponticelli détestait les Serbes, enfin il le croyait, sans les connaître.

-          Je vais t’envoyer à Udine, si tu leur conviens ils t’affecteront dans une unité chirurgicale. Sinon, ils te fusilleront. Mais avec une maman de Bassano tu devrais t’en tirer. Allez, ciao Sistani.

-          Sestani !

Une heure plus tard un caporal le fit monter à l’arrière d’un camion. Une dizaine de prisonniers s’entassait sur les banquettes. Quelqu’un tira la bâche. Il faisait noir. Une odeur rance envahissait l’habitacle. Qui étaient ses compagnons ? Il lui sembla reconnaître un ou deux pantalons de l’uniforme autrichien ? Les autres ?

Udine ? La route ne serait pas longue. Il choisit de s’enfermer dans un de ses « compartiments » et d’ignorer ces compagnons.

A son habitude Falco commença par chasser ce qui traversait son esprit. Ces vagues qui vous déconcentrent.  Gorizia bombardée, le train de Lublin à Vienne, Lehar, des éclopés qu’il avait ensuite convoyés, ses parents inquiets pour son frère, son frère, sa sœur, Schinkel, Kratochwil,… Emilie, Emilie la Rousse !

 

Le désir n’est jamais naturel. Un homme ne convoite pas le corps d’une femme, parce qu’elle est nue, que son mont de Vénus est rouge, pour assouvir un simple besoin. Un homme, s’accorda-t-il à penser, ne peut se satisfaire de spontanéité, d’impulsion. Le plaisir sexuel est tordu, toujours compliqué. L’animal réagit lui à une odeur. Pourquoi, depuis toujours, les jaloux tirent les cheveux de leurs ennemis. Les jalouses ! Il sourit. Le chien mordille le dos de la femelle en chaleur, le cerf brame, la chèvre chasse une rivale qui ennuie son petit ? 

Les cheveux ou les poils. Il fallait balayer ces distrayantes images de chignon qu’on s’arrache, de croupe à chevaucher. Le désir ! Emilie avait laissé la lampe de chevet pour qu’il admire ces dessous flambant neufs qu’elle venait d’acheter via del Coroneo en compagnie de Linuccia. Linuccia la vierge folle.

Combien coûtent une culotte de soie, un corset ? Emilie avait-elle tant d’argent ? Sa sœur avait dû payer. Quelle importance.

La chair d’une femme dévêtue ne suffit pas à provoquer l’appétit, est-elle innocente cette femme ou au contraire s’offre-t-elle jambes ouvertes au séducteur de passage pour mieux lui broyer les noix ? Les deux extrêmes, la blancheur qu’on va corrompre ou la luxure et sa part de sombre culpabilité. Quel espace pour le gris ? Pendre, être pris...e.

 

Kratochwill encourageait ses élèves à se distancer des religions, pas pour les condamner, le Juif restait prudent, mais parce que, selon lui, elles ne couvrent qu’une fuite ou masquent un besoin de protection, séquelle de la prime enfance. L’analyste peut croire en son Dieu mais il ne soignera son patient qu’affranchi de son héritage religieux.         

-          Et ce n’est pas une mince affaire que de s’en libérer, concluait-il avec sa malice.

-          Toute morale traîne ses dogmes, la religion n’a fait que rendre les siens mystérieux. L’athéisme ne garantit pas mieux l’objectivité.

-          Il a le mérite d’accepter la critique puisque il est la critique, mein Bursch, tes évêques, maîtres et dieux ?

 

Le camion ralentit et finalement s’arrêta. Un autre barrage ? Son voisin, un soldat en uniforme autrichien lui parla en allemand. Quel âge avait-il ? Falco le réconforta d’une tape sur l’épaule.

-          Prie ! 

Les prisonniers furent enfermés sans ménagement dans une obscure cellule au sous-sol d’un immeuble. Le bâtiment ressemblait à une école avec son immense cour de récréation et des barbelés renforçaient sa protection. L’armée avait dû l’occuper. Les maîtres enseignaient-ils encore aux enfants des villes et villages proches du front ?

 

Ils croupirent dans ce sinistre local jusqu’au matin suivant. Toujours cette odeur d’urine et d’excréments. Une trompette sonna. Les détenus entendirent un puissant vacarme. Un officier leur cria de sortir de leur cachot. Le pauvre autrichien pleurait de trouille et titubait.

La lumière du jour les éblouit. Dans la cour un bataillon attendait, aligné, face à l’entrée principale de l’école. Un major botté descendit en sautillant les marches du perron et fit face à la troupe. Les prisonniers se tenaient eux sur le côté, encadrés par des bersaglieri en armes. Douze hommes, fusil à l’épaule, se détachèrent des rangs et prirent position. A cet instant seulement Sestan aperçut cinq ou six poteaux dressés sous les fenêtres du bâtiment. Derrière, le mur était criblé de balles. 

 

L’exécution fut rapide. Le temps de pousser le condamné, de l’attacher et de bander les yeux de cet inconnu. Un lieutenant ordonna la mise en joue, attendit le signal du major botté et baissa son bras. Les tireurs devaient trembler car l’homme ne s’écroula pas sous la salve. Le chef du peloton l’acheva d’une balle de son « Beretta 1915 ». 

 

Impossible de se réfugier dans ses compartiments, Falco tremblait sur ses jambes, l’autrichien pissait dans son froc. Deux minutes plus tard les soldats les ramenèrent dans leur cellule. Le médecin dut soutenir son compagnon.

Deux jours plus tard un caporal ouvrit la porte et gueula :

-          Sistani !

Sestan avait triste allure ou plus d’allure du tout. Il puait. Oublié le séducteur dans son complet blanc, oubliée la guêpière d’Emilie. Il obéit et suivit son geôlier.

 

-          Sestani ? Tu as vu ce qu’on fait aux traîtres et aux déserteurs...

Le major se tenait derrière une large table encombrée de dossiers écornés.

-          Alors t’es médecin qu’tu dis ?

-          Oui mon major.

-          Et t’étais officier sur le front russe ?

-          Oui mon major.

 

On l’affecta à l’hôpital Santa Maria. Une religieuse lui montra où il pourrait enfin se laver et lui tendit des vêtements civils et une blouse blanche. Il trouva un rasoir et un savon sur la tablette du lavabo. Il se doucha. Le sentiment de propreté lui rendit courage.

C’est ainsi que le dottore Sestani intégra le Corps médical de l’Azienda Ospedaliero Santa Maria della Misericordia, un « hospice » vieux de quatre cents ans. Les salles d’opérations paraissaient immenses avec leur plafond en voûtes ogivales. L’équipe médicale ne se composait que de chirurgiens militaires. Des infirmières civiles et des nonnes les assistaient.  

Le chef de service le mit à l’épreuve, pour tester sa loyauté et son expérience professionnelle. Les combats avaient cessé début novembre après l’échec subi (1916) par la IIe et la IIIe armées sur le flanc est de Gorizia. Les ambulances ne débarquaient plus que des soldats en patrouille, pris dans des fusillades isolées. Falco s’initia jour après jour à la chirurgie réparatrice. Sur le front de l’est il avait acquis un savoir faire « germanique » et maniait le scalpel avec rapidité et précision.

L’éther, unique anesthésique, devenait rare. Il fallait donc opérer vite, avec une extrême précision, à fin d’éviter au patient de successives interventions. 

 

Durant les semaines qui suivirent, les Italiens, peu qualifiés, doutèrent encore de cette technique chirurgicale du « tout en une fois » mais finalement convaincus par cette économie de temps et de douleurs infligées, ils adoptèrent les protocoles de l’ « ennemi ». Le dottore Sestani réussit encore à améliorer les conditions d’asepsie par l’introduction de méthodes plus hygiéniques, « à la prussienne » osa-t-il plaisanter.

 

A midi, à la cantine, il partageait désormais son repas avec ses confrères mais l’administration militaire italienne le considérait toujours comme un civil. Cette discrimination lui importait peu.

En soirée, il étudiait à l’ancestrale bibliothèque de l’hôpital. La nuit, il dormait dans une minuscule chambre perdue au sous-sol, à quelques mètres d’un service de radiologie qu’on venait d’installer.

 

Certains jours il lui semblait que la guerre s’était arrêtée pour de bon. L’atmosphère de ce monastère lui faisait parfois croire ou penser qu’il était devenu moine... capucin !  

 

Pour Noël les sœurs préparèrent un meilleur repas. Falco retrouva sur les tables du réfectoire les oranges et les noix de son enfance. Il refusa d’écouter l’ange ou le démon Kratochwill qui l’invitait à s’enfermer dans un de ses compartiments, la sentimentalité, enseignait le vieux professeur, n’est rien d’autre qu’une manifestation (puérile) d’un besoin (puéril)  de protection. Elle est, toujours selon ce maître, liée à la facilité, à la vanité ou, pire, à la culpabilité, son contraire, il ne s’agit que de tentatives d’évasions.

 

La Nativité reste une évasion, le plus beau des contes de fées, et Sestan oublia durant quelques heures sa bataille quotidienne contre la folie et le désespoir. Il accepta cette douce mélancolie qu’enveloppait le chant presque joyeux des Sœurs de la Miséricorde. Les médecins officiers toléraient ce confrère discret et taciturne mais s’en méfiaient encore un peu. Personne ne faisait jamais allusion à ses presque deux ans chez l’« ennemi ». Chacun savait qu’il se consacrerait un jour à la psychanalyse. Lui ? Dès les premières semaines de cette vie en parenthèses, il choisit d’ignorer l’âme pour soulager la souffrance du corps.   

   

Le colonel Smareglia, médecin chef, l’invita à joindre sa table.

-          Sestani, viens par ici. Nous avons un cadeau pour toi !

D’abord surpris, Falco accepta le carton que le colonel lui tendit.

-          Ouvre !

-          Ouvre Sestani ! Allez ! Ouvre !

C’était un uniforme du Corps sanitaire de l’Armée italienne, la veste, le pantalon et le calot réglementaire. Et là, sans la moindre gêne, sous le regard effrayé des nonnes, il tomba son pantalon et revêtit son nouvel attirail. Il découvrit alors les galons sur les épaulettes.

-          Tenente ?

-          Je ne pouvais pas faire moins que tes Autrichiens !

 

Sentimentalité ? Pour la première fois de sa vie Falco imagina qu’il pouvait être (né) italien. Il aurait désormais droit à une chambre au quartier réservé aux officiers, lui annonça son supérieur. Le tenente refusa. Smareglia comprit et accepta qu’il garde sa cellule au sous-sol.

 

Quand il en avait le temps, le tenente Sestani pratiquait des autopsies sur les cadavres de la morgue, voisine de sa chambre. Des rapports inquiétants informaient les unités soignantes de l’emploi de gaz toxique dans les Ardennes et en Russie, des gaz provoquant des pathologies inconnues. Et puis il se passionnait aussi pour des méthodes révolutionnaires de reconstruction faciale. Son colonel réussit à lui obtenir une publication du Dr Dufourmentel, un Français qui pratiquait des greffes sur les trous du visage en prélevant des lambeaux de cuir chevelu. Le procédé permettait d’éviter un rejet de l’implant.   

 

Ses « recherches médicales » occupaient son maigre temps libre et elles ne l’empêchaient pas, en soirée, de retrouver les compartiments du diable Kratochwill. La messe du dimanche lui offrait une autre évasion. Différente ? Tandis qu’il suivait vaguement le sacrifice de Jésus, ses pensées le ramenaient à son enfance. Toujours son grand frère Roberto, l’élu de ses parents. Volontaire et confiant en ses évidentes capacités intellectuelles, l’aîné maîtrisait et méprisait doutes et angoisses, s’il en avait jamais eu.

Et Linuccia, la benjamine, soeur espiègle, qui venait dans son lit, en hiver, pour « faire la chaise » et réchauffer son corps d’impubère. Elle aurait préféré se glisser près de son aîné qu’elle admirait comme un Ulysse ou un Jason mais Roberto rejetait l’innocente sirène. Alors elle se satisfaisait d’un Falco.

-          Mets-toi derrière si tu veux rester, grondait Falco.

-          Non, j’aime mieux devant, répondait-elle en le chatouillant.

-          Silenzio o io vi messo fuori tutti i due. Silence vous deux tempêtait un Roberto menaçant.

Le chef de meute. Son frère jouait le chef de meute. Et eux deux, elle et lui, dans le lit de Falco, se taquinaient en retenant leurs rires. Par besoin puéril de se rassurer ils se caressaient avec tendresse ne faisant rien de mal, ni en pensée ni par action.

 

Souvent au moment de la consécration du pain et du vin, quand le pain devient chair, le vin sang, lorsque la cloche sonnait l’élévation, il abandonnait sa nostalgie et sa coquine de soeurette pour retrouver les femmes qui avaient partagé ses nuits. Quatorze, avec les prostituées ? L’une après l’autre. Irena la veuve, voisine de chez-ses parents, rue San Michele, Tina, la ronde paysanne d’Opicina qui tirait tellement sur sa jupe quand elle s’asseyait dans l’herbe, Katerina la Viennoise - la seule qu’il déflora -, Anna la Pragoise et son odeur rance, Justine la Hongroise et ses culottes de luxe, Giulietta, folle, instable, à la poursuite d’un père envolé, Marietta de Carinthie - âme désespérée -, Annah et ses gros seins, la tendre Klara qui mouillait en avance, Sofyia la boiteuse sans fesses,… et Emilie. Elle, il lui était facile de la retrouver, les images restaient fraîches. Elle n’avait pas les hanches des femmes de Botticelli. Un coussin de graisse couvrait déjà ses cuisses, dans dix ans Emilie Roth ressemblerait à ces boulottes qui rentrent du marché aux poissons en se dandinant. Mais son mont de Vénus était d’un roux authentique qui tiendrait encore trois décennies... au moins.  

Depuis trois jours des nouvelles contradictoires inquiétaient les troupes en attente aux environs d’Udine. Suivant les dernières instructions de l’état-major, le commandement faisait tourner ses unités dispersées sur les flancs du Monte Nero jusqu’au plateau de Bainsizza.

Les plus chanceux obtenaient une permission de dix jours. Le temps de revoir leur famille et de revenir. Chacun pouvait ainsi reprendre des forces après un interminable hiver, éprouvant par sa rigueur. En janvier et février les Italiens subirent des attaques ennemies, successives, si incohérentes qu’elles ne pouvaient annoncer une large offensive. 

L’artillerie austro-hongroise testait des obus récemment livrés par l’armée allemande. Ceux-ci contenaient des gaz toxiques. Franz-Joseph n’avait jamais voulu que ses troupes en utilisent. Son successeur paraissait trop faible pour résister aux pressions des généraux prussiens. Prévoyant, le colonel Smareglia décida d’ouvrir un pavillon de pneumologie bien que personne ne connaisse de thérapie aux blessures de ces armes inconnues. Les Français et les Anglais leur livrèrent des milliers de masques, juste de quoi équiper les premières lignes sur les positions les plus exposées.

Les ambulanciers ramenaient chaque jour une dizaine de soldats victimes de ces attaques chimiques. 

 

D’autre part, des bruits couraient, certains racontaient que Charles, héritier de l’empire austro-hongrois, négociait avec le pape Benoît XV. La perspective d’une armistice ou d’une paix décourageait déjà les combattants, personne ne voulait mourir dans cette attente. 

 

Falco, toujours obsédé par son besoin de compartimenter, accepta de prendre en charge le service de chirurgie maxillo-faciale. Ses premières greffes « Dufourmentel », moins orthodoxes que celles « à l’italienne » que l’Église romaine condamnait pourtant, furent un demi-succès. Le défi étant de privilégier les aspects fonctionnels et antalgiques, les douleurs pouvaient être atroces, sans ignorer l’esthétique. Ces hommes ne retourneraient jamais au combat. Une fois leurs plaies assainies et cicatrisées, ils rentreraient chez eux. Là ils apprendraient à vivre sous le regard de leurs proches, de leur femme et de leurs enfants.

 

« Sestani » avait pu envoyer une lettre à sa famille. Le réseau Italia irredenta avait sa filière et ses passeurs. Cette même organisation avait enfin authentifié ses premières déclarations. Le courrier fonctionnait aussi en sens inverse. Ainsi apprit-il la mort surprenante de son père. Sa sœur n’en expliquait pas les circonstances et lui assurait que sa mère, Beppa, le chat Zufolo et elle-même s’organisaient tant bien que mal et qu’il ne devait pas s’inquiéter. La lettre était brève. Le facteur qui délivrait son message ne leur accordait que peu de temps pour répondre. 

 

La mort de son père ? En d’autres circonstances aurait-il pleuré ? Là, depuis quatre mois, il tentait de soulager de malheureux combattants au visage détruit. En bon fils il ferait son deuil, plus tard. Les compartiments de Kratochwill lui permettaient de prendre l’eau sans sombrer. La douleur est plus terrible que la mort. 

 

Dans un mois il « fêterait » ses trois ans de mobilisation. Soucieux d’apprendre et de découvrir, le médecin n’avait pas le sentiment qu’on lui vole sa jeunesse. Et qui aurait-il accusé ? Son expérience des amputations ne lui servirait à rien, pas plus celle de la reconstruction faciale. Mais le praticien restait des heures avec ses opérés. Les gueules cassées pouvaient rarement articuler un moindre mot, aussi simplifia-t-il un langage des signes qui permettait à ses boccalone de s’exprimer entre eux et d’extérioriser ainsi une part de leur désespoir. 

 

Depuis plus d’une semaine, des convois sans fin traversaient la ville d’Udine. Des bersaglieri, des bataillons réguliers traînaient des centaines de pièces d’artilleries. Un corps d’armée suscita la curiosité de la population, les Riparti d’assalto chargés de défier les Sturmtruppen (ou Stosstruppen) prussiennes et autrichiennes. Ces Arditi - ainsi les surnomma-t-on - étaient presque tous des volontaires. Le Colonel Bassi, initiateur de ces troupes d’élite, leur avait inventé un uniforme et les avait équipées d’un moschetto, de vingt-cinq grenades et parfois d’un lance-flammes. A l’attaque, les officiers sacrifieraient ces valeureux en fer de lance.

 

En août les combats reprirent avec violence durant quatre terribles semaines. Falco abandonna le langage des signes et la chirurgie faciale pour ses amputations. Parfois, en s’écroulant sur son lit, il ne se souvenait plus. Combien en avait-il coupé ? Sept, huit ? Il se relevait alors, lavait le sang de ses bras, changeait de pantalon et de blouse et repassait dans les chambrées. Plus d’une fois il fut insulté par un blessé qui le blâmait de son trop de malheur. Il aurait voulu emmener ce malheureux à la morgue où les cadavres s’entassaient. Un soir Smeraglia lui avoua que ce mois d’août avait coûté la vie à plus de cent mille Italiens.

-          Et combien de blessés et de prisonniers !

 

Et puis les combats cessèrent jusqu’à fin octobre, sans « raison », sans que les convois de soldats ne ralentissent. Où puisent-ils encore leurs combattants, se demandait Falco.

 

Ce dimanche-là, 28 octobre 1917, Sestan découvrit l’horreur du front. À son habitude il s’était levé de bonne heure pour faire une rapide tournée des amputés de la veille. L’infirmière tenait les maigres dossiers serrés contre sa poitrine, devant chaque lit elle rappelait le nom du patient – jamais Falco n’aurait pu s’en souvenir -, elle poursuivait, résumant en quatre mots, le status opératoire : « jambe gauche sous le genou, jambe droite mi-fémur, pied gauche malléoles intactes,… » 

L’hôpital manquait d’éther, de pansements propres et de désinfectant. 

Vers midi il ôta son tablier de toile cirée, se lava les mains et retrouva ses confrères à la cantine.

 

Soudain des obus de 75 s’abattirent sur l’azienda. Smeraglia se dirigea vers la fenêtre et lança :

-          Messieurs, vous vouliez voir comment ça se passe au front, venez, il est là, il arrive droit sur nous !

Deux heures plus tard une estafette motorisée transmit l’ordre d’évacuation. Repli général sur le Tagliamento, par tous les moyens. Le commandement ne faisait aucune allusion aux soldats hospitalisés. Le colonel réunit ses équipes. Au mieux, la dizaine d’ambulances pourrait transporter une cinquantaine de blessés. En faisant combien d’allers-retours ? Les autres !

-          Où sommes-nous plus utiles ?

Personne ne risqua la moindre suggestion.

-          Bien, alors on fait moitié-moitié. En bas ils ont besoin de chirurgiens, ici, abandonner nos hommes c’est les condamner à mort. Qui est volontaire pour rester ?

Falco en était. Il n’avait pas fait le premier pas, le diable Kratochwill ne lui avait-il rien soufflé à l’oreille ?

-          Tu es sûr de toi Sestani ? Si tu apparais sur une de leur liste tu y auras droit ! Un déserteur !

-          Je tente le coup.

La veille, le général Cardona avait ordonné un regroupement général sur la rivière Tagliamento. Les combattants reculaient sans résister. Udine fut occupée par l’avant-garde de la XIVème armée impériale austro-hongroise. Au sommet des marches de l’entrée principale, le colonel Smareglia attendit l’arrivée du premier officier ennemi, espérant qu’il fût autrichien ou hongrois plutôt que prussien.

Il avait fait déposer sur une table les quelques armes dont ils disposaient, alignées avec leur chargeur sur le côté. 

 

Une équipe médicale autrichienne prit le relais au bloc opératoire. Elle manquait de chirurgiens, l’état-major préférait garder les plus expérimentés sur ses arrières par crainte d’une énième contre-offensive adverse.    

Deux jours plus tard Falco recoupait des jambes, des autrichiennes. Le commandant hongrois permit qu’un convoi désarmé rapatrie le plus grand nombre de blessés italiens. Les malheureux qui ne pouvaient être mobilisés furent regroupés dans la salle du réfectoire. Ils n’auraient droit qu’au changement de leur pansement, à un peu de morphine, à des pommes de terre et du café à la chicorée. 

 

Sestan n’avait rien d’un brave ou d’un téméraire. Il s’inquiétait.

Devait-il prendre le risque de s’exprimer en allemand ? Leur service de police fonctionnait-il encore sur les lignes avancées ? Avec son uniforme il lui serait difficile de les convaincre qu’il était un prisonnier autrichien, triestin de souche italienne, incorporé de force dans l’armée italienne !  

Deux jours auparavant, les Autrichiens avaient exécuté un prisonnier, originaire de Fiume, l’homme avait été membre de la Diète impériale du Küstenland. Après un jugement sommaire, ses gardiens l’obligèrent à quitter sa tunique d’officier italien pour revêtir un costume ordinaire. Il fut pendu, plus précisément garrotté car rien n’avait été prévu pour la pendaison de « traîtres civils ». 

 

Les interventions se poursuivaient sans pause et sans espace de réflexion. En salle, l’enchaînement des gestes devait être rapide et synchronisé tant l’anesthésie du patient était brève, il fallait aussi expliquer au blessé ce qu’il allait subir et le peu qu’on attendait de lui.

Les brancardiers venaient de transporter un caporal hongrois sur la table d’opération. En face de Sestan, un jeune chirurgien tchèque se préparait à l’intervention, ses mains tremblaient. Quel âge avait-il ? Avait-il eu le temps d’achever sa formation ? Il hésitait .

Falco saisit la scie, donna des ordres précis, en tchèque, puis en italien à la nonne qui maniait la bouteille d’éther, avant de lancer trois mots en hongrois au soldat qui sombrait dans l’inconscience.

 

Personne ne l’interrogea. Il put garder sa chambrette au sous-sol. La nuit les Autrichiens laissaient les infirmières et les soeurs s’occuper, au mieux ou au moins mal, de leur compatriotes italiens. Les moignons s’infectaient et se couvraient d’asticots.

Si les affrontements semblaient se calmer, les ambulances continuaient de débarquer leur quotidien de souffrance. Où se battait-on ?   

        

Il en fut ainsi huit longues semaines, jusqu’à son quatrième Noël loin de chez lui. Les religieuses n’avaient plus le cœur à chanter. Le commandant hongrois insista pour que l’aumônier célèbre malgré tout la messe de minuit.

Falco n’avait jamais été un bon chrétien, juste ce qu’il fallait pour tranquilliser sa mère. Sa foi était intérieure, mystique, ironisaient les amis de son père. Adolescent il avait voulu se faire prêtre, comme on disait. Depuis cette renonciation, Il s’arrangeait d’un face à face, d’un mano a mano avec le Ciel, ou considérant parfois Dieu le Père tel un maître d’armes seul au cœur d’une arène, entouré de démons encornés, ses créatures.

Faire partie du troupeau ne l’intéressait pas, il craignait la foule. Pour s’arranger avec les Écritures il se voyait en chien d’arrière-garde, celui qui assure qu’aucune brebis ne tarde.

 

Le Très-haut ne valait pas mieux aux yeux de Smareglia mais avec tant de souffrances, ses moments d’humanité méritaient qu’on en profite, ironisait-il. Le sacré provoque un sentiment d’éternité.

-          Falco ! Putain ! Sont bien élevés « tes » Autrichiens.

Un peu plus tard le colonel se pencha encore une fois vers lui.

-          Falco, tu dois t’enfuir. La police militaire est arrivée hier soir. Ils m’ont interrogé sur l’origine de nos officiers. Je n’ai pas eu le temps de détruire mes dossiers. Ils vont tomber sur le tien. Delfino Barroni partira avec toi, il connaît la région.

-          Mais…

-          Ferme ta gueule et obéis. Jusqu’ici tu as eu de la chance, tu as entendu, tu sais ce qu’ils font aux traîtres ? 

-          Et vous, vous restez ?

-          Moi, tu sais, j’ai l’éternité derrière moi.

 

Deux heures plus tard Delfino et Sestan s’échappaient dans la nuit, le froid et la neige. Ils n’emportaient rien, une couverture et un sac de châtaignes. Barroni le guida hors de la ville. Il choisit de passer par le nord et les collines. Après trois heures de marche les deux fuyards se reposèrent dans une ferme abandonnée. Au matin ils découvrirent les cheminées de San Daniele. 

-          Reste la rivière !

 

Le Tagliamento était en pleine crue, le brouillard dense. L’ennemi était là, ils l’entendaient. C’étaient des Hongrois. Delfino partit en éclaireur, à peine avait-t-il parcouru une centaine de mètres qu’une balle frappa sa chaussure. Il roula dans un fossé, un trou rempli de cadavres gelés. Des soldats italiens achevés par le froid. Maintenant les mitrailleuses crachaient des deux côtés. Falco réagit malgré la peur. Il contourna la position tenue par les Hongrois et rampa sous quelques buissons. Doucement le fuyard remonta vers l’endroit où Delfino avait disparu. Dans les tranchées adverses, personne ne bougeait. Sestan pouvait comprendre ce qu’ils racontaient, aucun n’avait la moindre envie de sortir de son abri pour finir le blessé, s’il n’est pas mort l’hiver s’en chargera. 

-          Halott !

Barroni n’en crut pas ses yeux lorsqu’il aperçut Falco. Sa blessure était vilaine, la balle avait traversé le talon. Les deux hommes patientèrent la journée entière. Ils se couvrirent des morts oubliés pour se protéger du froid et se confondre avec eux.

 

Barroni murmurait.

Il racontait sa vie, sa famille était du Nord de l’Italie, ses parents pauvres, il avait six frères et sœurs. Son père travaillait dans les foires en jouant l’entremetteur lorsqu’un paysan voulait vendre une bête. Sa mère grattait un coin de terre, de quoi nourrir la maisonnée. Il fallait souvent se satisfaire d’une soupe de légumes. Son frère aîné était mort en 1902 d’une vilaine grippe, faute d’argent pour se soigner. Le vieux, lui, s’était pendu l’année suivante. L’homme allait pourtant à la messe chaque dimanche. Famille et fratrie éclatées, chacun disparut de son côté abandonnant la mère à son lopin. Lui il s’en était allé en France pour trouver du travail. Après quelque temps ses deux cadets rentrèrent au village n’ayant pas trouvé assez d’argent pour se payer leur transport vers l’étranger. 

A Paris, par chance, Delfino tomba sur une famille d’émigrés italiens qui tenait un hôtel près de la Gare du Nord. Ces gens l’aidèrent. Avec un ami il se lança dans le ramonage des cheminées, Paris n’en manque pas. Et voilà que la guerre était venue déranger leurs affaires qui s’annonçaient pourtant bonnes. En plus il détestait les Allemands. Comme il était italien, seule la Légion put l’engager. Pas question de retourner chez lui et de replonger dans la misère. Il pensait joindre le régiment Garibaldi qui se battait avec la France et retrouver ainsi des compatriotes. Nîmes, Avignon là il effectua quinze jours d’entraînement avant d’être envoyé au front, du côté de Soissons. En 1915, dans le merdier de Verdun, il apprit l’entrée en guerre de l’Italie. La Légion le libéra sans condition, il prit le train pour Turin, là on l’incorpora dans le Cinquième Régiment de Chasseurs alpins. Il raconta ses « campagnes » et surtout les longues périodes de calme entre deux. Les combattants ennemis fraternisaient parfois échangeant de la nourriture. Un colonel les menaça de conseil de guerre, après quoi son unité fut  « luxée » sur le Monte Cucco, au feu.

Son capitaine lui avait confié « la » (mitrailleuse) Fiat. Au crépuscule il pensait avoir tué plus de deux cents Autrichiens. 

Ensuite son bataillon reçut l’ordre de décrocher. Au sommet du Monte Maio, le commandement en pleine retraite les oublia. L’eau était rare, la nourriture manquait, une épidémie de dysenterie força ses fantômes à un hasardeux repli. En plaine on s’étonna de leur réapparition, on les avait donnés pour morts. Certains avaient les doigts gelés. Un camion transporta les rescapés jusqu’à Udine. Une fois rétabli, le colonel Smareglia l’avait affecté au service des ambulances.  

Parfois Delfino s’accordait une pause. D’abord pour reprendre son souffle et ensuite pour s’assurer que les Autrichiens ne l’entendaient pas. Falco frictionnait les bras du malheureux.

-          Ton pied ? 

-          J’l’sens plus.          

 

Lorsqu’enfin la nuit tomba Sestan réveilla son compagnon. Sans bruit ils se dégagèrent de leur funeste abri. La rivière n’était qu’à moins de dix mètres en contrebas, hélas c’était pleine lune. D’abord Delfino tenta de s’asseoir puis de se lever, ils pourraient courir et se jeter à l’eau. Mais il n’y arriva pas, sa cheville ne tenait plus. Falco le roula sur le dos et le tira, le tira par à-coups. Il rampa à reculons, un long moment, charriant son fardeau. Inutile d’observer un silence ou de faire une pause, qu’un soldat ennemi se retourne lève son nez de sa tranchée, ils étaient morts. Delfino serrait les dents pour ne pas crier.

-          Laisse-moi, dottore, tente ta chance. 

-          T’es fou on y est presque.

L’eau glacée pétrifia leurs muscles. Sestan n’avait jamais été aussi bon nageur que son frère Roberto et ses trois dernières années avaient affaibli sa résistance physique. Le diable Kratochwill se moquait de lui.

  

Le courant les bouscula avec violence, le froid calmait au moins la douleur de Barroni. Ils dérivèrent, emportés, incapables de rallier la berge opposée. Falco retenait Delfino par le col de sa veste. Soudain ils buttèrent contre un îlot, en plein milieu du cours d’eau. Un monticule de terre et de pierres. Les fuyards le contournèrent se laissant haler le long de la marge. Pour l’instant ils étaient protégés du feu ennemi. 

Sestan prit pied, surpris d’avoir son fond. Les voilà sur le rivage, du bon côté. Il fallait maintenant atteindre le sommet de cette rive en espérant que les uns ou les autres ne les arrosent pas d’un tir aveugle !

L’escalade fut éprouvante, incapable de traîner le blessé, le médecin chargea son compagnon sur ses épaules.

-          Serre-moi fort autour du cou.

Lui s’accrochait aux herbes et aux buissons. A peine au sommet, une rafale autrichienne balaya la rive juste au-dessus de leurs têtes, ils n’eurent que le temps de rouler dans un talus, à l’abri ?

 

Une fusillade répondit à la mitrailleuse. Et puis il y eut un interminable silence.  

 

-          Siamo italiani. Italiani !

-          Rompi cazzo  

-          Polentone

-          Cafone

 

 

Barroni donna une gentille claque sur la joue de son sauveur.

-          On est chez nous là !

 

 

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04 décembre 2014

4.Kaos

 

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Kaos

 

4

 

Là, sur le pont du navire, Sestan avait fière allure dans son uniforme, et il était fier d’avoir fière allure. Pas tant qu’il attende de l’admiration ou la reconnaissance de qui que cela fût. Dommage que son père ne puisse le voir, le seul homme pour qui il eût été fier d’avoir fière allure. Et avec cette médaille sur la poitrine !

« Pour avoir, au mépris du danger, transporté sur ses épaules un camarade blessé

 sous le feu ennemi »

Delfino lui avait fait une certaine publicité. Non seulement en racontant leur escapade d’Udine jusqu’au-delà de la rivière Tagliamento mais en jurant que son compagnon lui avait sauvé son pied en pratiquant une délicate opération, à peine franchi le Tagliamento, à peine arrivés à l’hôpital de campagne de San Vito, en zone italienne.

- On voulait me couper la jambe !

Alors le Lieutenant Docteur Sestani avait eu droit à cette récompense, l’Ordre du Mérite. L’ancien officier de l’armée impériale austro-hongroise trouvait la situation cocasse.

 

Surtout là sur le pont de ce navire à contempler la mer, à scruter l’horizon.

Ce 3 novembre 1918, Falco rentrait chez lui.   

 

Lorsque les troupes italiennes les secoururent, les tirant hors de leur talus, frigorifiés  Delfino et Sestan étaient au bout de leurs forces. Une ambulance les transporta vers l’arrière. Là un médecin avait examiné la blessure de Barroni, la jugeant mauvaise il décida l’amputation immédiate du pied. Falco trouva encore la force de s’y opposer et proposa d’opérer lui-même son camarade d’évasion. On le laissa faire tant Barroni les suppliait, jurant que son sauveur était le meilleur chirurgien de toute l’armée.  

 

Le colonel Fioravanti, responsable de l’hôpital de campagne, se pencha plus tard sur le maigre dossier de ce faux italien, faux chirurgien, même pas irrédentiste, et suggéra de l’envoyer à Rome. Ce Sestan parlait italien, allemand, slovène et comprenait le tchèque et le hongrois. Voilà qui plairait à l’état-major ! 

 

C’est ainsi que le psychanalyste se retrouva dans cette capitale qu’il ne connaissait pas et qui, d’une certaine manière, lui restait étrangère, imperméable. Sestan dut s’intégrer, apprendre cette vie de corridors, d’offices où se prennent les décisions, souvent à l’aveugle, et où le cynique et suprême intérêt national résume une brigade à un rond sur une carte et à une croix lorsque sacrifiée.  

 

Il suivit de loin les batailles successives, les vraies, celles qui font des morts, d’abord incertaines, toujours meurtrières, Caporetto, Piave, ensuite la contre-offensive victorieuse du général Diaz sur Vittorio Veneto. Ces derniers jours son commandant lui a parlé des négociations de la Villa Giusti où se rencontraient depuis une semaine plénipotentiaires italiens et autrichiens. 

 

N’est-il pas médecin, natif du Küstenland, province désormais italienne, butin de guerre, Falco parle plusieurs langues, alors son supérieur lui donne l’ordre d’accompagner l’embryon de ce corps expéditionnaire chargé de recevoir in situ la reddition des administrations civiles et militaires vaincues. Ces précurseurs organiseront celle qui sera désormais la capitale de la Vénétie julienne, dix-neuvième région du Royaume d’Italie :

 

T R I E S T E

 

La première mission du médecin sera d’inventorier les structures sanitaires de l’agglomération triestine, d’assurer au mieux le fonctionnement des hôpitaux municipaux en favorisant un rapide retour à une certaine normalité.   

Drôle de besogne pour ce revenant, charcutier par circonstance et neurologue de formation. Mais la mission lui convient puisque le voilà qui rentre sur ses terres. 

 

Quelques heures après l’escale d’Ancona, le commandant Turilli a organisé une ultime réunion en la carrée des officiers. Faute de communication, personne n’a pu l’informer de la situation, ils ignorent quel accueil ils recevront en accostant au port franc.

Bruno Crevato appartient lui à la sphère politique, son mandat comprend une restructuration de cette ultime province et sa dégermanisation, il faut effacer l’empreinte de la domination habsbourgeoise. Il devrait sillonner l’Istrie et rencontrer les délégations locales à fin de mettre en place des appareils bureaucratiques purement italiens.

 

Il est presque midi lorsque la sirène alerte l’équipage du torpilleur Audace. Les matelots ont pris position, mitrailleuses et canons sont prêts à faire feu.

 

Falco devine les quais !

 

Turilli jubile. Il vient d’apercevoir un drapeau tricolore qui flotte au sommet des entrepôts de l’Arsenal.

A leur sirène répond celle, euphorique, de la commanderie du port.

L’Audace réduit son allure et s’approche du Molo San Carlo.

 

Sur la Piazza Grande c’est l’hystérie, la confusion des comités d’accueil, chacun clamant sa légitimité. La populace se bouscule. Le Commandant Turilli se charge des officialités. Les représentants italophones de la défunte Diète du Küstenland sont là, pingouins alignés, haut-de-forme à la main, une compagnie de gendarmes... en uniformes impériaux rend les honneurs tandis qu’une fanfare joue « Il canto degl’Italiani ». Une foule débordante balaie ce protocole improvisé.

Turilli lance un ordre, les matelots épaulent leur fusil et lâchent une salve d’honneur. La multitude s’écarte, impressionnée, et dégage une large allée aux libérateurs. 

C’est Bruno Crevato qui a imaginé cette dramatique diversion. Accompagné de quelques marins de l’Audace, il fonce vers le Campo Marzio où s’est retranché le commandement austro-hongrois. Falco l’accompagne.

 

Le major Wünsch les attend au pied des escaliers de la villa lui servant encore de résidence. Chacun se salue dignement. L’acte de reddition est paraphé. On se serre la main. Les aspects pratiques sont réglés, le désarmement de la garnison, son regroupement et le rapatriement des unités autrichiennes sur Villach en Carinthie, où elles attendront la conclusion des négociations internationales en cours.

 

Soudain un officier autrichien ose s’avancer et se met au garde à vous :

-          Capitaine Schinkel, médecin-chef de l’hôpital central depuis le départ du major von Krantz…

-          Schinkel !

-          Tu le connais, s’étonne Crevato en se tournant vers Falco ?

-          C’est lui qui m’a aidé à rejoindre l’Isonzo il y a deux ans.

 

-          Une centaine de nos soldats reste incapable de se mouvoir, ils sont aux Ospedali Reuniti. Hier soir le personnel a déserté, ces hommes sont sans soins, sans nourriture !

-          Sestani, vous vous en occupez, réquisitionnez un train et renvoyez ces malheureux chez eux. La guerre est finie, capitaine. Nous n’avons rien à faire de prisonniers, on vous rend les nôtres en espérant que vous nous rendrez les vôtres.

 

Falco emmena son ami Schinkel. Dehors la population était en liesse.

-          On y va à pied, tu sais, l’organisation italienne ne vaudra jamais celle de chez toi.

-          Et tu crois qu’à toi tout seul tu pourras nous trouver un train, des ambulances et des infirmiers ?

-          Je n’en sais rien mais si tu attends, cela ne pourra qu’empirer. Là c’est la fête, demain chacun se défoulera de je ne sais quoi, de la peur, de l’attente.

-          Et moi, avec mon uniforme ?

 

Sestan avait changé, la guerre l’avait transformé comme beaucoup. Il était né pour s’asseoir et écouter les misères des uns et des autres, il avait dû apprendre à choisir, à décider, à se décider, chose si détestable.

Les deux hommes marchaient dans la foule. Soudain des excités les bousculèrent, cherchant à les provoquer.

-          Lui, là, c’est un Autrichien !

Falco ouvrit son manteau exhibant son uniforme italien sa médaille et ses galons d’officier.

-          Toi, ta gueule, lança-t-il, moi j’y étais sur l’Isonzo. Je suis rentré chez moi avec l’Audace. Toi tu as léché la main de ton père qui lui caressait le cul des Habsbourg, alors tu la fermes. Demain j’envoie chez toi une patrouille qui t’embarquera dans une caserne. L’armée manque d’hommes de ta bravoure pour nettoyer ses latrines.

L’assurance du médecin eut un effet dissuasif, le groupe se dissipa.

 

L’hôpital paraissait endormi. Personne ne s’occupait des soldats autrichiens. Seules deux religieuses tentaient de calmer les plus souffrants.

-          Tu restes ici avec les nonnes, je vais à l’infirmerie centrale et je reviens.

Trois heures plus tard il était de retour avec une dizaine de soignants et une caisse de médicaments, des flacons de morphine. Sa fermeté et sa décoration avaient encore su convaincre les derniers rétifs.

 

Personne n’avait jamais vu d’officiers italiens auparavant ou alors dans des almanachs clandestins. Pour gagner du temps, Sestan avait brandi son pistolet d’ordonnance et tiré deux ou trois coups de feu dans un plafond de plâtre. Chacun comprit qu’il ne plaisantait pas. 

-          Demain je reviens à sept heures, convoquez les médecins-chefs de tous les hôpitaux, j’ai des ordres de Rome, de l’état-major, les services sanitaires civils passent sous le contrôle de l’armée.

Il avait achevé son intervention par deux nouveaux coups de semonce. Sestan connaissait leur mentalité, ces gens bouffent à tous les râteliers et n’obéissent qu’à la peur.  

 

Vers minuit Schinkel et Sestan trouvèrent enfin le temps de s’asseoir.

-          Du hast deine Familie noch nicht gesehen ? (Tu n’as pas encore revu ta famille ?).

-          Ma famille, je l’aurais presque oubliée ! Plus les heures passent, plus les citadins deviendront fous, méchants et agressifs. Dès qu’il fait jour on descend à la gare. Si tes malades ne partent pas avant demain soir, ils ne rentreront jamais chez eux. Je vais voir mon Crevato et ton Wünsch. On a besoin d’une escorte, une dizaine de vos soldats pour encadrer les blessés. S’ils savent qu’on les renvoie à Vienne, les volontaires ne manqueront pas.

-          Et les ambulances

-          Putain ! Oui, les ambulances ?    

 

Beppa avait reconnu sa voix. Il était presque deux heures du matin.

-          Entre, entre.

Sa mère, sa sœur, en deux minutes chacune s’était réveillée. Il embrassa ses femmes en chemise de nuit, il but le café que lui porta la vieille Slovène.

-          Mais il ne pourra pas dormir, voulut gronder la mère.

-          Je n’aurai pas le temps de dormir.

Falco n’avait plus reçu de leurs nouvelles depuis son transfert à Rome. Il les laissa parler longuement. Elles lui expliquèrent comment la situation s’était dégradée ces derniers douze mois. Parfois on entendait tonner les canons à vingt kilomètres du centre. Il devenait difficile de trouver des aliments frais, même en y mettant le prix.

-          Et les Autrichiens ?

-          Trois semaines qu’on ne les aperçoit plus. Ils s’enferment dans leurs casernes. Les rues appartiennent aux voyous qui se prétendent patriotes. 

A son tour il résuma ce qu’il avait vécu après sa désertion. Il termina son récit par l’accostage de l’Audace, pourquoi on l’avait choisi lui, parmi d’autres, pour rejoindre cette mission d’avant-garde.

- Mon Dieu, tu étais sur l’Audace !

 

- Emilio, il faut que je trouve Emilio.

- Après la mort de ton père la Generali lui a confié la surveillance du garage.

- Il habite toujours via del Monte ?

- Oui, répondit Linuccia, parfois il nous porte un poulet ou des œufs.

- Il faut que j’y aille, j’ai besoin de lui... et de l’Hispano !

- Maintenant, mais Falco ?

Il fit un signe pour calmer sa mère ?

-          Tu le dis toi-même, mamma, nessuno controlla la città. Nous devons agir vite. Un bataillon de bersaglieri arrivera de Venise demain soir. 

 

Emilio finit par entrouvrir la porte. Il tenait une grosse hache, prêt à fendre la tête d’un éventuel agresseur.

-          Falcolinetto ! Tu es capitaine ! Bravo ! Bravo !

-          Emilio,… 

 

Le vieux chauffeur n’était pas rassuré mais il avait servi le père Sestan, travaillé sa vie entière pour la Generali, entre la peur et ce qu’il imaginait une page d’histoire, il choisit ce moment de gloire.

L’Hispano ronronnait comme une chatte. Elle avait de l’allure avec son drapeau tricolore accroché aux deux côtés. Emilio serra sa casquette sur son crâne.

-          Avanti, mio capitano !

C’est ainsi qu’à sept heures moins une ils firent leur entrée dans l’azienda de l’hôpital central. Emilio bondit et ouvrit la porte al suo capitano en le saluant aussi militairement que possible.

Les responsables des hôpitaux l’attendaient dans l’inquiétude. Il serra la main de chacun alors qu’on l’entraînait vers l’amphithéâtre. Le capitaine s’assit au sommet de la grande table de conférence. Falco ôta son calot et posa son Beretta bien en vue. Il fallait créer une atmosphère sinon la réunion s’éterniserait. Le médecin ne doutait pas qu’ils aient tous une interminable liste de revendications et de demandes urgentes.

-          Pas de chasse aux sorcières. Chacun reste à son poste en attendant l’arrivée de la cellule de commandement. On respecte l’Autrichien, qu’il soit né ici ou qu’il appartienne à l’ancienne administration impériale. La polizia militare fera le tri plus tard. Pour ce qui est de l’approvisionnement, l’intendance de l’esercito s’en occupera dès son arrivée... qui ne saurait tarder. L’infanterie nous rejoint ce soir par la route. Ne vous faites aucune illusion. Il faudra de la patience. L’Italie est ruinée. Et d’ici à ce que l’on obtienne des réparations de guerre… Tenez, même la situation de Fiume et de l’Istrie n’est pas clarifiée. Les Anglais nous les avaient promises, maintenant ils tergiversent ! Bon, ici, le mieux serait de trouver un accord avec la Diète pour qu’elle finance l’achat de médicaments, j’enverrai une délégation à Venise pour obtenir ce qui est le plus pressant. 

-          Venise ?

Falco ignora ce qui n’était pas une question mais un subit éveil de leur conscience.

 

                         Après cinq cents ans Venise redevenait leur sœur aînée. 

 

-          Faudra vous y habituer, avant nous étions le poumon de l’empire, sa bouche nourricière, désormais notre port franc ne sert à rien. Encore une chose. J’ai besoin de cinq infirmières pour évacuer les derniers blessés autrichiens des Reuniti.

Sa demande déplut. Le capitaine Sestani rangea son Beretta dans l’étui qu’il portait à la ceinture et remis son calot.

 

A neuf heures il retrouva un Schinkel désespéré.

- Je t’ai encore trouvé de la morphine, tu auras cinq infirmières pour regrouper tes survivants. Crevato est d’accord, dans deux heures Wünsch t’enverra une vingtaine de soldats. Il a fallu les habiller en civil pour éviter la furie du bon peuple ! Reste plus qu’à trouver un train.

- Et des ambulances pour rejoindre la gare.

- Les ambulances ! Emilio, tu te souviens, le chauffeur de mon père, celui qui nous a conduits à Gorizia ? Emilio va s’arranger avec les corbillards du cimetière de Sant’Anna.

- Des corbillards !

Il fallut l’après-midi entier pour acheminer une centaine de blessés vers la gare S.Andrea. L’édifice somnolait. Le chef de gare fit son important, jurant qu’aucun de ses trains ne quitterait le quai, que désormais locomotives et wagons appartenaient à l’Italie.

-          Grand couillon, t’as lu les conditions de l’armistice, tu y étais à la Villa Giusti ? Un uniforme pareil au mien, t’en as vu combien depuis que t’es né. 

Convaincu qu’il devait encore une fois dramatiser la situation et gagner un temps précieux, Sestan sortit son Beretta. Il souriait parce qu’il ne s’en était jamais servi avant son retour. Le coup de feu résonna sous la voûte métallique de l’énorme édifice, ce qui réveilla les pigeons. L’arrogant fonctionnaire tremblait de peur. Dix minutes plus tard, une locomotive entra enfin sur le quai. Les mécanos y attelèrent le convoi, chargèrent le tender et firent le plein d’eau. Falco fit libérer deux chauffeurs autrichiens qu’on retenait dans un cachot, au sous-sol. 

C’est alors que commença la ronde des corbillards. Les croque-morts faisaient les allers-retours, de l’hôpital à la gare. Par sécurité Emilio les précédait avec l’Hispano et son drapeau tricolore.

Les conducteurs n’avaient pas posé de question. Ils obéissaient dans la bonne humeur, heureux pour une fois de convoyer des vivants. Le vieux chauffeur de la Generali avait dû leur promettre une satisfaisante compensation. Un peu plus tard l’escorte autrichienne, civilisée pour la circonstance, fit son entrée sur le quai. Sans leur uniforme, sans leurs armes, ces hommes semblaient perdus, tout nus, honteux.

A la dernière minute Falco fit peindre de grosses croix rouges sur la dizaine de wagons. On trouva encore de l’eau, du vin et des miches de pain.

- Voilà Schinkel, je ne pourrai pas faire plus.

- Tu embrasseras ta mère et ta soeur. Je ne suis plus retourné les voir ces derniers mois, tu sais, les voisins s’imaginent vite des choses, un officier autrichien !

- Et toi tu salueras Lehar et tu essayeras de retrouver Emilie Roth.

Pourquoi en rajouter. Sestan tendit son Beretta et un chargeur de réserve à son ami.

-          Le plus dangereux ça sera jusqu’à Villach.

 

La locomotive lança un furieux coup de sifflet, le convoi s’ébranla en hoquetant. Emilio posa sa main sur l’épaule de Falco. Le spectacle de ces pauvres hommes mutilés l’avait bouleversé. Bien sûr, la ville avait été bombardée  quelques fois, il y avait eu des morts et des blessés. Les vivres manquaient, l’incertitude angoissait les habitants. Mais l’horreur du front, personne ici ne l’avait connue au quotidien. Les déserteurs qui avaient rejoint l’Armée italienne rentreraient bientôt et ils raconteraient enfin.

Là le vieux chauffeur, en trois ou quatre heures, prit la dimension de ce qu’avait été le massacre. Alors, Autrichiens, Hongrois ou Italiens, peu importait. Ceux-là auraient une chance de retrouver leur famille.

-          Tu as bien fait, Falcolinetto, tu papà sarebbe fiero di te.

-          Merci Emilio, sans toi ? La fierté ? Oublions-la.

Le médecin revenait sur terre, il prenait conscience de la présence de ce vieil homme, fidèle serviteur de son père. Emilio avait vu grandir Roberto, Falco et Linuccia. Chaque été il conduisait les Sestan à leur maison de vacances près d’Opicina. Souvent il passait la première nuit avec eux pour ne redescendre en ville que le lendemain.

Le père l’invitait à s’asseoir avec lui au jardin pendant que les femmes cuisinaient. Ensemble ils buvaient une bouteille de rouge bien frais et fumaient un cigare.

 

Une semaine plus tard, tandis que les Britanniques et les Serbes désarmaient la flotte austro-hongroise à Pula, des unités navales accostèrent au port franc débarquant des centaines de fantassins. Et trois bataillons de bersaglieri firent leur entrée en ville, par la route, ils occupèrent les casernes abandonnées par les vaincus.

Sestan n’avait plus envie de faire d’autres miracles. Que l’Italie prenne ses responsabilités ! Et puis un médecin-colonel à peine arrivé lui fit comprendre qu’il existait une hiérarchie dans l’Armée et que celle-ci n’avait pas besoin d’officiers amateurs. Cependant le commandement refusait encore toute démobilisation. Par chance ou par manque de logement, personne ne s’inquiéta de savoir où il dormait.

S’il avait pratiqué durant quelques mois la chirurgie reconstructrice, celle de l’abdomen lui était inconnue. Après six semaines, le colonel le convoqua dans son bureau.

-          Qu’est-ce que tu fiches Sestani ? 

-          Rien d’utile mon Colonel

-          Alors je t’envoie chez Basaglia, tu le connais certainement, il a été nommé directeur de l’hôpital psychiatrique, ça t’intéresse ?

-          Travailler avec le dottore Basaglia ! 

 

Edoardo Basaglia avait la tête ailleurs, plus fou que ses patients murmuraient les infirmières souvent inquiètes de ses initiatives.

Le psychiatre avait fait lui aussi ses études à Vienne avant de s’installer à Parme. Incorporé sur le tard dans l’armée italienne il avait suivi la caravane des libérateurs et c’est ainsi qu’il s’était retrouvé patron de cet hôpital provincial situé au cœur de la ville, via del Farneto. L’institution était en fait une annexe des Ospedali Reuniti mais pour n’inquiéter personne elle se trouvait séparée des autres unités de soins. Ce bâtiment comptait une centaine de lits. Les déficients mentaux avaient traversé les années de guerre sans que personne ne se soucie d’eux. Les infirmières les surveillaient, les lavaient, les alimentaient tant bien que mal, les soignaient en leur administrant des calmants et beaucoup de valériane, de passiflore et de houblon. Les familles venaient parfois porter des fruits ou du linge propre.

Le capitaine Basaglia avait ses idées, un projet, mais pour l’instant, faute de moyens et  déplorant l’indifférence administrative, le psychiatre s’efforçait d’améliorer l’hygiène et l’alimentation de ses patients.

Il manifesta une joie presque infantile à l’arrivée de Sestan.

-          E sei anchetu un Viennese ! Alors, tu as connu Kratochwill e il grande padrone Sigmund ?

 

Falco continua de porter son uniforme puisqu’on ne le rendait pas à la vie civile. Il acheta un vélo et c’est à bicyclette qu’il fit désormais les trajets entre le domicile familial et l’institut psychiatrique de la via del Farneto.

L’armée ne le payait pas mais il recevait des bons de rationnement qui permettaient à Beppa d’améliorer la soupe quotidienne ou de les échanger contre de la viande.

 

Ce Noël retrouvé fut presque une fête. Sestan invita Basaglia qui n’avait pu rejoindre sa famille à Bergame. On évita de parler des deux absents, le père défunt et Roberto le disparu. Leurs âmes flottaient.

Edoardo représentait une Italie que les Sestan n’avaient jamais connue. Joyeuse, exubérante et sans aucun complexe. Les Triestins de la bonne société traînaient et traîneraient encore longtemps leurs manières guindées, héritage de l’empire à deux têtes.

Cinq cents ans ne s’envolent pas si vite.

 

On allait bientôt quitter l’hiver et les cafetiers sortiraient à nouveau tables et chaises  sur leurs terrasses. Dans l’arrière pays les paysans slovènes se feraient - encore une fois - une raison et reprendraient leur commerce avec ces gens de la Ville. 

Les citadins comprendraient vite que les temps glorieux de leur port franc avaient disparu. Certes, chaque jour ou presque un navire de la marine militaire débarquait des équipements et de la marchandise. Mais plus aucun paquebot de la Lloyd n’embarquait le moindre passager à destination de Bombay, d’Alexandrie ou plus loin vers l’Orient.

 

La fièvre du 3 novembre était tombée. Les assurances reprenaient de frigides activités. A Fiume les troupes italiennes et françaises relayaient les Britanniques.

Falco acceptait, en improvisant, son rôle de chef de famille. A l’heure de minuit, le repas de la veillée achevé, les deux médecins s’installèrent au salon, ils fumèrent un cigare en dégustant une grappa. 

-          Penses-tu qu’on me laisserait ouvrir une consultation privée ?

-          La psychanalyse ? Tu en as déjà assez de mon asile de fous ?

-          Tu le sais mieux que moi, nous devons rendre nos malades à la société.

-          Crois-tu qu’elle est prête à les accueillir ? Tu as raison, après ces années de boucherie, tu serais plus utile en travaillant dans ton propre cabinet.

-          Et le Conseil des Médecins, notre spécialité n’existe pas encore en Italie ?

-          Ils te laisseront faire en ricanant, du moment que tu ne marches pas sur leurs plates-bandes. Mais reste encore un peu avec moi. Tu  pratiquerais à mi-temps. L’administration militaire ne te reprocherait rien. N’es-tu pas encore soldat ? Et puis à l’annexe tu pourras récupérer une clientèle plus fortunée. Les familles de la bourgeoisie hésitent à faire interner un des leurs.

Edoardo tira sur son cigare. Il repartit dans ses fumeuses théories, le dirigeant et le dirigé, celui qui a le pouvoir et celui qui le subit. Et pire : le maître et l’élève, ce partage qui n’est jamais naturel, la honte et l’humiliation du malade qui franchit malgré lui cette ligne artificielle qu’on baptise « normalité ».

-          Tu as connu ces situations, je ne parle pas de déficience mentale, simplement d’un patient qui subit une opération. Il tombe dans les mains d’un chirurgien qui a  pleins pouvoirs, qui juge ce qui est bien pour sa victime. Mieux, le médecin attend que le malheureux lui baise les mains. Grazie dottore ! Grazie mille, mille volte ! Combien as-tu coupé de jambes ?

-          J’ai compté, j’ai gardé à jour un carnet avec les dates, le membre amputé, parfois le nom du soldat, son « pays ». Mille quatre cent douze ! La nuit, ces jambes trottent dans la tête et ces bras me tordent le cou.

-          Toujours pas de nouvelles de ton frère ?

-          Rien, à Vienne un de nos confrères continue les recherches. Des dizaines de prisonniers rentrent chez eux, à pied, il en arrive chaque jour, des fantômes échappés de nulle part, du bout de la nuit.

-          Peut-être n’ose-t-il pas revenir ?

-          Non, il aime trop sa città, le port, la mer et le carso, s’il est vivant il reviendra. C’est ce que je répète à ma mère et à ma soeur.

 

Linuccia vint annoncer qu’elle avait préparé la chambre de Roberto, que le docteur Basaglia « devait » dormir ici à la maison dans des draps propres et parfumés à la violette, qu’il était trop tard et trop dangereux de rentrer à la clinique en pleine nuit, que Beppa avait cuit sa gubana avec les ingrédients trouvés au marché San Lazzaro et qu’il y aurait de l’excellent café pour le petit déjeuner.

-          Linuccia ?

 

Le Conseil des Médecins trouva ridicule l’idée d’ouvrir une consultation privée dans une spécialité considérée encore en son état embryonnaire et qui n’appartenait ni à la neurologie ni à la psychiatrie. Mais, ainsi que l’avait prévu Basaglia, aucun membre de cette vénérable société, fraîchement italianisée, ne s’y opposa.  

La hiérarchie militaire ne savait pas que faire de ce chirurgien d’expérience sans formation académique. Le laisser opérer présentait un risque certain. Les interventions urgentes devenaient moins fréquentes, les amputations de membres ne concernaient qu’un nombre limité de soldats au membre dévoré par une gangrène ou foudroyé par une intraitable septicémie.     

Le lieutenant Sestan resta donc attaché ou détaché à la clinique psychiatrique que dirigeait le Dr Basaglia. Le matin il se rendait via del Fernato où il secondait son ami du mieux qu’il pouvait. Les internés souffraient de psychoses aggravées. Ces malheureux avaient traversé quatre années de guerre dans l’indifférence d’une communauté angoissée par d’impérieuses priorités. Sans la compassion des religieuses ces exclus seraient tombés à l’état bestial avant de mourir de faim ou de s’entretuer.

Pourtant chacun avait une famille connue. Et c’est sur la conscience réveillée de ces familles que Basaglia bâtissait son ambitieux projet de psichiatria democratica. Que son assistant ouvre un cabinet privé lui donna l’idée d’y envoyer de proches parents ne s’opposant pas à une réintégration de leur fils, père, mari ou fille. L’entreprise nécessitait des précautions et une minutieuse préparation. Un premier échec hypothéquerait la suite de leur plan d’action.

Sestan analyserait d’abord la solidité du noyau familial et peut-être débrouillerait-il ou identifierait-il avec sa patience les causes de l’aliénation du patient.

 

Sa mère et Beppa aménagèrent l’appartement de la rue San Michele. L’endroit offrait assez d’espace pour que le Dr Sestani puisse recevoir sa clientèle sans perturber la vie familiale. Et inversement. Le chat Zufolo fut le seul à refuser cette compartimentation, compartimentation pourtant si chère au médecin. Falco se souvint des chow-chows de Freud et permit au félin d’assister à ses séances de travail. Ce German Rex au pelage gris brun chiffonné avait vieilli bien que personne ne se souvienne de son âge. Beppa avait trouvé la bête famélique errant aux alentours de la maison d’Opicina, ou était-ce près de la Gare Centrale ?

Linuccia était alors malade et prisonnière de son lit. Cette compagnie animale troubla heureusement son ennui. L’ingrate affirmait aujourd’hui que Zufolo était sourd. Beppa réfutait ce diagnostic jurant que ce chat n’entendait qu’à sa convenance. La large dimension de la pièce compensait la nuisance causée, d’abord par la fumée du cigare et ensuite par les ronflements du supposé maître des lieux. Si l’animal n’avait jamais manifesté de tendresse envers le vieux Sestan, la disparition du chef de famille l’avait privé de ses dimanches après-midi au salon. Madame Sestan paraissait avoir compris le désarroi du félin et il lui arrivait de s’installer une heure ou deux dans le fauteuil de son défunt mari, le temps d’un panatella qu’elle fumait en secret et dont elle mâchait ensuite le mégot refroidi en souvenir de son mari qui lui manquait corps et âme.    

 

Le bouleversement causé par l‘établissement du cabinet de son fils permit à la veuve d’achever son deuil. Certes elle priait toujours pour le retour de Roberto, son fils aîné disparu sur le front de l’est, et continuait à porter le noir. Au deuxième étage du 51 via San Michele, la vie reprenait. Les Sestan avaient un régent. Une routine et un bonheur ordinaire s’établissaient à nouveau. Cette effervescence contrastait avec l’engourdissement de la ville et de son économie. Le monde ouvrier, les dockers perdaient leurs nerfs, des agitateurs pleins de talent les poussaient à la révolte. Et puis la lenteur des négociations sur le destin de Fiume et de l’Istrie exacerbait un sentiment général de frustration. 

Sur les hauts, la campagne retrouvait le bon temps d’avant. Gorizia pansait ses plaies sans attendre le secours des Romains. Les villageois, souvent des Slovènes, voulaient oublier les années de souffrances et de privations. 

 

Linuccia fit entrer la patiente dans la salle à manger qui faisait désormais office de salle d’attente. Beppa servit le thé.

Cette femme avait bien franchi la cinquantaine. Son allure confirmait son appartenance à une famille bourgeoise, peut-être même à l’une des cinq cents qui géraient la cité depuis cinq siècles. Reconnaissants, l’Impératrice Marie-Thérèse et, plus tard, François Ier en anoblirent quelques unes.

Ces gens avaient traversé la guerre ne manquant de rien. La paralysie des affaires ne semblait pas les avoir contraints à la moindre privation. Avaient-ils tant d’argent en réserve. Et quel argent, des florins et des couronnes austro-hongroises ou des lires italiennes ?

Madame de Lugnano cachait mal sa nervosité. Elle avait accepté cette « rencontre » à la demande du Dr Basaglia. Un an auparavant on avait enfermé son mari devenu brutal et incapable de communiquer avec les siens. Une dramatique confluence : son fils aîné, mobilisé de force par l’empire austro-hongrois, était rentré sans ses jambes, le cadet avait rejoint l’armée italienne et, lors d’un encerclement ennemi, ce dernier s’était tiré une balle plutôt que de se rendre. Ces chagrins quasiment simultanés avaient plongé ce mandarin des affaires dans une insondable détresse. Depuis cinq semaines le psychiatre tentait pas à pas de s’enfoncer dans cet abîme de douleur, persuadé qu’il pourrait ramener l’aliéné à la lumière du jour.                 

Il ne pourrait sortir le névrosé de son enfer qu’avec l’aide de son épouse. En praticien soucieux d’éthique et d’objectivité il confia donc madame de Lugnano aux soins de son assistant.

Il fallait une amorce, permettre à cette digne femme d’expurger conventions et morale pour enfin donner à sa peine les mots de tous les jours.

Zufolo avait compris et il choisit de s’installer sur les genoux de la visiteuse.

-          Zufolo ?

-          Non, laissez docteur, j’aime les chats,… 

Elle parla d’un chat de son enfance qui perdait ses poils partout, ensuite de sa mère qui, agacée, se débarrassa du malpropre allergène sans écouter les supplications de sa fille.

-          Chère madame, l’essentiel de nos vies est fait d’une accumulation de chagrins, souvent si dérisoires qu’on imagine les avoir oubliés, effacés de notre mémoire. Et puis une soudaine et brutale détresse fait exploser notre encéphale, cette boite à vieilleries. Le Professeur essaie de remonter la pente avec votre mari. Votre mari n’est pas fou, il a mal. Vous et moi, si nous le pouvons, nous allons raviver vos moments de bonheur ou ceux de sérénité que vous avez longtemps partagés avec lui. En termes simples, sans oublier la réalité, un fils mort et l’autre handicapé, il nous faut réveiller des souvenirs de joie, de plaisir, de volupté et de bien-être. J’ai été chirurgien malgré moi durant la guerre, j’ai amputé de nombreux soldats, mon frère n’est toujours pas rentré du front de l’est. Je partage votre souffrance.

Zufolo se léchait une patte.

Elle parla de sa jeunesse, de leur rencontre, des premiers rendez-vous secrets, d’abord avec pudeur et réserve, enfin elle s’abandonna.

Le félin se lécha l’autre patte. 

 

Depuis une semaine, le patron du Flora avait ressorti tables et chaises malgré de méchants tours d’une bora d’avril qui sans prévenir glaçait les rues en fin de journée.

A peine était-il entré dans le café qu’un vieux, bedonnant mais bien mis, l’interpella.

- Picolo Sestan, vieni al nostro tavolo.

C’est ce qu’il espérait. Le souvenir de son père ne le troublait pas, peut-être faisait-il l’inventaire d’un temps disparu. Le Flora accueillait en début de soirée une clientèle cosmopolite, d’aisance discrète, de banquiers et d’agents d’assurances. Que ces anciens l’aient reconnu le flattait. Il voulait aussi se rapprocher de ces assidui qu’avait fréquentés monsieur de Lugnano.

-          Il figlio di Umberto l’Armeno, chi è ritornato sull’Audace come un tempo Jason sull’Argo !

Ressemblait-il plus à son père que son frère Roberto ? Les quatre buveurs se présentèrent en plaisantant. Ils évoquèrent Umberto, celui qui manquait à leur table. Ces respectables piliers de la bourgeoisie tergestine connaissaient tout de son géniteur. Ils se montrèrent curieux de savoir en quoi consistait l’activité de son glorieux fils. 

Falco leur fit une rassurante présentation de sa profession en insistant sur le fait que les déséquilibres de l’esprit et du comportement avaient souvent une banale origine et qu’ils pouvaient être causés par l’accumulation d’émotions.

-          Un curé en civil ?

-          Je défais les nœuds du chapelet mais sans donner de pénitence.

-          Et tu ne prescris pas de médicaments, tu ne fais pas de piqûres ?

-          Très peu.

-          Écoute, j’ai un fils, il est rentré il y a juste une quinzaine. Il ne dort pas, il passe des heures près de la fenêtre en se grattant le sexe. Je lui ai suggéré d’aller aux putes…

Un autre raconta que sa femme achetait des fleurs chaque vendredi pour les déposer sur des tombes inconnues au cimetière orthodoxe.

-          Bon sang, on est de bons catholiques ?

-          Elle connaît une famille qui y aurait enterré un proche ?

-          Non, elle n’y avait jamais mis les pieds avant.

-          Avant ?

 

Pour le moment son activité privée rapportait peu d’argent. Et la modeste solde que lui versait enfin l’armée ne suffisait pas à couvrir les dépenses de la famille. Habile et prévoyant, son père avait acquis en son temps des terrains sur les hauts de la ville et d’autres, agricoles, du côté de Gorizia. Les habitués du Flora lui donnèrent de judicieux conseils. L’incertitude sur le sort de l’Istrie, de Fiume et de la côte dalmate poussait vers « l’Italie » de nombreuses familles qui redoutaient les ambitions du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes. 

Ces gens venaient s’installer en Vénétie julienne, pas trop loin de ce qui avait été leur chez eux. Leur massive arrivée fit éclater l’obsolète Tergeste de l’Empire austro-hongrois. Chacun espérait que cette ville cosmopolite lui offrirait une chance. Puisqu’elle ne pouvait plus miser sur son port et son arrière-pays, la cité se convertissait. 

 

C’est encore au printemps 1920 que le Dr Basaglia offrit à son confrère de partager la direction de l’asile psychiatrique de Gorizia. L’établissement avait souffert des bombardements mais une centaine de malades survécut et après une éternelle période d’indifférence, « Rome » venait de décider sa rénovation, pour de probables raisons politiques. Plus tard on y enverrait, promit-on, des médecins et des infirmières qualifiées.

Sestan accepta, il avait du temps libre et ne pouvait négliger cet apport financier, aussi maigre fût-il. Un véhicule de l’armée ferait le convoyage trois fois par semaine. 

-          Deux médecins à temps partiel valent mieux qu’un. Et puis s’y enfermer en solitaire ! Non, toi et moi, nous sommes complémentaires. Nous faisons du bon travail. Tiens, regarde les Lugnano. J’ai reçu tes notes. Tu as raison, l’expérience mérite d’être tentée mais il faut la préparer avec soin et envisager les conséquences d’un possible échec. J’ai là encore le dossier d’un autre patient qui s’est crevé les yeux pour chanter comme un pinson... ou pour ne plus voir le monde, un licencié en droit, fondé de pouvoir depuis vingt ans à la Lloyd….

 

Madame de Lugnano venait une fois par semaine en consultation. Zufolo l’avait adoptée. Parfois le chat l’observait prêt à lui demander quelque chose et puis il changeait d’idée et continuait à se lécher la patte, la droite. Sestan n’avait plus besoin d’interroger sa patiente. Il suffisait qu’il sorte son cahier et amorce à mi-voix :

-          Nous en étions au moment où vous avez annoncé votre deuxième grossesse à votre mari, et à cet accouchement difficile qui suivit…

Leur première rencontre, les rendez-vous secrets, la présentation aux familles, les fiançailles, le mariage, leur installation au centre ville, la naissance du premier bébé, la routine qui gagne les mois, les ans, l’ambition professionnelle de son époux et pour elle : l’apprentissage d’une certaine solitude.  

-          Mon mari avait un fils, je crois qu’il espérait une fille. Depuis la naissance de Guido il s’est enfermé. Ou alors m’a-t-il enfermé, je ne sais plus.

Le médecin ne l’avait pas laissé continuer dans cette voie. 

-          Que voulez-vous dire par « enfermer » ?

 

Alors elle s’était mise à pleurer et ils avaient franchi ensemble une étape pénible, celle où cette honnête compagne, qui avait été une jeune femme espiègle et joyeuse, dut avouer son incapacité à comprendre et satisfaire son besoin de fantaisie.

-          Ce n’est pas grave, madame de Lugnano, vous étiez devenue une bonne maman qui soignait ses petits, vous avez pris une poignée de kilos et personne ne vous a jamais conseillé de laisser la lumière à l’heure de vous coucher et de ne plus porter ces chemises de nuit qui couvrent vos chevilles. Mon père a fait pareil, qui sait s’ils n’allaient pas ensemble au bordel de la Peschieria après avoir bu l’apéro au Flora ?

-          Et puis ma matrice a commencé à chuter.

Le praticien lui expliqua qu’aujourd’hui la chirurgie permettait de traiter cette faiblesse musculaire de l’appareil génital. Il n’espérait pas la convaincre de se faire poser un anneau de soutien mais simplement de banaliser cette affection.

-          Madame de Lugnano, ce que je vais vous confier maintenant va vous surprendre et vous choquer.

 

La compagnie italienne des téléphones avait reçu la mission prioritaire de raccorder les territoires récemment annexés, à l’exclusion de Fiume et de Zara dont le sort dépendait encore des négociateurs, Italiens, Croates et Hongrois, chacun réclamant ce qu’il estimait son dû.

Basaglia et Sestan pouvaient échanger leurs informations chaque matin sans avoir à se déplacer.

Madame Sestan insista pour que l’appareil soit installé près de l’entrée de manière à ce que son fils ne soit pas dérangé durant ses consultations. Linuccia officiait en qualité de secrétaire et assistante de son frère. L’après-midi elle mettait au propre les notes du médecin. Elle suivait l’évolution psychologique et l’histoire de la vingtaine de patients qui constituait la présente clientèle de son aîné. 

Falco lui faisait confiance et aimait écouter ses pertinents commentaires à l’heure du café matinal. Le psychanalyste prend un risque car il travaille souvent seul. S’il a appris, tel un policier, à ne pas se laisser aveugler par d’apparents indices, il peut négliger certaines pistes. Et l’avis d’une personne de sexe féminin lui paraissait essentiel.

Linuccia était sans doute encore vierge mais elle avait beaucoup lu et s’était fait une idée de l’élémentaire turpitude masculine, ou pour le moins de ce goût de l’interdit qui contaminait leur « âme » d’époux.

C’est elle qui avait suggéré la piste de la Peschiera.

-          Sur les dix maisons connues de la Città vecchia, il n’y en a que trois fréquentées par des notables capables de liquider 50 lires à chaque visite.

L’indice paraissait suffisant. Les familiers du Flora firent le dernier tri. La question ne les surprit pas, au contraire, ils l’attendaient de la part de ce célibataire, digne fils d’Umberto et glorieux successeur des Argonautes.

-          Tu t’adresses de notre part à Dame Rachel, la femme est ronde, bien mise. Chez elle le tarif est supérieur mais la tenutaria te garantit de la chair fraîche de qualité, propreté incluse. Personne ne te demandera chez toi si tu viens de bouffer des crevettes.

 

La maquerelle l’accueillit avec courtoisie et accepta de l’écouter. La requête lui parut insolite et presque indécente.

-          Mes filles pratiquent peu à domicile ou alors chez des veufs grabataires !

Sestan précisa son projet, enfin celui que Basaglia et lui-même avaient conçu.

-          Dans ce cas, je tiens à vous accompagner.

 

Il Lavoratore consacrait chaque semaine une double page à la vie culturelle de la cité. On y annonçait les concerts et les conférences littéraires, parfois une exposition. Et l’éditeur invitait un écrivain ou un poète à publier un texte, des poèmes.

Beppa sauvait ce journal pour que son Falcolinetto puisse le lire, le dimanche après la messe et le repas de midi, en fumant son cigare.

-          Beppa, Beppa !

Trois femmes répondirent précipitamment à son appel. Jamais leur chef de famille n’avait élevé la voix jusqu’ici.

-          Beppa, tu te souviens de ce Slovène que nous avions raccompagné à Gorizia ?

-          Jovan ?

-          Oui, Cankar, le soldat qui a perdu un poumon.

Elles s’assirent et il lut le poème. Ainsi qu’il l’avait dit autrefois, Cankar écrivait en italien. Le revenant avait préféré demeurer chez lui à Gorizia plutôt que de passer de l’autre côté d’une frontière maladroite et redessinée par des négociateurs de salon. Et là-haut qui se serait intéressé à ses écrits, il ne connaissait personne à Lubiana.

-          La semaine prochaine je commence mon travail à l’asile de Gorizia, je retrouverai la maison des Cankar. Beppa, tu m’accompagneras.

Linuccia et sa mère protestèrent. Non pour contester le congé de leur fidèle servante mais elles auraient aimé faire partie de l’expédition.

-          Voilà plus de cinq ans que nous n’avons pas voyagé !

-          Nous passerons quinze jours, cet été, à Opicina. Mais là, qu’allons-nous trouver à Gorizia, la dernière fois la ville avait souffert des bombardements. Beppa et moi vous servirons d’éclaireurs. Promis vous viendrez à mon prochain voyage.

Elles se firent une raison, confiantes en l’engagement de Falco. Cet homme-là n’avait ni l’humour épicurien du père Sestan ni l’énergie débordante de Roberto, elles le savaient calme et surtout fidèle à sa parole. Falco disait ce qu’il pensait et faisait ce qu’il annonçait. Depuis son retour un certain ordre s’était établi dans la maisonnée, une gentille discipline y régnait, un mélange de ce qu’avait été la subordination à l’empire des Habsbourg et d’attention extrême envers l’autre, insigne mélange de l’École psychanalytique viennoise. Parfois sa mère se demandait ce qu’il y avait d’italien en lui.

-          Qu’a-t-il hérité de moi ?

 Linuccia la ramena sur terre.

-          Falcolinetto, relis-nous encore ce poème !

Cankar parlait de sa ville dévastée, des souvenirs de son étouffement mais aussi de la bora et du carso, des violettes et des chênes retrouvés.

-          Les gens de Gorizia ne parlent pas souvent de la mer, précisa Beppa qui croyait devoir justifier cet étrange et inconcevable omission.

 

La mer ? Sestan se souvenait de ces grands navires de la Lloyd cornant leur imminent  départ ou un prudent mouillage. Gamins, son frère et lui couraient jusqu’au quai Teresa pour observer ces insolites passagers. Les uns portaient un turban en guise de chapeau, d’autres exotiques tenaient en laisse un chien tout maigre ou haut sur pattes en  surveillant le chargement de leurs importantes malles.

Et plusieurs fois l’an, qui aurait manqué les grandioses parades de la marine impériale. Il y avait songé un an et demi auparavant à l’accostage de l’Audace tandis que des lamaneurs attachaient les aussières sur les bollards du Molo San Carlo. L’Audace aurait paru ridicule au côté du Viribus Unitis. Pourtant cet orgueilleux navire n’avait-il pas sombré honteusement dans le port de Pula, à peine remis aux autorités navales serbes. La revanche du petit, songea le médecin.  

 

La mise en scène avait été répétée plus d’une fois. Le Dr Sestan craignait qu’un accident mineur fasse sombrer leur plan. Il avait fait la leçon à sa mère, à sa sœur, à Beppa et même au chat Zufolo. Une fois les salutations faites, les dames de la famille se retireraient. On servirait le thé et les gâteaux à son unique commandement.

-          Mais tu laisseras la porte entrouverte !   

Linuccia s’était trop investie dans la réalisation de cet audacieux projet, elle estimait avoir le droit d’entendre si ce n’est celui de participer.

Basaglia avait préféré que la rencontre ait lieu un dimanche après-midi.

Vers les trois heures la sonnette fit sursauter madame Sestan bien qu’elle l’attendît. Beppa ouvrit et fit entrer une élégante fanée suivie d’une rousse dans sa trentaine.  Linuccia les introduisit au salon.

Cinq minutes plus tard ce fut le tour de madame de Lugnano. Là c’est la mère de Falco qui se chargea de l’habituée. Elles avaient le même âge, leurs hommes avaient souvent partagé l’apéritif au Flora… et fréquenté ensemble la maison de la Peschiera, semblait-t-il.

Dame Rachel, sa « fille » et madame de Lugnano prirent place chacune dans un fauteuil. Le Dr Sestan fit les présentations.

Lorsque la sonnette retentit pour la troisième fois ce fut Beppa qui ouvrit. Elle conduisit les visiteurs au salon qu’on avait réaménagé pour l’occasion en prévoyant des no man’s lands entre les sièges.

Le Dr Basaglia souriait mais il tenait encore son patient par le bras, simple précaution. 

M.de Lugnano eut un lent regard panoramique. Sestan s’exprima :

- Je vais vous lire un poème qu’Il Lavoratore a publié dans son édition de jeudi… L’auteur est un slovène de Gorizia qui a combattu pour l’empereur sur le front de l’est. Ses poumons sont en mauvais état mais il a survécu.

Il remercia ensuite Dame Rachel avant de se tourner vers « sa fille ».

-          Mademoiselle, connaissez-vous le Carso ?

La question parut incongrue à cette prostituée qui passait ses journées à dormir et ses soirées à satisfaire des cochons de bourgeois. Elle répondit avec politesse qu’elle y était allée une fois, trois ans auparavant, le vent soufflait si fort qu’elle avait pris un vilain froid.

-          La Bora peut être méchante.

Basaglia souriait, Guido de Lugnano était intervenu d’une manière bien naturelle. Le médecin lui lâcha le bras et le vieux détraqué prit ses aises dans ce fauteuil dont le confort lui parut familier.

-          Si Madame Rachel y consentait mon mari et moi, nous serions heureux d’inviter mademoiselle…, un jour sans Bora !

-          Mademoiselle Elsa ?

-          Mademoiselle Elsa pourrait passer une journée à San Dorligo della Valle, nous y possédons une maisonnette de vacances. Nous n’y sommes plus retournés depuis très longtemps.

La conversation se poursuivit sur un ton courtois. Prudente, Dame Rachel ne souhaitait pas que ses pensionnaires travaillent au domicile de sa clientèle mais elle comprenait la situation. Ce fidèle visiteur d’autrefois lui parut désarmé et Elsa saurait s’en défendre. De plus, ces deux médecins semblaient confiants en leur « traitement ». Alors, si on la payait ! Un autre aspect pouvait être appréciable. Sous le règne autrichien, l’Église n’avait jamais mis en cause ses activités. Elle craignait que l’arrivante administration romaine n’entraîne dans son cortège des agités du goupillon. Rendre service à l’une ou l’autre des cinq cents puissantes familles du lieu serait utile, un jour ou l’autre. 

Cette habile maquerelle, juive de Thessalonique, avait traduit l’essentiel de son argumentaire dans un délicieux langage teinté du savoureux accent de son coin de pays.

Guido de Lugnano rayonnait. Il se montra attentionné envers son épouse, lui prit la main et la baisa, une fois l’invitation lancée, elle avait pu respirer librement. Le Dr Sestan l’avait prévenue du danger de trop de fierté.

Au moment des au revoir elle ne put s’empêcher d’embrasser Elsa la Rousse et serra très fort la main de Dame Rachel en répétant « grazzie mille, grazzie mille ».

Les Lugnano rentrèrent ensemble chez eux.

Linuccia fut la première à féliciter les deux médecins. Je n’ai plus de raison de l’interner, conclut Basaglia.

-          Edoardo, mes femmes ne vont pas te laisser rentrer dans ta clinique le ventre vide « et moi, dirait mon père, j’ai là un Terra del Carso… »

 

Depuis trois mois les cafés changeaient leur enseigne, on en trouvait maintenant qui portaient les noms «Garibaldi», l’ «Unità», l’«Italia», le « Tergeste », degli « Litterari » ou le « Bar Nazionale », le « Caffè della Stazione », cependant personne n’oubliait les anciens, le « Stella Polare », le « Tommaseo », le « San Marco » et les « Specchi »… à la fois microcosmi e luoghi di disincanto, reflets fidèles d’une société longtemps repliée sur elle-même et... brusquement désenchantée. 

Fidèle au Flora, Sestan y retrouvait chaque soir les amis de son père. Le médecin les écoutait parler d’avant. Il se força cependant à prendre la température d’autres établissements. La ville lui restait une étrangère. A quinze ans son père l’avait inscrit au lycée allemand, puis le bachelier était parti à Vienne. La guerre avait ensuite décidé de son itinéraire, à sa place.

C’est au café Garibaldi qu’il découvrit un pan de la culture triestine, celle des intellettuali, prétendus héritiers du spirito europeo dont eux seuls pensaient connaître les secrets ingrédients. Il apprit plus tard, lorsqu’on lui fit confiance, que quelques uns de ces intellectuels avaient fait sécession et « distillaient » maintenant au « Nazionale ». Falco ne cherchait pas à se joindre à l’une ou l’autre de leurs bouillantes conversations. Il observait et il écoutait parce que c’était son métier et qu’il était assis à une table voisine. Un jour de cet été 1920 il fut surpris d’entendre l’un d’eux parler de Vienne et de la psychanalyse. L’homme s’exprimait sans emphase, en somme il expliquait à son attentif auditoire les misteri freudiani, ce qu’était cette branche quasi inconnue de la médecine moderne. Ses amis lui posaient parfois une question. L’un d'eux ressemblait à son père avec sa fière moustache en guidon, héritage germanique qu’étrangement nul ne reniait. Travaillait-il encore dans une des inébranlables compagnies d’assurance triestines ? Son voisin se tenait tout raide, allongé sur sa chaise comme si les os de sa colonne vertébrale ne s’articulaient plus. Lui sculptait et lorsqu’il intervenait dans la conversation ses mains décharnées modelaient les mots qu’il choisissait dans le patois local mais avec une prononciation teintée d’un lointain accent slave. Un Pragois ?

Le troisième tirait sur sa pipe et se grattait souvent la tête.

-          Jeune homme, si tu as un mot à dire, ne te gêne pas !

Falco réalisa soudain combien son attention paraissait manifeste. Il sourit en s’excusant.

-          Non, non, rien n’est plus stérile qu’une dissertation en vase clos. Dis ton mot.

-          Falco Sestan ! Heureux de vous rencontrer messieurs.

-          Sestan ? Tu es parent avec le Sestan de la Generali ?

-          C’était mon père.

Ils lui demandèrent quel était son métier. Il répondit ...« médecin ».

-          Médecin, avec cet uniforme d’officier ?

-          Oui, je suis encore mobilisé mais je consulte aux Reuniti. En neurologie.

-          Neurologie, je ne t’ai jamais croisé dans le service ?

-          Non, je travaille avec le Dr Basaglia.

-          Basaglia ! Tonnerre que le monde est petit. Et où as-tu suivi ta formation ? Padoue, Rome ?

-          Vienne, chez le professeur Kratochwill, résuma-t-il pour n’inquiéter personne.

L’interrogatoire avait été mené par cet éclaireur des mystères freudiens qui venait  d’exposer à ses amis ce que serait bientôt la psychanalyse. Il se leva et serra chaleureusement la main de son « jeune » confrère.

-          Emilio Servado, se présenta-t-il avant de se rasseoir. Lui, le raide, c’est Cusin, sculpteur enfin il fait surtout des commandes pour les cimetières, le moustachu c’est Dolfi qui passe ses journées à pondre des poèmes au lieu de vendre de l’assurance, là, Giorgio Fani, lo scrittore che non scrive et l’autre qui suce sa pipe c’est Julius Kugy, le patron du Piccolo.

-          J’ai lu il y a peu un poème dans le Lavoratore

-          Cankar ? S’il continue sur sa lancée celui-là ! Silone a du flair !

 

...............................

 

Emilio, le chauffeur de l’Hispano, avait pris sa retraite, on l’y avait poussé, les compagnies réduisaient leur frais généraux en cette période de crise. Ce fidèle des Sestani avait presque forcé la porte de la consultation de Falco tant il était excité.

-          Ils vont la liquider ! Ils vont la liquider !

Emilio expliqua son désespoir. Beppa lui offrit un verre de vin bien qu’il fût encore tôt pour  l’apéritif. Le visiteur essoufflé raconta ce qu’il savait, la direction de la Generali « liquidait » la voiture.

-          Et combien en veulent-ils ?

C’était absurde et au-dessus de leurs moyens mais Sestan considérait que d’une certaine manière ce véhicule appartenait moralement à son défunt père.

-          Tu pourrais vendre un terrain à Gorizia, suggéra sa mère.

-          J’ai un garage qui ne sert à rien en bas de chez moi, risqua l’ancien chauffeur, je m’en occuperai et je vous conduirai pour des prunes puisque me voilà retraité.

 

La Generali leur accorda la préférence. Un acheteur de Milan proposait une somme importante mais pour des raisons sentimentales la direction préférait que l’Hispano demeure triestine. Un arrangement prévoyait que la compagnie d’assurance pourrait l’utiliser lors d’événements importants et qu’au cas - à considérer d’un point de vue légal - où son propriétaire remboursait ses dettes, les Sestan accepteraient de la lui « rétrocéder » à un prix identique, plus quelques intérêts.     

C’est ainsi qu’un Emilio rajeuni reprit son service début septembre. Sestan et Beppa firent le voyage jusqu’à Gorizia. Lui devait y rester trois jours pour son travail à l’asile psychiatrique et concrétiser en même temps la vente du terrain sacrifié pour l’orgueilleuse Hispano.

Et elle pendant ce temps retrouverait le soldat Jovan Cankar.

 

L’aide de la servante fut précieuse, si l’arrière-pays devenait italien, la majorité de ses habitants parlait et surtout pensait slovène. Ces gens n’avaient que la paysannerie pour occupation et les métiers qui la voisinent. C’est cette terre qui nourrissait les villes côtières, tournées, elles, vers le commerce des assurances, la pêche, les voyages et l’industrie. Avec les années, certaines de ces familles, plus chanceuses ou plus travailleuses que d’autres, avaient accumulé de considérables fortunes et elles envoyaient leurs fils dans les prestigieuses universités de la cuvette danubienne. Depuis l’annexion du Küstenland habsbourgeois par l’Italie et l’éclatement de l’empire en 1918, elles n’avaient plus ce choix, leurs enfants étudiaient désormais à Bologne, à Milan, parfois à Florence. 

Les parents de Jovan Cankar s’étaient spécialisés dans le cochon. A l’instar de leurs cousins frioulans, les Goriziani maîtrisaient l’art de la fumaison qui n’était en somme qu’une manière ancestrale de protéger et garder le trop de viande qu’on produisait.

Beppa fut accueillie comme une parente au retour de la ville. Emilio eut droit à une cruche de vin.

Jovan accompagna Falco jusqu’à l’asile psychiatrique. Depuis que le Dr Basaglia avait repris en main cet établissement, les conditions des aliénés s’amélioraient. Mais l’endroit demeurait une sorte de prison. Les familles des malades refusaient de collaborer avec les soignantes.

 

Sestan portait toujours son uniforme d’officier. Il s’était accoutumé à cette veste un peu usée qui l’aidait à jouer des rôles hérités malgré lui, a dispetto di se stesso. Sous-directeur d’hôpitaux psychiatriques et chef de famille ad intérim. Lorsque son frère rentrerait, s’il rentrait un jour, il lui abandonnerait sans état d’âme les affaires de la famille.

Roberto lui reprocherait-il d’avoir vendu ces terres pour sauver l’Hispano ?

 

Chaque dimanche, Sestan emmenait sa mère et sa sœur à la cathédrale san Giusto. Emilio, casquette à la main, leur ouvrait la porte de l’impressionnant véhicule sous le regard incrédule des dignitaires déchus de la bourgeoisie triestine. Si Falco allait à la messe, c’était pour prier le retour de son frère et le repos douillet de son père. Autrefois, à Vienne, Kratochwill se moquait de lui et de sa foi chrétienne.  

-          Comment veux-tu, peux-tu prétendre à l’objectivité de tes analyses si tu crois en Dieu ?

-          Professeur ? Vous-même, n’êtes-vous pas juif ? 

-          Être juif n’est pas une religion c’est une grâce divine !

-          Ma Foi me permet d’espérer, de douter... ce qui est pareil.

 

Cankar parlait de son activité à Gorizia. En attendant mieux il s’occupait des comptes de la famille. Ce travail ne l’épuisait pas et il profitait souvent de la nuit et de ses insomnies pour mettre à jour le registre des dépenses et des recettes ou pour composer un poème.

-          Si nous étions restés autrichiens, crois-tu que j’aurais pu ouvrir un cabinet d’avocat ?

-          Franz-Joseph aimait maintenir l’équilibre entre nous tous, Hongrois, Italiens, Bavarois, Grecs, Juifs, Slovènes, Croates et Serbes, je pense que tu aurais eu ta chance comme moi fils d’Arménien. Tu écris toujours des poèmes à ce que je sais.

-          Je m’obstine mais ici la poésie n’intéresse personne.

-          Pas la moindre demoiselle, questionna le docteur en clignant de l’oeil ?

-          Je ne me marierai pas. Tu sais avec ce poumon en moins la fatigue me prend vite.

-          Rentre en ville avec moi, pour quelques jours, Beppa te cuira des plats de chez toi. Tu rencontreras une bande de mes amis qui ont aimé ce que tu as publié dans le Lavoratore. Ces gaillards sont des artistes qui apprécieront tes écrits, tu dois montrer ton travail et bizarrement ces vieux ne sont pas jaloux mais complices du talent des autres. Ils ne se disputent que sur des sujets métaphysiques. Tes parents se passeront de toi, je peux prétexter une visite médicale, je leur expliquerai.

-          Sommes-nous amis Falco ? As-tu revu cette gentille infirmière ?

Sestan avait-il des amis ? Il se souvenait d’excellents camarades de collège, Pietro qui s’était engagé dans la marine pour découvrir le monde, Claudio l’avocat, le seul qu’il croisait de temps à autre dans un café, Alessandro avait disparu du côté de Milan où il travaillait dans une usine de médicaments nouvellement établie, Sergio lui trafiquait Dieu sait quoi mais il avait choisi de se retirer avec ses chiens, qu’il aimait plus que ses femmes, sur les terres étrangères de ces grands-parents du côté de Bassano, au nord de la Vénétie.

Depuis son départ pour Vienne il les avait perdus de vue. Mais ils restaient ses amis. A Vienne l’étudiant avait eu de bons compagnons et des aventures sentimentales.

Sur le front de l’est ? 

Schenkel, Emilie ?

À Rome. Non à Rome il s’était tenu à l’écart de toute relation amicale et n’avait côtoyé que des prostituées.

Le Dr Sestan aimait le contact physique. Il touchait ses patients, les prenait par l’épaule ou le bras. En psychiatrie il lui arrivait de coiffer une malade ou de raser un patient.

-          Jovan. Tu devrais nous aider. Ces fous ne sont pas plus fous que toi et moi, personne n’en veut, ils font peur aux enfants. Tu devrais faire du théâtre avec eux.

-          Du théâtre ?

 

Les parents de Jovan approuvèrent avec joie quand leur fils annonça qu’il passerait une semaine en bord de mer au sein de la famille Sestan. Le phtisique restait un solitaire et refusait de fréquenter une seule des demoiselles que ses sœurs lui présentaient avec  obstination. Les Cankar menaient leurs affaires sans tendresse, sans relâche, mais ils s’inquiétaient pour leur garçon.

 

En rentrant, à hauteur de Sistiana, à vingt kilomètres de leur destination, ils furent ralentis par une cohorte de soldats en marche. Ces hommes tenaient leur moschetto en bandoulière, canon vers le bas. L’atmosphère paraissait folle, presque euphorique. Certains appartenaient au corps des Arditi, d’autres aux Chasseurs alpins. Un groupe se déplaçait à bicyclette ce qui avait un air comique. 

-          Cosa succede ?

-          L’Archange Gabriel va libérer Fiume et renvoyer chez eux Américains, Anglais et Français.

Un officier s’approcha du véhicule. Ce vétéran portait une culotte d’équitation aux cuisses bouffantes et des éperons à ses bottes.

-          Cette voiture est réquisitionnée !

 

Gabriele d’Annunzio, né Repagnetta, caressait ses moustaches en croc, satisfait qu’on lui ait enfin trouvé une véhicule de transport digne de son audacieux projet, sa « marche » sur Fiume. Les passagers lui abandonnèrent la banquette arrière, Beppa et Cankar s’installant devant au côté d’Emilio et Sestan, coinçant son cul sur le strapontin, leur tournait le dos et faisait ainsi face au légendaire poète.    

Les « irredenti » firent une halte à Duino. Là une femme de fière prestance vint rejoindre le glorieux commandant d’escadrille. Ida Rubinstein paraissait encore plus excitée que d’Annunzio.

 

La remontée du Corso fut triomphale. Les Triestins applaudissaient avec chaleur le magicien, le poète, le soldat qui allait rendre leur « soeurette » Fiume à l’Italie. L’Italie ?

Emilio craignait que par accident des manifestants trop enthousiastes maltraitent « sa » voiture. Il profita de la réception offerte par la municipalité au vigoureux soldat pour disparaître avec ses compagnons de route.

Le chauffeur prit soin de cacher l’Hispano chez un beau-frère poissonnier qui possédait un hangar près du nouveau port de Muggia.

 

Au deuxième du 51 de la rue San Michele chacun et chacune s’embrassèrent, les uns soulagés de s’être si bien sortis de cette inconcevable aventure, les autres heureuses de retrouver leurs proches. Beppa n’en pouvait plus de raconter leur épopée.

- Et pourtant Fiume n’a jamais été italienne !

 

Le lendemain Gabriele d’Annunzio entrait à Fiume sous les acclamations des habitants. Les jours suivants, vétérans et Arditi chassèrent avec courtoisie les forces alliées qui n’opposèrent aucune résistance.      

 

Pour Falco la prise fulgurante de Fiume ne signifiait rien. Et après ? Zara, Lubiana ? Qu’est-ce qui est italien, croate ou slovène. Où s’arrêterait-on ? La nouvelle du retrait pacifique des troupes étrangères le rassura. Personne ne voulait d’une guerre. Une fois les aspects comiques dissipés, Cankar exprima sa pensée, sans retenue. Madame Sestan, pourtant la plus italienne de la tablée, partageait son inquiétude. Elle craignait que trop de prétentions italiennes ne ralentisse le retour encore espéré des derniers prisonniers du front de l’est. Les Serbes mettaient en garde l’Italie contre une tentative d’expansion sur la côte dalmate et les Soviets leur promettaient un ferme et fraternel soutien.         

Plutôt que de se perdre dans une discussion politique Falco invita le visiteur dans son bureau, salon d’autrefois. Les dames portèrent le café et s’installèrent sur le divan du praticien.

-          Beppa ! Reste avec nous, Jovan va nous lire ses poèmes.

 

La servante accepta l’invitation de Linuccia, ôta son tablier et tira doucement une chaise près de la cheminée. Zufolo vint s’installer sur ses genoux, un peu déçu que personne n’ait pensé à allumer le feu. Les fenêtres étaient grandes ouvertes en cette douce soirée de septembre 1920.

 

Sestan retrouvait ses compartiments, enfin ceux que Kratochwill lui avait aidé à construire pour se protéger de soudaines émotions. Sa mère l’observait en secret.

Le médecin se tenait derrière le bureau tandis que Cankar faisait sa lecture. Falco couvrait de sa main les deux lettres arrivées en son absence. La première venait de Londres et la deuxième de Klagenfurt.

 

Linuccia en aurait fait pipi dans sa culotte. Elle pleurait en écoutant le modeste rimeur. L’homme parlait de la peur du soldat, jamais de son courage, du long voyage de retour et de sa convalescence, avec des mots transparents. Jamais il ne cédait au lyrisme, les combattants ne sont pas des héros, rien que des jeunes gens apeurés qui, loin de chez eux, prennent conscience de la beauté de leur village, village qu’ils méprisaient autrefois pour son étroitesse et sa misère, village qui, du front, se transformait mois après mois en un paradis terrestre. Soyons heureux avec ce que l’on a, inspirons le peu d’air qu’il est encore possible.

Avant de se coucher Sestan embrassa sa mère, tendresse d’un fils .

-          Rien maman, Schinkel continue de chercher.

-          Bonne nuit, Falcolinetto.

-          Bonne nuit maman.

Schinkel avait pu lui envoyer cette lettre de Klagenfurt. Le médecin participait aux échanges de soldats. Les trains faisaient l’aller-retour de Vienne à Klagenfurt. Là les Italiens prenaient en charge leurs soldats et confiaient leurs prisonniers aux Autrichiens. Parfois le convoi rapatriait des corps qu’on ne pouvait identifier que par leurs uniformes.

 

« Mon Cher Falco,

Toujours rien en ce qui concerne ton frère Roberto. Toutes les listes passent entre mes mains. Mais chaque jour des dizaines d’hommes arrivent encore de Hongrie. Ils sont souvent incapables de nous dire où on les a relâchés.

L’Autriche (ses politiciens) semble se faire une raison. La fin de l’empire n’est pas un drame. Hélas nous n’aurons plus de mer !

Charles espérait la couronne de Hongrie mais Horthy lui a fait comprendre que si son pays voulait encore d’un roi, il se choisirait un Hongrois ! Il devrait s’exiler au Portugal, murmure-t-on.

Ton cher Kratochwill m’a fait un excellent accueil et j’ai obtenu sa promesse. Malgré mon âge il m’acceptera comme étudiant, si un jour on me démobilise. J’espère marcher sur tes traces ! Tu sais, il t’aime bien.

Lehar s’est tiré une balle dans la tête. Le pauvre avait tant vu défiler de blessés qu’il ne pouvait plus imaginer une « vie normale ».

 

Je crois qu’Emilie est en Angleterre. Elle travaillerait pour un comité sioniste qui envoie des gens en Palestine mais personne n’a voulu me donner son adresse.   

   

Je te laisse par contre celle de ma mère, qui sait, trouveras-tu un messager.

Mon respect à ta chère maman et embrasse ta sœur de ma part, si tu me le permets !

Schinkel »

 

« Mon Tendre Falcolinetto,

 

Première surprise : je suis en Angleterre depuis deux mois et je travaille pour Hovevei Tzion (les Amants de Sion, joli, non ?) qui finance le voyage et l’installation de fermiers juifs en Palestine.

 

Deuxième surprise (tu vas me maudire) : je vis avec une jeune femme de 18 ans. Oui, mon cher, mon bel ami, elle est ma maîtresse ou alors c’est moi qui suis son amante. Ici c’est tabou alors nous restons discrètes. Tu t’imagines si la police me mettait en prison comme ce pauvre Oscar ? 

Elle s’appelle Esther, elle est portugaise et youpine comme moi !

 

Voilà ! Ecris-moi.

Emilie »

 

 

Basaglia paraissait fatigué. Il fit entrer son assistant dans le bureau qu’il s’était réservé au premier étage de l’annexe psychiatrique des Reuniti. Il ferma la porte.

-          Falco, je ne me sens pas très bien, il faut que je t’abandonne plus de responsabilités. Je vais m’installer à Gorizia, le travail y est moins lourd.

C’est ainsi que Sestan devint le patron de l’Institut psychiatrique de la Vénétie julienne. La fonction incluait des tâches administratives et un engagement « politique ». Rome, la province et la municipalité résistaient à leurs demandes de crédits. On lui accorda de quoi engager plus de personnel soignant et la Faculté de médecine accepta de lui envoyer une dizaine de médecins stagiaires.

Sestan partageait désormais ses journées en quatre parts. Le matin il faisait la tournée des malades internés, ensuite il consacrait deux heures à la formation théorique de ses novices. 

L’après-midi il consultait chez lui et en soirée il prenait l’apéro au Garibaldi ou au Flora. Sestan avait le sentiment que ces discussions vespérales lui permettaient de résoudre certains problèmes avec plus d’efficacité que ces réunions organisées par les autorités hospitalières. Il découvrait l’importance des réseaux triestins. L’empire ne contrôlait plus la « Diète » mais les « cinq cents familles » y régnaient encore en censeurs incontournables. Sans de sérieuses relations, il ne pourrait jamais comprendre l’enchevêtrement des pouvoirs. Au Garibaldi, Servado, Dolfi, Cusin, Giorgio Fani et Julius Kugy, en autres siroteurs de vermouth, ces hommes d’âge mûr étaient bien plus que des artistes ou des journalistes, ils figuraient l’âme secrète de la Fidelissima. Chacun avait un parent, un frère, un cousin, un oncle proche de cette urbs fidelissima, fidèle à elle-même d’abord, à ses propres intérêts, quel que soit le pouvoir dominant. Le « Viribus Unitis » n’avait pas sombré corps et âmes, le « mit vereinten Kräften » de Franz-Joseph survivait sans maître, ainsi qu’il l’avait fait depuis cinq siècles.

Le Flora complétait le Garibaldi. Là il retrouvait des représentants plus conventionnels et bien au fait des entrelacs politico-économiques.

Fidèle – lui aussi - à ce qu’il appelait désormais « l’esprit des cases », et non des castes, le médecin naviguait entre ses quarts de journée, soucieux de se ménager des espaces de solitude et de réflexion.

La messe du dimanche restait un de ses moments privilégiés.

 

L’avait-il prévu, favorisé ? Linuccia et Jovan voulaient se fiancer. Peut-être que sa sœur le souhaitait plus que le poète et comptable slovène ?

Depuis, sa mère le dérangeait chaque soir pour partager son inquiétude.

-          Un Slovène !

-          D’une riche famille.

-          Il n’a qu’un poumon.

-          Linuccia apprendra à ménager sa monture, plaisanta Falco d’excellente humeur.

-          Et s’il était luthérien, les Slovènes le sont.

-          Maman ! Que la langue slovène doive beaucoup au pasteur Trubar est une chose mais notre Beppa n’est-elle pas une bonne catholique. Beppa !

Beppa savait déjà de quoi parlaient la mère et le fils.

-          Beppa, dis-moi, les Cankar sont-ils catholiques ?

 

 

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03 décembre 2014

5.E tempo che gli Italiani....

 

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E tempo che gli Italiani si proclamino

 francamento razzisti

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Madame Sestan ne posait plus qu’une condition, que les fiancés attendent le troisième anniversaire de la mort de son époux. Linuccia ayant versé une avance en nature à son promis, personne n’eut de bonnes raisons de contester une décision qui ne retarderait le mariage que de six mois.

-          Ma fille, charcutière !

Pourtant cette perspective séduisait la promise. Se tenir derrière le comptoir, son Jovan à la caisse, servir la clientèle, trancher le salami, le jambon, elle n’y pensait guère mais habiter deux étages au-dessus de leur commerce, garder près d’elle sa mère, son frère et Beppa la comblait. Le projet avait été suggéré par le père Cankar lui-même qui rêvait depuis des années de vendre sa production aux consommateurs, sans intermédiaire. Gorizia ne suffisait plus à son ambition, il lui fallait la grande ville, l’orgueilleuse métropole côtière, l’ex-capitale de l’Adriatique.

L’homme était aussi un pragmatique. Il connaissait le goût de son fils pour l’inutilité des Arts. Un jour ou l’autre, il les aurait abandonnés pour s’essayer à Prague ou à Florence. Et voilà qui tranquillisera sa mère, expliqua-t-il à ses proches, un docteur à demeure. Madame Sestan accepta de bon cœur de céder aux mariés la chambre à coucher, mieux elle encouragea sa fille à la remeubler selon sa fantaisie. Elle, elle arrangea la pièce qu’occupait Linuccia et la décora avec simplicité. Pour l’instant Jovan dormait dans la chambre de Roberto-l’absent. Sestan négocia le rachat de la boucherie du rez-de-chaussée. Le propriétaire n’était jamais revenu de la guerre et sa supposée veuve manquait d’argent. Les Cankar investirent de quoi transformer l’endroit en une luxueuse « bottega ». L’enseigne ne manquait pas d’audace et d’ambition :

PIETANZE DELICATE – DELIKATESA – DELIKATESSEN

L’ironie du campagnard slovène plaisait à Falco. Et le rustre savait ce qu’il faisait :

-          Rien de périssable sur les étagères !

-          Et mes gubanas avait protesté Beppa, la bonne slovène.

-          La vieille, débrouille-toi pour qu’elles tiennent au moins la semaine. 

En plus des jambons, salamis et diverses viandes séchées, la clientèle trouverait un choix de vins du terroir, des gâteaux secs et même des cigares des Amériques, des cigarettes turques Latakia et du tabac anglais pour la pipe. Possible que ces derniers produits aient été ajoutés à la demande de Falco pour combler les inséparables du Flora et les piliers du Garibaldi, des individus dont les louanges pouvaient garantir le succès d’une entreprise et la clabauderie vous délogeait un malotru du conseil municipal. Linuccia et Beppa révélaient l’une et l’autre des aspects insoupçonnés de leur ingénieux tempérament. La première n’avait jamais travaillé, son frère la suspectait parfois de paresse. Mais depuis que les ouvriers avaient achevé la rénovation et Emilio livré avec l’Hispano le premier stock de marchandises, la cadette arrangeait avec soin bouteilles, conserves, suspendait les saucissons secs et n’hésitait pas à grimper sur une échelle pour accrocher les jambons salés au dessus de la vitrine. 

Beppa courait au marché dès la première heure et raflait à bas prix d’importantes quantités de fruits des bois trop mûrs ou tapés dont elle faisait des confitures aux parfums subtils. Falco ne pouvait qu’en apprécier leurs effluves car la servante le chassait lorsqu’il osait tremper un doigt gourmet dans une bassine encore chaude.

L’humeur de madame Sestan balançait entre l’inquiétude, l’énervement et un bonheur retenu. Elle levait souvent les yeux vers le plafond d’un transperçant regard qui montait jusqu’au ciel, là où elle imaginait son défunt compagnon en train de boire son éternel apéro.

-          Umberto !              

-          Teresa ?

-          Tu as vu ? Et ton Roberto qui ne rentre pas pour surveiller ce désordre, et ce Falcolinetto qui les laisse faire n’importe quoi, et l’impatiente Linuccia qui n’a pas pu attendre pour écarter ses jambes.

Zufolo venait alors la réconforter.

-          Ah ! Tu es là toi, qu’est-ce que tu as sur les babines, hein, voleur, Beppa, Beppa ne laisse pas cette sale bête entrer dans ta cuisine.

 

Le mariage avait été prévu pour la fin mai de l’année 1921. La cérémonie aurait lieu à l’église dei Santi Ilario e Taziano à Gorizia. Le prêtre prononcerait quelques mots en deux langues. Linuccia porterait le baša dečva, le costume des Slovènes de Gorica. Son frère vêtu d’un uniforme élimé mais fraîchement repassé la mènerait au pied de l’autel. Des oncles et des tantes jamais revus feraient le voyage de Bassano.  

Il y aurait ensuite un bal à la salle des fêtes. Les pensionnaires de l’asile psychiatrique présenteraient en ouverture un court spectacle que Jovan avait mis en scène. Basaglia, bien que de plus en plus fatigué, ferait un discours. Il avait insisté. Et plus tard, Emilio conduirait les mariés à la maison de campagne des Sestan, à Opicina. Beppa, qui avait taillé l’habit de l’épousée, les accompagnerait discrètement pour leur faire à manger s’ils avaient le temps d’y penser.

Après ? Après chacun reprendrait ses activités. La « Pietanze Delicate Sestani » vendrait des salamis et des jambons fumés. A la dernière minute le père Cankar avait complété l’enseigne d’un « Sestani » qui n’appartenait à personne. Selon ce paysan, prudent de nature, il valait mieux ménager l’avenir. La prospérité suscite la jalousie, prétendait-il. Viva VERDI !

Les Italiens se montraient bons colons en pays slovène mais l’humeur pourrait changer. Déjà qu’à Rapallo, en marge des négociations russo-germaniques, les Grands refusaient de tenir parole et se préparaient à abandonner l’Istrie, Pula et Zara, ne tolérant, pour une durée incertaine, que l’existence d’un État libre de Fiume.

 

Sestan retrouverait ses aliénés de l’annexe des Reuniti, sa consultation et ses amis du Flora et du Garibaldi. Sa mère passerait plus de temps à l’église, priant pour son mari disparu, pour son premier né défaillant et pour que sa fille produise au plus vite un enfant. Linuccia était une femme fine et d’allure légère mais elle avait hérité du large bassin de sa mère, cette ossature qui facilite les plus saines grossesses et garantit un prompt accouchement. Bien que son médecin de fils l’ait rassurée, madame Sestan craignait que les poumons de Jovan soient encore infectés et qu’il contamine son épouse et les enfants à venir.   

 

Trois semaines avant le mariage un prêtre vint sonner à la porte des Sestan. Il souhaitait rencontrer le dottore. Beppa abandonna ses pots de confiture aux groseilles pour préparer un thé chaud à la menthe.

Madame Sestan échangeait des propos courtois et sans intérêt avec ce serviteur de Dieu quand Falco vint enfin les rejoindre.

-          Dottore Sestani. J’ai là une lettre de Don Luigi Sturzo qui m’autorise à contacter des personnes d’excellente moralité susceptibles de nous soutenir.

Surpris, Falco parcourut d’un oeil la missive en écoutant le visiteur qui poursuivait son exposé.

-          Le Parti Populaire se déclare exclusivement politique mais nous pensons qu’il faut donner à l’Italie une alternative aux socialismes, au socialisme de M.Mussolini, au socialisme des bolcheviks.

-          Nous ?

-          Les chrétiens. Et ici, plus qu’ailleurs dans le Royaume, il nous paraît urgent d’éviter une fragmentation des ethnies. Les Slovènes sont tentés par une dérive nationaliste qui risque de déboucher sur des violences. Les socialistes, quelle que soit leur tendance, ne font qu’attiser la révolte ouvrière. Le chômage et la crise économique leur offrent une occasion facile d’enrager les foules. Le Parti Populaire ne met pas en cause le pouvoir traditionnel de la bourgeoisie mais il réclame plus de justice dans la paix et l’entente nationale. Nous pensons que vous seriez un excellent candidat pour les élections municipales de septembre. Vous êtes un praticien discret, respecté par la classe aisée de notre ville, vous oeuvrez avec humanité pour soulager la détresse des déficients mentaux, je crois savoir que votre sœur va épouser un jeune homme de souche slovène, votre père, béni soit sa mémoire madame, votre père fut un chrétien exemplaire qui a veillé à l’éducation religieuse de ses enfants. Son grand-père ne venait-il pas de la plus ancienne nation chrétienne d’Occident ?

-          Vous en savez des choses, mon père !

-          Oui, dottore, la création de notre mouvement est récente mais nous sommes aussi bien organisés que les socialistes. Nous ne cherchons qu’à jouer un rôle de médiateurs, nous ne souhaitons pas gouverner seuls, c’est là notre force, je dirais, notre supériorité morale sur les extrémistes athées.         

Qu’en penseraient les habitués du Flora et du Garibaldi ? Il téléphona à Basaglia qui lui conseilla d’accepter. Une voix au conseil municipal ne pourrait qu’être utile à notre projet de psychiatrie démocratique, assura-t-il.

Le Flora était pour, les Garibaldiens contre mais ils jurèrent que cela ne détériorerait pas leur relation.

-          Au pire, on mettra de l’eau dans ton vermouth, et nos voix en ta faveur !

 

Le Dr Falco Sestan fut un honnête conseiller municipal jusqu’en avril 1923. Le parti populaire s’alliait souvent aux fascistes et parfois... aux socialistes pour forcer la majorité libérale à plus de réformes. Les grèves étaient réprimées dans la violence. Lorsque le Parti populaire décida de ne plus soutenir le Fascio, Falco refusa de se présenter pour un nouveau mandat. Son engagement politique ne lui permit jamais de faire passer le moindre projet concernant l’Institut psychiatrique des Reuniti. 

Durant cette courte période, il avait craint que sa clientèle bourgeoise l’abandonne. Ce ne fut jamais le cas. Le praticien maîtrisait avec excellence l’art de la compartimentation mentale, ses patients et patientes, comme ses amis du Flora et du Garibaldi, le reconnaissaient. En 1920, peu après son élection, il fut l’un des rares politiciens à condamner au conseil communal l’incendie de la rédaction du Lavoratore mais il refusa d’accuser sans preuve les squadristes, branche paramilitaire du Fascio de B.Mussolini. Cette même année on brûla la Narodni Dom, la maison de la Culture slovène. Là encore il nia l’évidence ce qui provoqua la fureur de son beau-frère Jovan. Les deux hommes se croisaient à l’appartement de la rue San Michele et partageaient sans un mot le repas du soir, au désespoir de Linuccia.

Fin 1923 la direction du parti populaire comprit enfin l’ambition fasciste. Falco pensait toujours que le parti chrétien pouvait s’arranger avec eux, mais sans lui.

 

Basaglia avait de terribles douleurs qui l’empêchaient de travailler. Il poursuivait cependant son œuvre révolutionnaire au sein d’un établissement qu’il ne voulait plus carcéral. Les patients de l’asile de Gorizia défilaient une fois par mois en pleine ville avec l’accord timide et poli de la municipalité. Les malades brandissaient des affiches et jouaient de la musique. Certains Goriziani murmuraient que Basaglia avait perdu la raison. Mais les malades paraissaient apaisés. A l’occasion de la Fête-Dieu, ils confectionnèrent un immense cheval en papier mâché et le trimbalèrent dans les rues au grand dam du curé qui crut y reconnaître un veau d’or.

-          Ce n’est pas un veau d’or, il est en papier et il est tout bleu, rétorqua le médecin !

 

Basaglia réussit à convaincre Falco du danger fasciste quand les représentants du Faisceau tentèrent d’approcher le démissionnaire et de le rallier à leur cause.

L’abandon de sa carrière politique lui permit de se consacrer à la rédaction d’un travail sur la psychiatrie démocratique. Il le faisait en rédacteur, Basaglia n’ayant plus assez de force pour compiler les résultats de leurs observations.

 

C’est donc Sestan qui fut invité au premier congrès de psychiatrie internationale organisé à Genève en 1927. Il fit le voyage en train. L’Orient Express retrouvait sa gloire d’antan.

La conférence accordait une large place à la psycho pédiatrie, à l’autisme, à la surdité de l’enfant et à la fragmentation de la personnalité de l’adolescent dont il ne fallait pas confondre la symptomatologie avec celle de la schizophrénie chez le jeune adulte. Les participants écoutèrent son exposé avec attention. Un panel de spécialistes se disputa sur un possible lien entre les deux. Par contre l’auditoire paraissait acquis au concept de la psychiatrie démocratique qui ne propose rien d’autre que l’ouverture des asiles d’aliénés, c’est à dire ... leur fermeture. Emprisonner des mineurs « jugés » débiles ! Il y avait là une incommensurable distance entre les promoteurs de cette théorie et les autorités locales concernées. Était-ce donc bien utile de présenter un tel sujet à des spécialistes convaincus d’avance ? Comment combler le fossé entre politiciens et praticiens ?   

 

A Genève il eut la surprise de retrouver son ami Schinkel. Le médecin autrichien avait choisi de se consacrer à la surdité chez l’enfant. Souhaitait-il oublier le vacarme des adultes et de la Guerre ?

- Je te remercie Falco, tu m’as transmis le virus. Kratochwill a été d’une extraordinaire patience avec l’étudiant arriéré que j’étais. Il m’a guidé vers ce qui est aujourd’hui mon domaine, la surdité ! Malgré son âge notre maître a une ambitieuse vision, personne jusqu’ici ne s’intéressait aux enfants sourds. Il a lu vos publications. Tu restes son élève préféré. Il m’encourage.

Mais Schinkel lui réservait une considérable surprise.

-          Emilie est à Genève.

Emilie Roth travaillait avec un certain Cohn, fonctionnaire au Bureau international du travail. La colonisation de la Palestine s’organisait malgré la méfiance des mandataires britanniques qui ne voyaient pas d’un bon œil l’arrivée massive de juifs européens en terres arabes dont ils s’affirmaient les protecteurs.

L‘infirmière s’était enveloppée, c’était maintenant une femme boulotte, toujours rousse, espiègle et courte sur pattes. Elle invita Schinkel et Sestan chez elle pour un repas sans façon.

Esther leur avait préparé des filets de perche qu’elle affirma en provenance « du lac Léman ». La jeune femme leur servit un vin blanc. Elle devait avoir vingt-six ou vingt-sept ans calcula Falco.

-          Elle a 25 ans, Falcolinetto ! Mais elle n’est pas pour toi !

Avait-il été une seule fois amoureux dans sa vie ? Entre son élection et sa démission du conseil municipal, le médecin n’avait entretenu aucune relation sentimentale. A l’hôpital ce directeur avait la réputation d’un homme sans sexe, absorbé par sa fonction. Certes il avait gardé l’habitude d’un contact physique avec les patients et le personnel soignant. Personne ne s’offusquait de ses gestes chaleureux et sans ambiguïté. Pour lui, toucher, prendre la main, ou la poser sur l’épaule d’une infirmière faisaient partie de son mode d’expression. Le médecin se voulait un digne élève de l’École viennoise où se mêlent empathie et stricte discipline, discipline qui ne tolère aucune remise en cause de l’autorité.    

Le praticien avait vieilli, pris du poids et ses cheveux grisonnaient. Que sa sœur assure une descendance aux Sestan lui suffisait. Il n’avait jamais envisagé son propre mariage. Schinkel le ramena sur terre.

-          Emilie te répète qu’Esther n’est pas à vendre !

 

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A son retour Sestan dut faire face à de mauvaises nouvelles. Sa mère était jaune et souffrait d’une obstruction des voies biliaires. En son état aucun chirurgien n’oserait intervenir. Il fallait attendre une hypothétique régression de l’hépatite. Le chat Zufolo avait rendu l’âme sans prévenir personne. Beppa tenta de calculer l’âge de la bête mais elle dut y renoncer. Elle enterra la dépouille, de nuit dans un jardin public  près de la gare centrale. Il flotterait ainsi proche des trains, si des fois... Et puis n’était-ce pas là qu’on l’avait trouvé ou était-ce à Opicina ? On ne le saura jamais.   

A Rome l’odieux premier ministre Mussolini franchissait le Rubicon en s’appropriant tous les pouvoirs. Les oppositions qui ne s’étaient pas exilées furent dissoutes.

 

Mais cela ne suffisait pas. Linuccia se jeta dans ses bras en pleurant.

-          Ils l’ont arrêté !

Il fallut qu’elle se calme pour qu’il comprenne enfin. Jovan avait été emmené deux jours auparavant par des représentants de la MVSN (Milice volontaire pour la sécurité nationale). Falco avait besoin de réfléchir. Sa sœur perdait son sang froid, elle accusait son frère d’indifférence, de couardise, de....

-          Linuccia ! Ces gens sont dangereux. Je vais lui trouver un avocat et contacter des personnes bien placées mais tu ne peux pas faire confiance à ces fanatiques, il nous faut d’abord trouver qui les dirige.

Le médecin se tourna vers ses amis du Garibaldi. Cusin le sculpteur avait rejoint le mouvement futuriste de Marinetti. Le Futurisme trouvait son épanouissement grâce au Faisceau. Mussolini aimait les visionnaires, il croyait que ces architectes l’aideraient à marquer son temps. Et eux voyaient en lui le plus généreux des mécènes.

-          Et si ton beau-frère était bien un terroriste ?

-          Un poète, marchand de salamis ? Ma sœur est enceinte, il a le poumon foutu, crois-tu qu’il ait le profil d’un dangereux agitateur ? Je ne te demande que de me trouver qui commande ces miliciens.  

-          C’est un gars de Monfalcone, un vétéran, un certain Chiari ? Pas facile le gaillard, il en veut à la terre entière. L’a plus de bras. Il est toujours entouré de putes qui lui servent à boire et à manger, p’is…

-          Chiari ?

 

Était-ce possible ? La MVSN avait son siège via Tolmezzo, une impasse sinistre à deux pas du chemin de fer et des quais de l’ancien port.

-          Beppa, prépare moi mon uniforme et accroche ma médaille sur le veston.

-          Et pour ta mère ?

-          Il faut attendre, si l’infection envahit le foie nous la perdrons. Prie ! Et essaie de calmer Linuccia, qu’elle pense d’abord à son bébé. Et la botegga, qui s’en occupe ?

-          La nièce d’Emilio, c’est une honnête vendeuse.

Emilio ne conduisait plus très bien mais il avait encore de l’allure avec sa casquette. L’Hispano longea le viale Miramare et remonta doucement en direction de la via Tolmezzo.

Les corridors du bâtiment réquisitionné par la MVSN étaient envahis par une racaille qui profitait de son « importance ». A la réception le Dr Sestan se mit au garde à vous en claquant des talons. Son métier, son passé lui avaient appris l’art d’une certaine comédie et surtout la manière d’aborder les malades mentaux.  

-          Capitaine Sestani, je veux rencontrer le Commandant Chiari.

-          Et pourquoi que le commandant comme tu dis voudrait te recevoir ?

-          Parce que c’est moi qui l’ai ramené du front en 1916 !

Cette réponse suffit à déstabiliser l’imbécile qui servait d’ordonnance. Celui-ci emmena le visiteur au premier étage.

 

Chiari avait pris de l’embonpoint et il y avait quelque chose de triste et ridicule dans sa façon de porter cette chemise noire aux manches vides et éplingées.. Le double-manchot le reconnut à la seconde où il entra dans le bureau.

-          Il dottore Sestani !

-          Ciao Chiari ! Commandant Chiari, excuse-moi !

Cet officier de quat’sous prit son temps, ordonna qu’on apporte un peu de vin. L’handicapé avait appris à saisir son verre avec les dents, à renverser la tête d’un seul mouvement qui lui permettait d’avaler d’un trait.

-          C’est plus difficile avec le café ! On me seconde.

-          Commandant Chiari, ai-je bien fait de te ramener chez toi ?

-          J’ai quatre enfants, tu le constates je suis gros mangeur et me voilà gauleiter de notre Milice municipale. Alors que te répondre ?

Falco lui parla de son beau-frère qui peut-être avait fait des bêtises ou s’était laissé influencer par les nationalistes slovènes.

-          Ma mère va mourir, ma sœur va accoucher, rends-le moi et je m’en porterai garant, il ne sortira plus de notre bottega.

-          Mais je vais l’envoyer chez le juge, c’est lui qui décidera.

-          Ne me prends pas pour un imbécile Chiari, le seul juge c’est toi. S’il faut payer une pénalité, parlons-en. 

-          Ton Cankar, tu as beau dire mais tu ne le tiendras pas. Je sais reconnaître les illuminés, j’en suis un. Mais l’affaire de ta mère et de ta sœur, je comprends et je veux bien te donner une chance docteur, et je précise, je te la donne, à toi !

-          Combien Chiari ?

 

Emilio poussa Jovan sur le siège arrière de la voiture. Il avait le visage tuméfié. Le Slovène ne reconnut ses sauveteurs que plus tard, là il imaginait qu’on l’emmenait pour l’exécuter dans un coin perdu, derrière les entrepôts du Vieux Port.

 

Madame Sestan mourut dans la nuit, sans savoir ce qui était arrivé à son beau-fils. La famille organisa de grandioses funérailles. Sestan voulait que ses amis, ses collaborateurs et ses anciens patients y assistent. Il espérait ainsi consolider son environnement et impressionner les gens de la Milice et du Parti. N’était-il pas lui, dottore Sestan, un héros de la Grande Guerre, le directeur d’un centre médical reconnu à l’étranger, un ancien conseiller municipal chrétien ?

Quand chacun vint rendre les hommages à la famille, le médecin fit l’inventaire de ses proches et de ses amis. Quand Cusin lui serra la main il la garda longtemps et le sculpteur en comprit bien la raison. Il fit pareil lorsqu’Ignazio Silone l’ancien directeur du Lavoratore s’approcha de lui. Le médecin montrait aux espions de la dictature qu’il pouvait compter sur le soutien d’affiliés du régime mais qu’il bénéficiait aussi d’un réseau de coriaces insoumis.

 

Afficher sa complaisance n’attendrirait pas ces fanatiques. Linuccia et Beppa avaient uni leurs efforts pour rendre à Jovan un visage humain. Le médecin avait exigé sa présence à l’enterrement. Le docteur Basaglia avait fait le voyage de Gorizia. Il marchait avec une canne et une infirmière le soutenait.

-          Ce sera bientôt mon tour. Et je ne m’en plaindrai pas. Tu sais, ces maux de tête deviennent insupportables.

-          Reste un jour de plus en ville, je t’examinerai demain à l’hôpital.

-          Crois-tu que j’en vaille encore la peine ?

-          Edoardo, pas toi, ne me laisse pas seul.

-          Tu as une équipe maintenant, tu publies, tu n’as plus besoin d’un guide.

-          J’ai besoin d’un ami.

 

Depuis un an l’hôpital possédait un service de radiologie capable d’effectuer des examens plus sophistiqués que de simples clichés des os et des poumons. L’essentiel des techniques utilisées jusqu’ici s’expliquait par la nécessité de traiter les nombreux mutilés de guerre. Personne ne cherchait à développer de nouvelles méthodes de diagnostic. On suivait le mouvement.

Basaglia lui avait parlé des travaux de l’américain Dandy et de ceux du Portugais Moniz. Certains neurologues effectuaient parfois une ponction lombaire, souvent dans l’espoir de réduire une tension cérébrale trop intense. 

-          Vas-y. Si je gueule, si je te dis d’arrêter, tu continues. Tu laisses couler une vingtaine de millilitres et ensuite tu injectes autant d’air. Après tu me tournes la tête comme je l’ai dessiné sur mon carnet. Tu tires un cliché de face et un de profil.

La piqûre au bas du dos avait encore été supportable. Mais une fois l’air introduit dans le canal rachidien Edoardo, pris de spasmes, commença à vomir et à pleurer. A ce point de l’intervention, il n’y avait plus grand’chose à faire que de procéder à la suite de l’examen. La manipulatrice tira deux radios et courut en chambre noire. Sestan ôta l’aiguille lombaire et fit transporter son ami sur une civière.

-          Mettez-lui un sac de glace sur le front.

Sur l’image de profil la compression inférieure du troisième ventricule était évidente. Depuis presque dix ans Basaglia couvait une tumeur cérébrale qui envahissait son plexus choroïdien. La localisation de ce carcinome interdisait toute chirurgie.

 

.......................................

 

Jovan entra dans le salon où son beau-frère relisait un dossier en attendant sa prochaine patiente.

-          Il faut qu’on se parle.

-          Parle.

Le Slovène raconta qu’il ne pouvait plus écrire. Il devait se battre pour sa communauté. Sestan l’interrogea sur sa femme et l’enfant à naître qui lui ne serait ni italien, ni slovène, un peu arménien. En conclusion il lui demanda d’attendre la fin de la grossesse de sa sœur.

-          Après tu feras ce que tu crois devoir faire mais tu ne pourras pas rester ici.

La discussion avait été très brève. Les deux hommes s’estimaient et l’un et l’autre souffraient de ne plus s’entendre.

Linuccia pleura la nuit entière et se réfugia au matin dans la modeste chambre de Beppa.

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Quand Brosenbach eut fini de lui exposer son histoire, le médecin comprit qu’une époque s’achevait dans la honte et qu’il ne pouvait plus longtemps refuser de choisir son camp. Le petit Bruno venait de fêter ses cinq ans. Son père apparaissait toujours par surprise. Linuccia ne versait plus de larmes. De femme abandonnée elle était devenue complice. Par bonheur les autres résidents du 51 de la rue San Michele, tous avancés en âge, ne se doutaient de rien ou ils fermaient les yeux. Les nationalistes serbes ne commettaient encore que de rares attentats mais ces agressions permettaient au régime de justifier ses représailles aux yeux d’une connivente populace. Les citadins mélangeaient leur hantise de voir les Slaves réclamer d’autres terres et les ambitions démagogiques du duce.    

Alberto Brosenbach habitait Milan. La lettre qu’il avait remise au médecin était signée par Emilie, son écriture en prouvait l’authenticité. Elle y expliquait ses craintes, la Sécurité pouvait intercepter ses messages. Pour des raisons logistiques, son réseau avait été absorbé par le Keren Ayesod que finançait le Fonds national juif. Les filières d’extraction, portugaises, françaises et espagnoles, devenaient périlleuses. Le Comité avait décidé de passer par l’Italie. Emilie pensait qu’il devait aider Brosenbach.  

 

Sestan accepta en posant une seule condition. Les contacts ne devaient se faire que par la clinique et jamais plus à son domicile. Il leur indiqua qui pouvait leur procurer le soutien nécessaire. L’annexe des Reuniti demeurait une sorte de vase clos. Malgré quinze ans d’efforts, le regard posé sur la folie n’avait pas changé. Brosenbach comprit vite l’avantage que son organisation pourrait tirer de ce ghetto psychiatrique. En outre le personnel impliqué toucherait régulièrement une certaine somme d’argent. Le Keren Ayesod en avait les moyens et considérait que c’était la meilleure manière de fidéliser des collaborateurs non juifs. En cette période où la lire sombrait, de solides sterlings ne se refusaient plus. Et personne n’avait le sentiment de trahir l’intérêt suprême de la nation. La communauté hébraïque de la ville jouerait elle aussi un rôle crucial. Ses indicateurs pourraient anticiper un imminent danger et donner l’alerte à tout moment. Falco n’en informa jamais sa sœur mais Beppa sut faire parler Emilio, elle se doutait bien qu’aucun secret n’échappait à ce fidèle chauffeur. Sestan avait ses habitudes au Café Flora ou au Garibaldi, avec parfois un crochet à la Pescheria mais elles n’expliquaient pas ses fréquentes rentrées tardives. 

 

Cette activité n’avait rien d’illégal mais elle demeurait politiquement inacceptable. Ailleurs Français, Anglais, Espagnols, Autrichiens et Portugais évitaient de manifester leur soutien à ces partisans de l’émigration vers la Palestine et de fâcher le Führer des Allemands. 

Le sous-sol de l’annexe des Reuniti servait maintenant de centre de transit. Parfois Brosenbach y envoyait un réfugié malade. Les volontaires dormaient chez des familles juives de la ville mais l’Agence, prévoyant une répression plus sévère, avait besoin d’une base en dehors du ghetto de la Piazza Vecchia.

En 1933 les milices fascistes pourchassaient d’abord les communistes et les socialistes. Rome durcissait les réglementations concernant les « étrangers », c'est-à-dire les ressortissants non italiens, peu importe qu’ils fussent nés en Italie. Les Slovènes, les Croates ne trouvaient plus d’emploi dans la fonction publique et les grandes compagnies privées  n’osaient pas les recruter. Cependant les Juifs italiens pouvaient encore adhérer au Fascio.

Sestan ne servait que de couverture et ne participait pas aux activités de la « cellule Brosenbach ».

 

Ainsi qu’il l’avait toujours fait, le médecin isolait ses compartiments, les uns des autres. Basaglia, les habitués du Flora et du Garibaldi ignoraient son engagement. Beppa et Linuccia avaient découvert un pan de sa vie secrète mais elles n’en parlaient qu’entre elles.

 

L’état de Basaglia s’aggravait. Sestan faisait les trajets une fois par semaine pour encadrer les équipes locales encore peu expérimentées. Le directeur demeurait l’âme de l’asile de Gorizia. Falco ne se considérait lui qu’en intérim ne souhaitant qu’aider son mentor bien qu’il le sache perdu.

Ce soir-là il choisit de rester. Il lui arrivait quelquefois de passer la nuit chez les Cankar malgré les divergences qui les séparaient leur fils et lui. Son beau-frère lui reprochait de collaborer avec les fascistes et lui ne comprenait pas que Jovan ait pu quitter sa femme et son enfant pour jeter des bombes en ville pour se cacher ensuite dans la forêt. Les parents Cankar partageaient l’opinion du médecin et comprenaient sa « sympathie » envers le pouvoir. Il avait pris ses distances, abandonné la politique, tiré leur fils des griffes de la MVSN, lui encore qui servait de tuteur à leur petit-fils Bruno, lui qui se dévouait pour seconder ce pauvre docteur Basaglia. Jeter des bombes ne faisait qu’attiser une haine anti-slave.   

Et surtout ils admiraient la fidélité de cet Italien envers leur famille slovène en une période où il valait mieux fixer le sol et passer son chemin sans se faire remarquer, quitte à renier son voisin. 

 

Jovan évitait la maison paternelle qu’il imaginait surveillée. Les partisans goriziani du Duce avaient sans doute reçu des informations sur son appartenance au parti nationaliste slovène, un parti terroriste. Le phtisique croyait se battre pour une nation slovène, incapable d’admettre ou de reconnaître que déjà les communistes infiltraient leurs rangs.

 

Et puis les Cankar continuaient d’envoyer leurs salamis et leurs jambons à la boutique Sestani. Le médecin remplissait l’Hispano à chaque voyage, n’était-ce pas là la meilleure justification de ses visites aux beaux-parents de sa sœur. Il profitait du repas pour raconter les progrès du petit Bruno.

 

Avec le temps Emilio était devenu bien plus que son chauffeur, il était désormais un complice. Le vieil homme arrondissait les angles avec des miliciens trop curieux, leur offrant un jambon ou des bouteilles de vin. Jusqu’à la prise des pleins pouvoirs en 1927, ce fidèle serviteur, sincère patriote, avait cru au bien de l’unité nationale. Le Duce n’avait-il pas fait plus pour la classe ouvrière que les politiciens qui l'avaient précédé ?

La chasse aux communistes et aux socialistes avait ébranlé la foi de ce prolétaire, l’obligation d’adhérer au parti pour obtenir ou garder un emploi l’avait ensuite inquiété, la discrimination touchant désormais les Italiens de souche slave avait fini par le décourager. Il avait pu constater de ses yeux la sauvagerie des fanatiques mussoliniens, il n’avait jamais cru qu’une bande de voyous incontrôlable fût responsable des incendies du Lavoratore et du Centre culturel slovène.

Après le repas, Sestan décida de remonter à l’asile. Lors de sa visite matinale les religieuses l’avaient prévenu de la fin proche de son ami Basaglia.  

-          Le pauvre dottore est au bout, ne le laissez pas mourir seul. Il refuse le prêtre, il vous aime bien.

 

Le capitaine Sestan avait accompagné l’agonie de dizaines de soldats, opéré des hommes dans des conditions épouvantables, vécu si souvent cette infime minute de « paix » que donne l’éther au blessé avant qu’on scie une jambe, un bras, le « réveil » déchirant du patient dont il fallait encore suturer la plaie vive, observé ces victimes des gaz à la recherche d’une parcelle d’air qui pourrait encore leur permettre de ne pas étouffer, conforté ces résignés sur leurs grabats qui arrachaient de grouillantes vermines de leur moignon noir, consolé les gueules cassées découvrant dans un miroir volé ce qu’était devenu leur visage…

Le docteur Basaglia aurait pu rentrer chez lui à Bergame, revoir les siens. Depuis près de dix ans cet homme souffrait d’atroces migraines.

-          Falcolinetto ? C’est comme ça qu’on t’appelle chez toi ? Je n’irai pas plus loin.

Le malade tenta de se lever, il devait quitter son fauteuil pour aller aux toilettes. Sestan voulut le soutenir.

-          Non, laisse, laisse…

Il se mit à marcher à quatre pattes et puis soudain il s’écroula en pleurant.

-          Merde, merde, j’ai fait dans mon froc.

Falco le prit dans ses bras et le porta sur le lit. L’homme ne pesait plus rien. Il le dévêtit et le lava sans aucune gêne, avec tendresse.

-          Falcolinetto, la douleur je l’accepte mais elle m’inonde le cerveau, je n’arrive plus à réunir mes pensées,.

-          Je peux t’injecter de la morphine.

La piqûre permit à Basaglia de s’assoupir une heure. Sestan inspecta la « cellule » qui servait de bureau et de chambre à coucher à ce brillant spécialiste de la psychiatrie mondiale. Deux photos sur une table, celle d’une femme et d’une petite fille, une autre d’un chien.

Vers minuit les douleurs se firent plus violentes. Edoardo Basaglia ne retenait plus ses larmes.

-          Falcolinetto. Tu crois en Dieu toi, va à la chapelle et demande à ton Bon Dieu de me reprendre.

Les nonnes priaient malgré l’heure tardive. L’une proposa son aide mais le médecin la rassura, qu’elles prient c’est le mieux qu’elles puissent faire.

Il alluma un cierge à Marie. 

-          Il faut le reprendre, Sainte Mère, il faut le reprendre ! S’il te plaît.

Sestan maudit le serpent que l’Immaculée écrasait sous son pied droit.

Il retrouva son ami assoupi. Un instant il le crut mort. Mais l’agonisant se réveilla et lui sourit.

-          Tiens les sœurs t’ont préparé un sac de glace, je te le mets sur le front.

Le froid redonna un peu de vie au regard du mourant.

-          Falcolinetto, finissons-en maintenant que tu as prié pour moi.

Le Dr Sestan était-il chrétien ? Durant la guerre il avait plusieurs fois abrégé le martyre d’un soldat qu’il savait condamné. Personne ne lui poserait de question. Les religieuses  s’en douteraient peut-être mais qui à part le Ciel (p)oserait la moindre question ?

Il sortit de sa poche un flacon de belladone. Il en remplit à moitié la seringue avant d’aspirer une autre moitié de morphine.

-          Alors tu t’en doutais ?

-          Non, Edoardo, j’ai toujours de la belladone dans ma sacoche.

Il attendit que les drogues fassent leur effet. Basaglia s’endormit pour toujours.

Le médecin fit ensuite la toilette du cadavre. Il trouva un costume dans une armoire. Falco resta près de son ami jusqu’au matin. Là les nonnes transportèrent le corps à la chapelle de l’asile. Les aliénés vinrent en silence lui rendre un ultime hommage.

Pourquoi les garde-t-on enfermés, songea Sestan ?

Les funérailles eurent lieu dans la journée, il faisait chaud cet été-là et l’établissement ne possédait aucun local réfrigéré. Avant de partir, le docteur Sestan réunit l’équipe médicale et partagea les responsabilités en attendant qu’une administration veuille bien envoyer un nouveau directeur. Il demanda encore aux sœurs de réunir les affaires du défunt, il trouverait tôt ou tard un volontaire pour les ramener à Bergame.

-          Je me permets de garder ses notes de travail, on les publiera un jour.

Qui aujourd’hui s’intéressait à ses travaux ? L’Italie avait d’autres problèmes. On jugeait les communistes et socialistes, on neutralisait des royalistes pris de doutes, des tremblements de terre ravageaient la région d’Irpinia, le pouvoir « votait » des lois et lançait de pharaoniques chantiers : l’assèchement en Toscane, dans la plaine du Pô et dans les marais pontins, les autoroutes, la réforme agraire. Nationalisations et dénationalisations se poursuivaient avec la bénédiction de la Confindustria. L’OVRA (organisation de vigilance et de répression de l’anti-fascisme) prenait le relais des trop molles MVSN. Alors la psicatria democratica !

 

Pour ses 46 ans, Linuccia offrit à son frère un récepteur de radio « Marconi ». Les Postes Italiennes venaient d’installer un émetteur sur les hauteurs de Monrupino.      

Ces dernières années le médecin s’en tenait à ses deux cafés préférés, le Flora des anciens et le Garibaldi des artistes. Avec le temps certains habitués disparaissaient, surtout ceux du Flora, de l’époque de son père. Qui les remplaçait ? Claudio appartenait à la génération de Falco. Ce charismatique avocat avait lui aussi tenté sa chance en politique, du côté des socialistes. Mais il s’était lassé des querelles internes guidées par des instances supranationales dont personne ne savait rien, sinon qu’elles se proclamaient unique légitime représentante de l’Internationale socialiste. Par prudence il ne plaidait plus, ses gains provenaient d’actes notariés qu’il certifiait. Car on achetait et on vendait beaucoup de terrains et d’immeubles en cette période, dix années de fascisme avaient d’une manière ou d’une autre provoqué la migration intérieure de millions d’Italiens sans compter ces milliers d’Istriens qui s’exilaient par crainte, par haine viscérale des Serbes.

 

Dinco Golescu possédait lui un garage à deux pas du café. L’homme avait senti le danger et s’il avait rejoint la tablée du Flora et s’il payait les « tournées » plus souvent qu’à son... tour, c’était pour répéter qu’sa famille n’avait rien de slave, qu’elle était roumaine, latine d’origine. On se montrait indulgent envers ses lâchetés et celles de son voisin.    

 

Au Garibaldi l’atmosphère devenait lourde. L’émotivité l’emportait. Cusin se tenait sur la défensive. Ses compagnons ne comprenaient pas qu’il collabore toujours avec le régime. Dès 1925, la municipalité, fasciste, lui avait confié le remodelage du Grand Canal. Les édiles souhaitaient combler un tiers de cet inutile bassin qui ne servait plus qu’à l’accostage de quelques barques de pêcheurs, les majestueux voiliers ayant disparu depuis des années. Aujourd’hui les paquebots et les navires marchands se partageaient les quais de la Riva Nazario Sauro. Les unités de la marine militaire se réservaient les docks de l’Arsenal autrefois propriété de la Lloyd.

Cusin était-il architecte ? Personne ne l’aurait juré. Julius Kugy prit ses distances lorsqu’on publia les décrets sur la préférence nationale et sur l’obligation d’adhérer au parti. En protestation, il démissionna du Piccolo. Emilio Servado s’était inscrit au Faisceau mal gré, il ne savait rien faire d’autre que la médecine et n’avait pas le courage ou l’envie d’ouvrir un cabinet privé. Giorgio Fani fut le dernier à défendre la politique d’un Duce qu’il détestait pourtant. Ce socialiste de cœur considérait que le gouvernement avait fait du bon travail en lançant ses titanesques projets à travers le pays. Depuis trois mois un nouveau larron s’asseyait à leur table. Umberto Poli écoutait plus qu’il ne parlait. Le quadragénaire tenait une librairie clandestine via San Nicolo.

 

La radio annonça l’entrée en guerre de l’Italie. L’expédition africaine disperserait les esprits. Un journaliste enflammé en révélait les « vrais » motifs, prendre revanche sur cette déshonorante défaite d’Adoua où, en 1896, les Italiens s’étaient fait déculotter par le nègre Ménélik et ses lanciers tout nus. Il fallait aussi consolider un fragile empire colonial. Puisque les Français gardaient la Tunisie, on mangerait l’Éthiopie en passant par la Tripolitaine et l’Érythrée.

A quarante-six ans, le médecin Sestan pouvait être mobilisé. Cela ne l’inquiétait que pour une raison, il était le seul homme de la famille.

Lorsqu’il reçut une convocation et qu’il se présenta dans son uniforme usé au centre de recrutement, un officier le dirigea vers le service de médecine militaire.

-          Capitaine Sestani ?

-          Oui mon capitaine, Capitaine Sestani, engagé de la Grande Guerre, médaillé au combat !

-          Et ta spécialité ?

-          Psychiatre.

-          Psychiatre, c’est quoi ça, médecin pour les fous ?

-          Oui mon Capitaine et je suis directeur d’un asile de fous.

Son dossier ne précisait plus qu’il avait été coupeur de jambes sur le front de l’est, au service de l’empereur autrichien, ni qu’il avait opéré plusieurs mois à l’hôpital de campagne d’Udine sous les ordres du Colonel Smareglia, ni qu’il avait sauvé le pied de son camarade d’évasion, le caporal Delfino Barroni. 

-          Je te mets dans les réservistes, pour le moment nous cherchons des chirurgiens. Tu peux retourner t’occuper de tes pazzi !

Falco n’avait qu’à espérer une rapide victoire italienne.

 

Les dimanches, les Sestan, c’est à dire Linuccia, son fils Bruno, Beppa et lui-même, montaient à Opicina. Depuis l’arrivée anarchique des esuli  de Fiume, de Capodistria et de Zara, Opicina avait perdu son atmosphère campagnarde et ressemblait de plus en plus à une banlieue réservée à la bourgeoisie. Emilio conduisait encore l’Hispano bien que sa vision ait faibli. Il fallait presque trente minutes pour parcourir les sept ou huit kilomètres qui les séparaient de leur maisonnette de vacances. Mais personne ne se plaignait de cette prudente lenteur. Le chauffeur était devenu veuf, son garçon était mort en 1917, son petit-fils venait de partir en Afrique. Les uns avaient besoin des autres. Et si par hasard un milicien les arrêtait à un barrage, le vieillard ouvrait sa fenêtre, foudroyait l’imprudent de son regard laiteux et lui demandait :

-          Qu’est-ce que tu fiches ici, tu devrais être en Éthiopie avec mon petit-fils.

 

Falco savait qu’à Opicina Jovan rejoignait parfois Linuccia et son fils Bruno, abandonnant le maquis le temps de partager un peu d’affection et de tendresse en famille. Aussi rentrait-il, lui, en avance en lançant le même refrain :

-          Il faut que je passe à l’annexe ce soir, Emilio va me ramener en ville, toi et le petit vous prendrez le tram demain matin. Beppa prépare mes affaires.

 

..................................................

 

-          Pronto, chi è al’apparecchio ?

-          Dottore Servado, l’Emilio, c’est moi, viens vite !

Le neurochirurgien n’avait rien ajouté de plus. L’appel était urgent. Sestan traversa la cour intérieure de l’azienda et courut jusqu’au service que dirigeait son confrère et ami du Garibaldi. En quelques secondes il se retrouva plongé dans l’horreur de la guerre. Le corridor était rempli de brancards, des hommes et des femmes pleuraient et criaient leur douleur et leur désespoir. Il aperçut Linuccia, le visage couvert de sang. Elle se tenait penchée sur le corps minuscule de son Bruno.

La veille, Beppa et lui étaient rentrés via San Michele, abandonnant à leur habitude Linuccia et son petit tout à la joie de retrouver une heure ou deux un père et elle un mari, trop souvent absent.

-          Linuccia !

-          Fa’ qualche cosa, salva il mio piccolo.

Le docteur Servado posa sa main sur l’épaule de Sestan.

-          Les terroristes ont lancé une bombe dans le tram.

 

Linuccia n’était que blessée, des coupures sanglantes au visage. Il ramena sa sœur à la maison. Beppa la prit dans ses bras et la berça comme elle l’avait fait dans son enfance. La servante se mit à chanter une douce comptine de son pays.

Sestan retourna ensuite à l’hôpital. Il trouva une infirmière qui connaissait l’art d’embaumer les morts. Le médecin lui demanda de faire de son mieux pour que le bambin soit présentable dans son minuscule cercueil blanc.

-          C’est qu’il a la mâchoire arrachée.

-          Viens avec moi.

La chambre mortuaire était glaciale, sur des tables en métal, nues, une dizaine de corps attendaient que les familles organisent la mise en bière. Falco sortit des instruments d’une boite en fer. Il remodela la mâchoire de son neveu et sutura avec minutie les plaies de son visage en rapprochant aussi bien que possible les lambeaux de chair et de peau. L’infirmière lava ensuite la face de l’enfant mort, elle coiffa ses cheveux et arrangea ses vêtements.

-          Il lui faudrait une chemise propre. Il est presque beau ce petit.

 

Deux jours plus tard Bruno fut enterré au cimetière de Staranzano à Gorizia à côté de la tombe de Basaglia. Linuccia souhaitait que l’innocent repose en terre slovène. Que l’attentat puisse être l’oeuvre sinistre de nationalistes slaves, elle ne voulait pas le croire. Sestan non plus. Il suspectait une provocation des miliciens triestins de Chiari, ceux-ci n’avaient jamais accepté de se trouver sous le joug de la puissante et romaine OVRA.

La radio annonça l’arrestation de « cinq terroristes serbo-croates membres du parti communiste yougoslave ».

 

Les amis de la famille avaient fait le déplacement. Les fidèles du Flora et du Garibaldi étaient là. Plus surprenante fut la présence de monsieur et madame de Lugnano accompagnés d’Elsa et de Dame Rachel, l’entremetteuse de la Pescheria. Ces deux dernières se fondaient aux respectables citadines.

Beppa réussit à convaincre Linuccia de rester au moins une semaine chez ses beaux-parents. Les Cankar paraissaient tout autant ravagés par le chagrin. Falco offrit à Dame Rachel et aux Lugnano de les raccompagner dans sa voiture.

-          Emilio est presque aveugle et il ne dépasse pas les trente à l’heure mais nous serons de retour avant la nuit.

Durant le trajet chacun évita de parler du « tragico incidente ». On évoqua l’aventure africaine avec une piquante ironie et, plus alarmante, la restriction de certaines libertés. En ville, Falco abandonna d’abord les Lugnano, le vieillard et sa femme embrassèrent avec chaleur la prostituée et sa patronne.

Lorsque le véhicule retrouva son allure..., Rachel se tourna vers le médecin et l’invita à s’arrêter un moment à la Pescheria.

-          Je ne suis pas d’humeur.

-          Ne dis pas ça, souvent une bonne pipe vaut mieux que de broyer du noir chez soi. Et puis tu feras ce que tu veux mais j’aimerais que nous parlions.

Ils entrèrent par la porte de service, celle qui permettait aux bourgeois honteux de s’éclipser sans que personne ne les aperçoive. Le bordel gardait une certaine allure. La tenancière l’avait décoré avec classe à une époque où sa clientèle se composait de personnes éduquées. Elle avait choisi de suspendre à l’entrée un portrait géant de Richard Francis Burton et de sa femme Isabel Arundell, tout un symbole ! 

 

Là c’était un méchant charivari qui remuait le salon, une pièce immense ou la gestionnaire déroulait ses filles devant un client indécis. Les temps changeaient, le commerce sombrait dans le sordide.  

-          La bande à Chiari !

Elsa montra le chemin, suivie de Rachel. En leur emboîtant le pas sur cet escalier dérobé, le médecin constata qu’elles-deux avaient pris du poids malgré les restrictions alimentaires, des rondeurs et de l’âge. Ils s’installèrent dans un modeste salon qui devait servir de bureau. La patronne y faisait ses comptes en attendant un prochain coup de sonnette, d’une lucarne elle pouvait surveiller « le salon rose ».

-          Docteur, autrefois nous vous avons rendu service. D’accord, les Lugnano nous ont payées et vous ne me devez rien.

La conversation lui parut du coup plus sérieuse qu’il ne l’avait anticipée. Falco avait imaginé que cette pourvoyeuse de plaisirs voulait l’aider à reprendre goût à la vie.

-          Je connais vos activités, celles qui ont fait de vous un docteur respecté mais incompris par notre communauté... et celles que vous cachez dans les sous-sols des Reuniti. Non, laissez-moi continuer. Je suis moi-même hébraïque et je me rends à la Grande Synagogue chaque samedi.

-          Madame Rachel, dans ce cas vous devez savoir que mon engagement est minime, vous comprenez, surtout aujourd’hui, que je choisisse de protéger ma famille, je ne vaux pas plus que nos compatriotes. Mes actes de courage, s’ils existent, m’ont été, dirais-je, imposés par les circonstances, je n’ai défendu que mes patients, ma famille, jamais d’autres causes, pas même quand j’étais conseiller municipal, pas plus en démissionnant. Durant la guerre j’ai fait mon travail de médecin, en chrétien, c'est-à-dire en manifestant, quand c’était possible, un peu de compassion.

L’éventail de Dame Rachel balaya son discours :

-          Elsa est juive, comme moi, elle a une fille de quinze ans... encore plus juive. Grâce à mes relations j’ai pu en faire de « pures » Italiennes mais cela ne suffira pas. Une mère sans mari reste vulnérable. Je ne peux pas les garder plus longtemps. Ici... vous savez ce qui attend cette innocente gamine. Les porcs sentent la truffe à travers les murs. Prenez-les à votre service.

Elsa servit à boire. C’était le vermouth préféré du vieux Sestan. Parler, ensuite se taire et attendre.

-          A la boutique ? Les deux ?

 

Que dirait Linuccia ? Linuccia n’était plus capable de penser, alors elle n’en penserait rien. Les autres ? Quels autres ? Rachel avait préparé son coup, calculé son affaire en parfaite connaissance et induit sa démarche au gré des circonstances. Une maman désespérée par la mort de son enfant, un mari courant les forêts avec les partisans, une servante proche de la sénilité, un commerce fragilisé par l’absence d’un ou d’une sévère gérante et lui le médecin, absorbé par son institut psychiatrique, par sa consultation privée et le soutien clandestin qu’il apportait à la communauté israélite.

-          Elles ne vous trahiront jamais et en cas d’urgence Elsa pourra vous remplacer au sous-sol de l’institut et servir de liaison. 

-          Vous travaillez avec Brosenbach ? 

-          Je finance une part de ses activités et puis, de temps à autre, je lui fournis des informations.

-          Chiari ?

-          Chiari le pingouin ! Oui, Chiari parle beaucoup lorsqu’il a bu. Vous le connaissez ?

Sestan raconta comment il avait connu ce « pingouin » qui non voleva ritornare a casa ! Comment il l’avait rendu intatto à sa femme et à sa famille de Monfalcone, comment il lui avait demandé de libérer son beau-frère Jovan.

-          C’est vrai qu’en-dessous de la ceinture il est intatto, ce porc ! Vous auriez mieux fait de le laisser crever de froid dans son talus.

 

Elsa et sa fille s’installèrent bientôt au 51 de la rue San Michele. A la police du quartier le médecin les déclara comme des cousines de Bassano, « côté maternel », leurs identités paraissaient crédibles. Elles dormaient dans la chambre qu’avait occupée madame Sestan après le décès de son mari.

Si Linuccia ne posa aucune question, Beppa mena son enquête. Son Falcolinetto ne pouvait pas tomber amoureux d’une femme si rondelette, presque blette, récupérée dans un bordel et mère d’une bâtarde ? Elle cuisina... Emilio. En bonne mère de substitution l’ancienne nourrice ne put cependant résister longtemps et prit sous son aile la fille d’Elsa. En ces périodes d’incertitude il fallait choisir vite. L’adolescente avait vécu dans le secret et l’ombre de cette maison close. Sa maman craignait qu’un consommateur trop curieux ne la découvre par accident et la cueille fraîche comme une violette du Carso.

 

Au « 51 », Clara passait des heures à la fenêtre ou sur le balcon du deuxième, elle s’enivrait en observant les passants circuler en apparente liberté. La servante slovène lui apprenait des recettes de cuisine. Elsa ? Elsa possédait les qualités naturelles à la gestion de tout commerce ! La bottega fut reprise en main. Le personnel résista mais chacun saisit les bénéfices qu’offrait une entreprise saine et dynamique. Les vendeuses volèrent moins et l’ex-prostituée compensa cette « perte » par une augmentation de leur salaire. Ces dames pouvaient désormais acheter à bas prix des salamis et des jambons pour les revendre à leurs connaissances.    

 

Falco, en frère attentif et en prudent médecin, passait maintenant une heure chaque soir avec sa sœur Linuccia. Après le repas, Clara portait le café dans le bureau du dottore, elle faisait une révérence et d’une voix joyeuse annonçait :

-          Dottore, la vostra paziente sta diventendo impatiente.

Linuccia la suivait alors et s’installait sur le divan se blottissant contre son frère.

-          Tu te souviens quand je venais dans ton lit ?

-          Et Roberto qui nous menaçait si nous ne cessions pas de faire les fous.

-          Tu crois qu’il était jaloux, pourtant il me chassait chaque fois que j’essayais de dormir près de lui ?

-          Je pourrais te répondre en psychanalyste. Tu es notre cadette mais d’une certaine manière tu avais de l’avance sur nous tes frères.

-          M’accuses-tu d’être una civetta (allumeuse) ?

-          Tu avais besoin de tendresse et tu croyais que les caresses en étaient.

-          Dottore, nous faisions mal ?

-          Le dottore te répondrait non mais si tu te confessais à notre curé je pense qu’il y trouverait un péché.

-          Mortel ?

Ce seul mot la ramenait à son fils disparu.

 

Ils retournèrent à Opicina pour exorciser une image du malheur. Emilio trouva un petit-neveu pour conduire l’Hispano, lui n’y voyait plus rien. Mais le vieillard insistait pour s’asseoir à ses côtés et n’arrêtait pas d’arroser sa recrue de conseils. Il fallait maintenant se serrer dans le véhicule. Giorgio, Clara et Emilio à l’avant, Beppa, Elsa, Linuccia et Falco à l’arrière.

 

La thérapie du frère-médecin porta ses fruits. Jovan revenait parfois la nuit et Linuccia se mit à rondir. La perspective d’une prochaine naissance permettait d’oublier la tristesse du quotidien. 

 

Les Italiens avaient mis plus d’un an pour gagner la guerre en Afrique. Ils en ramenèrent un trophée : l’obélisque d’Aksum. Mais les premiers soldats de retour au pays racontèrent cette guerre chimique sans fierté. 

Hitler vint féliciter son mentor, à Venise d’abord, Venise qui le reçut mieux qu’un doge. A Rome ensuite, empereurs comme cochons. 

Au menu des deux sanguinaires : la boucherie espagnole.

 

Linuccia accoucha le 18 septembre 1938 dans l’indifférence de la chambrée et du personnel hospitalier. Pas loin la foule se bousculait sur la Piazza Unità d’Italia où le Duce proclama du balcon de la Mairie la promulgation des lois raciales.

La sage-femme monta le son de la radio.

« E tempo che gli Italiani si proclamino

 francamento razzisti ! »

Duce ! Duce ! Duce !

 

Lucia naquit sourde et muette mais personne ne s’en doutait encore.

 

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02 décembre 2014

6.Risiera di San Sabba

Risiera di San Sabba

 

6

 

-          Julia, bigoudi, Sony, saucisse, le chien qui pue le chien et le poisson.

Celina avait emmené sa compagne à quatre pattes. L’hôtelier d’Osimo lui avait confirmé qu’on tolérait les chiens.

 

Ce 10 novembre 1975, elle assisterait de loin à la signature du traité mettant fin à l’existence de l’État libre de Trieste. 

 

Assise sur le lit de sa chambre elle apercevait la mer et, plus haut sur le littoral, Ancône et son port. La jeune femme ferma les yeux pour mieux imaginer son père sur le gaillard de l’Audace lorsque celui-ci fit escale, ici même, le 2 novembre 1918, 57 ans plus tot. Elle se souvenait de photographies jaunies et cornées qui montraient ce modeste torpilleur mouillant le lendemain au Molo San Carlo, pavillon tricolore en poupe, pionnier libérateur du Küstenland.

 

Elle avait aussi emporté les « carnets » de son père. Cet homme y avait compilé des milliers d’informations, deux décennies, précisément de 1939 à 1958 l’année de sa retraite. Il revenait parfois sur la période antérieure, par de mystérieux signes. Elle avait appris à deviner ces idéogrammes. Sa tante Linuccia lui en avait confié les clefs essentielles tant elle connaissait son frère par le coeur.  

 

Dans son premier carnet il s’adressait encore à Lucia, sa nièce, qui n’a qu’un an mais dont on venait de découvrir la surdité.

« Io e te inventeremo un linguaggio ». Le handicap de la fillette fut un prétexte. Sestan avait étudié à Vienne, appris l’allemand des Autrichiens, il parlait le patois triestin et entendait le slovène et le tchèque. Plus écouteur qu’intervenant, il avait passé des heures entières dans les deux cafés préférés de sa ville natale à observer ses amis déraciner le coeur des mots. Il avait soigné des centaines de psychopathes en tentant  d’éventrer le secret de leur douleur. Le médecin avait créé un idiolecte abréviatif. Lorsqu’il devait transmettre un dossier ou un rapport à l’un de ses confrères, sa soeur Linuccia traduisait d’abord ses commentaires avant de les mettre au propre.    

 

Le chien et sa maîtresse prirent le train jusqu’à Ancône. Ils se promenèrent sur la plage déserte.

Elle n’était pas encore née lorsque son père entreprit de réunir des notes personnelles et d’en voiler le contenu en utilisant des signes qu’il inventait. Craignait-il que de mauvaises personnes s’en emparent ou voulait-il permettre à sa nièce handicapée d’assimiler un langage visuel ? Celina découvrait un autre père. 

Falco Sestan n’avait jamais été un personnage important de la cité bien que respecté par sa famille, ses amis, ses patients et par le personnel de son Institut psychiatrique. Sa carrière politique avait été brève. Là encore il ne chercha pas la notoriété ou un quelconque pouvoir mais à défendre ses vulnérables aliénés. 

 

En 1939 son confrère et ami juif, Weiss, fut contraint d’abandonner la direction de l’asile de Gorizia et il choisit de partir aux Etats-Unis. Pour Falco ce fut un coup aussi dur que la perte de Basaglia. En psychiatrie l’isolement est dangereux, pour le médecin comme pour ses patients.

Heureusement il continuait à correspondre avec Schinkel. L’Autrichien avait repris le chemin de la faculté et s’était spécialisé en psycho-pédiatrie. Ses publications commençaient à être connues. Sa contribution lors du premier congrès en la matière, congrès tenu à Genève en 1927, accrut sa notoriété. A Genève ils avaient aussi retrouvé Emilie qui travaillait pour un comité de soutien aux Juifs en partance pour la Palestine.

Emilie vivait avec une très jeune femme d’origine portugaise et hébraïque, Esther.

 

Durant les années triomphantes du Fascisme, au Flora, comme au Garibaldi, les habitués abandonnèrent leur terrasse et se cachèrent à l’intérieur. Les attentats sauvages se multipliaient. Chaque jour la police arrêtait des nationalistes slovènes et annonçait avec fierté le démantèlement d’un réseau communiste. Les tribunaux les jugeaient dans la foulée... et les condamnaient sans appel.   

 

Giorgio Fani avait depuis peu un disciple. Un lycéen lui avait montré ses poèmes et l’ « écrivain qui n’écrivait pas » l’encouragea. Il le présenta donc à ses amis. L’adolescent défendait avec fureur l’irrédentisme ce que chacun comprenait car il était né à Capodistria. Les anciens le mirent en garde, qu’il ne confonde pas la démagogie fasciste et la juste cause des « Italiens » d’Istrie et de Dalmatie.

Faire la guerre en Afrique et en Espagne n’avait aucun sens à leurs yeux, reprendre Zara et annexer l’Albanie paraissait concevable à ces intellectuels.

-          L’Albanie est le berceau de notre culture.

Sestan écoutait en souriant.

-          Tu n’es pas d’accord, dottore ?

-          J’en viens à regretter les Habsbourg. Ils m’ont permis d’apprendre mon métier dans leurs meilleures universités, leur langue est riche et concise, nous avions notre Diète, Franz-Joseph laissait nos parents gérer leurs affaires, chacun avait le droit de voter, personne ne faisait de misère aux Slaves, aux Grecs ou aux Juifs. Nous pouvions passer les frontières pour aller en France, en Allemagne et n’importe où à travers le monde. Nous parlons italien. Non, je ne vois pas ce que l’Italie du roitelet savoyard nous a apporté de mieux. Reprendre la Dalmatie par la force ?  Alors c’est encore la guerre. Vous n’en avez pas assez de ces guerres ?

 

-          Tu vois, piccolo Gambini, le dottore ne l’ouvre pas souvent, je lui donne raison, fais bien attention de ne pas tomber dans les pièges de Benito. Les Italiens oublient que durant mille ans nous avons appartenu au patriarcat d’Aquilée, un diocèse immense qui remontait jusqu’au lac Balaton à l’est, jusqu’au Danube au nord et jusqu’à Côme à l’ouest.

 

-          Sestan, tu ne peux pas nier que le Duce nous ait sorti de la misère et de l’humiliation des années 20 ? Et puis il a fait de l’Italie une grande nation européenne. Ne l’écoute pas, petit, le dottore est devenu plus fou que ses patients. Pour le roi je suis d’accord, Victor-Emmanuel est un âne. 

 

-          Giorgio m’a demandé mon opinion, je l’ai donnée, rien ne vaut une guerre, et surtout pas l’Albanie. Désolé de te décevoir, Pier Antonio, aujourd’hui je ne me bats que pour mes « fous » ainsi que Giorgio les qualifie. Je ne mourrais pas pour l’Istrie, pas pour l’Albanie ou pour la Tripolitaine, pas même pour l’Arménie. Vous les écrivains et les artistes, intellettuali, vous croyez que c’est l’esprit de l’irrédentisme qui vous inspire. Que serait la Vénétie julienne si elle était restée la Dixième Région de l’empire de César ? Rien ! La langue italienne ? Mon cul ! Nos meilleurs poètes écrivent en patois, ce mélange de frioulan et de vénitien truffé de mots slaves et allemands. C’est là notre différence, celle qui vous a faits riches à l’instar de ces nababs d’Égypte, de Grèce et d’Arménie qui ont créé ce port affranchi par les Habsbourg, celle qui a permis à nos parents de commercer avec les Indes, la Chine et la Méditerranée, les encourageant à concurrencer la détestablissime Venise. Où est Rome, qu’a-t-elle accompli d’utile, si ce n’est d’admirable, pour notre cité ? Tiens, vous..., moi-même, de quelle école suis-je le produit ? De Vienne comme Basaglia et Weiss, les grands de la psychiatrie italienne, le premier, mort dans une misérable chambre de l’asile dont il fut le réformateur, l’autre, Weiss, les Américains l’ont reçu à bras ouverts en lui confiant la plus prestigieuse chaire de leur pays. Qu’a fait le Duce pour les Slovènes. L’irrédentisme, Gambini ? As-tu songé une fois dans ta vie à leur irrédentisme ? L’espoir d’une nation slovène. Pourquoi les Juifs sont-ils soudain suspects ? En 1922 le petit rat Hitler s’inspirait de Benito, son mentor. Aujourd’hui le chien tient le maître en laisse. L’empire d’Afrique, l’Espagne, l’Albanie, les lois raciales, quelle fortune pour les irrédentistes de l’Adriatique ? 

Pour calmer le jeu, Giorgio ramena la discussion sur Slataper et Ibsen. Là chacun retrouvait une certaine sérénité.

 

En rentrant chez lui Falco trouva la maisonnée remplie d’inquiétude. Linuccia le poussa dans son salon où normalement il consultait.

-          Tu dormiras ici cette nuit, il y a quelqu’un dans ton lit.

-          Je ne comprends pas, Jovan est de retour et tu le chasses de ta chambre ?

-           Imbecille !

Sa sœur lui expliqua que dans l’après-midi une femme était venue frapper à leur porte. La visiteuse paraissait à bout de force et terrorisée, un homme l’accompagnait, un certain Brosenbach. Elle l’avait reconnu.

-          Il est venu te voir il y a deux ou trois ans, tu n’as jamais voulu me dire pourquoi. ll m’a assuré que tu connaissais cette dame et que toi seul pouvais l’aider.

Sestan se leva d’un brusque mouvement, quitta le salon et ouvrit la porte de sa chambre. Le médecin découvrit Esther, l’amante d’Emilie, endormie. Sa chevelure rousse répandue sur l’oreiller.

-          Je vais à l’hôpital, annonça-t-il après avoir refermé la porte sans bruit. 

-          Mais c’est la nuit.

-          J’irai à vélo.

 

Au sous-sol de l’annexe des Reuniti on avait fait le ménage et les vieilleries déjà rangées avaient retrouvé leur envahissante poussière, recouvert leur désordre. Il se rendit à l’étage. Une soignante le bouscula dans son bureau.  

-          Dottore. La bande à Chiari va faire une descente cette nuit. Il cherche un groupe de Juifs étrangers qui ont disparu du ghetto.

-          Mais…

-          Cosa credi ?

-          Et où sont-ils ?

-          Nous les avons mis dans les lits avec nos malades.

-          Chiari n’est pas un imbécile il demandera à voir les dossiers.

-          J’ai ressorti d’anciens classeurs, il n’y verra rien si nos pensionnaires arrêtent de faire les fous, cette aventure les excite.

-          Préparez leur du thé et ajoutez-y de la valériane.

 

ll s’enferma et tenta de réfléchir. Le personnel le suivrait encore, voilà qui le rassurait, comment contacter Brosenbach ? Chiari avait dû être informé.

Et lui ? N’était-il pas le dindon de cette tragique farce, lui qui ne voulait que traverser ces maudites années en protégeant sa famille. Il se ressaisit et fit une rapide tournée des chambrées. Parfois les infirmières avaient couché deux « malades » dans un même lit ce qui n’avait rien d’extraordinaire. Comment réagirait un schizophrène en présence d’un exilé juif à ses côtés, un juif qui ne comprenait pas un mot d’italien ?

-          Toi, tu es un chien, tu souris et tu aboies si on te parle, compris ?

-          Verstanden, Doktor.

Il s’était adressé en allemand à un maigrichon qui tremblait de peur.

-          Ich habe ebenso Angst, wie du. Carlo, le monsieur là, c’est ton chien, protège-le, hein? mais ne l’ennuie pas il pourrait te mordre.

-          Il mio cane ? Ho sempre sognato di avere un cane, grazie !

Par chance ces fuyards n’étaient qu’une dizaine.

 

Vers minuit les miliciens envahirent l’annexe, Chiari en tête. Ils foncèrent au sous-sol remuant la poussière dispersée par les infirmières.

Sestan les attendait dans son bureau.

-          Sestan ? Tu travailles la nuit maintenant ?

Le pingouin n’était pas intelligent mais rusé. Il avait acquis une certaine expérience depuis que le parti l’avait lancé à la chasse aux « étrangers ». Il ramenait ses quotas de sans-papiers que l’OVRA se chargeait ensuite d’interroger et de charcuter à la Risiera di San Sabba, convertie en centre de détention.

-          Je sais ce que tu cherches, alors cherche.

-          Mes informateurs ne se trompent jamais.

-          Et si on t’avait envoyé ici pour un autre motif.

-          Quoi ? Toi, on t’en voudrait à ce point ? 

-          Aujourd’hui ne pas prendre sa carte du parti, c’est une provocation. Mais je te l’ai déjà dit, je suis un ex-conseiller du parti populaire, un catholique et rien de plus, ça déplaît à certains qu’on me laisse encore diriger cet asile de fous.

-          Directeur, ça n’est pas la gloire. Des envieux, des jaloux ? Tu m’étonnes.

Ils firent ensemble le tour des étages. Lorsque Chiari posait une question à un vrai ou à un faux malade, il n’obtenait que d’ahurissantes réponses, des jappements, des cris d’oiseaux ou un salut fasciste. Chiari renvoya ses hommes.

-          Bravo ! Je t’aime bien Sestan et puis, qui sait, si jamais, tu pourras témoigner en ma faveur.

-          Je le ferai sans hésitation, moi aussi je t’aime bien.

Falco sortit une bouteille de grappa et en remplit un verre au milicien. Il l’aida à boire.

-          Putain, elle est bonne, toujours de chez ton beau-frère de Gorizia ?

-          Mon beau-frère ? Pas revu depuis deux ans. Mais ses parents restent les fournisseurs de notre bottega de San Michele. Jambons, salamis, malgré la crise il reste une clientèle qui a les moyens de payer la qualité. Si tu veux je te ferai livrer, quoi ? Cinq, dix jambons ?

-          T’en fais pas, je passerai en personne, parait que ta sœur a eu un bébé. Le papa ?

-          Ma sœur est aussi folle que mes internés depuis la mort de son fils. Qu’elle fornique à Opicina avec m’importe qui, je ne veux pas le savoir du moment qu’elle reste en vie. Il y un an elle ne parlait que de se jeter par la fenêtre. Alors ! Tu n’es pas moins secourable pour les tiens, non ?

-          Je passerai chez toi, je passerai.

-          Et souviens-toi, quand tu auras besoin de moi je serai là, quoiqu’il arrive. Tu y penses de temps en temps ?

-          Personne ne me prendra vivant.

-          Tu te tireras une balle ? Comment t’y prendras-tu ?

Sestan accompagna sa répartie d’un geste des deux bras. Cynique.

Les informateurs de la milice surveillaient donc ses activités et sa famille. Qu’allait-il faire d’Esther ? Un problème après l’autre, compartimente, souffla le sage Kratochwill.

Conseiller à sa sœur d’afficher le comportement d’une débile mentale n’était pas un obstacle. Linuccia reportait sur son bébé l’excessive et tendre affection qu’elle avait eue pour son défunt Bruno. Le handicap de Lucia accentuait encore cet amour délirant. Clara, la fille d’Elsa l’ancienne prostituée, dormait avec la petite sourde. Elles avaient trouvé leur complicité, par gestes, par clins d’œil, par éclats de rire. Le silence de l’enfant tranquillisait l’anxieuse adolescente.

 

-          Si ce salopard de Chiari débarque ici, cachez-moi cette fille. Je connais ce cochon, Clara est de cette chair fraîche dont il se régale.

 

Il avait oublié Esther. Elle était reposée, coiffée, souriante.

-          Parce qu’elle est chez moi, elle s’imagine en sécurité ?

-          Falco ? Mon Falcolinetto ?

-          Rien Linuccia, j’ai peur. C’est tout. Je n’ai pas choisi ce qui nous arrive. 

 

L’intruse raconta son départ de Genève. Emilie voulait la précéder en Palestine. L’infirmière avait cru organiser au mieux la fuite de son innocente dryade. Hélas le passeur n’avait pu traverser la frontière française et rejoindre Nice comme prévu, il avait été forcé de revenir en Suisse et de descendre vers le Tessin, ce qui fit un grand détour. De là il espérait encore rejoindre la Côte d’Azur et leur point de ralliement. Le troupeau se décourageait et s’épuisait en déplacements pénibles et de plus en plus dangereux. A bout de courage, leur guide s’orienta vers le port de l’Adriatique, le « Port de Zion » d’où des milliers de Juifs avaient autrefois transité sans ennui. Brosenbach prit le relais et improvisa la suite en les cachant au sous-sol de l’Institut. Esther lui avait parlé du docteur Sestan et il l’avait alors conduite jusqu’à la rue San Michele. 

-          Il m’a donné cette lettre pour toi.

 

Brosenbach l’attendrait à l’Etoile Polaire entre dix heures et midi ou au café Tommaseo dès trois heures de l’après-midi.

-          Toi et Carla, vous ne mettez plus le nez à la fenêtre. Si Chiari s’invite, Beppa tu les caches. Linuccia, n’oublie pas, tu es folle, et avertis Elsa à la bottega, qu’elle vous alerte si elle aperçoit des uniformes. Qu’elle ne parle à personne. Elle connaît le pingouin et son appétit pour les nymphes.

Le médecin sentit une fatigue l’écraser, il avait eu très peur. Roberto, pourquoi ne rentres-tu pas, toi tu saurais nous sortir de là. Où était-il ce frère disparu il y a plus de vingt ans ? Il fallait agir. Agir ?

 

En sortant Falco fit un signe complice à Elsa qui l’observait de la boutique tandis qu’il enfourchait sa bicyclette.

-          Un professore come lei che deve sportarsi a bicicletta !  Che miseria.

Sestan disparut au coin de la rue. Au Garibaldi ses amis s’étonnèrent de le voir entrer si essoufflé, la chemise trempée. 

-          Je vous expliquerai !

Il continua sans son vélo, s’échappant en longeant les murs. Si un milicien l’avait suivi, il y avait une chance pour qu’il le croie en train de boire son apéro avec sa bande de refaiseurs de monde.      

Au Tommaseo, par prudence, il attendit avant de prendre une table. On lui servit sur le zinc un café serré dans une de ces machines inventées depuis peu par ces Hongrois, les frères Illy. Brosenbach lisait le Piccolo près d’une des solides colonnes de soutènement.