Silence et paroles

21 janvier 2019

Un pied grec 1/14

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Tiens, le premier chapitre: "Un pied grec". Un jeune homme du quartier de la Pera a reçu de sa grand-mère une paire de chaussures qu'elle a achetée sur Internet avec l'aide d'un voisin qui-s'y-connaît. Ces chaussures sont hélas trop petites, du 41, il faudrait du 42. Le petit-fils aimant n'ose pas lui dire qu'elles lui font mal aux pieds.
Mon jeune homme appartient à la minorité arménienne qui occupe la rue machin dans le quartier de la Pera (au nord de la Corne d'Or), quartier chrétien (historiquement :-))) où étaient installés les Génois et quelques ambassades dont celle de France au XVIIeme siècle).  
Mon Arménien a une petite amie juive (ça pimentera) bien plus éveillée que lui. Se faire chrétienne elle ne pourra jamais, lui devenir juif l'inquiète. Les familles s'en fichent elles commercent ensemble depuis toujours. Mais le problème c'est ces chaussures trop petites. La fille se moque des pieds "grecs" de son amoureux. 

- Un pied grec ? 
Donc la petite maligne décide de commander de son côté, à la même compagnie,une même paire de chaussure mais du 42. Une fois reçue elle renvoie tout ça dans les dix jours comme c'est permis mais en remplaçant les "42" par les "41" qui torturent les orteils grecs de son bon ami. Ils n'y verront rien.
Bon, tu as une idée. 

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Grand-mere 2/14

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Le deuxième chapitre: "Grand-mère". La grand-mère tombe dans les escaliers de sa maison et meurt après deux jours à l'hôpital. Le responsable religieux de la Communauté arménienne (du Quartier blabla...) souhaite organiser de dignes funérailles dans la tradition de l'Eglise arménienne, la vieille morte il s'en moque mais il a envie d'une jolie cérémonie. Démarches et négociations auprès des autorités locales qui ne tolèrent ces manifestations non-islamiques qu'à l'occasion d'un enterrement. La cérémonie est grandiose, un long cortège (avec fanfare) traverse le quartier pour aller au cimetière XXY où l'on enterre les Chrétiens. Pris de curiosité des centaines de musulmans turcs se joignent au défilé ce qui inquiète soudain la police, elle intervient et asperge les participants avec leurs lances à eau. Les souliers du petits fils sont trempés et foutus, le pope arménien est furieux.

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11 janvier 2019

Glossaire A - J

A:

 

 

B:

 

 

C:

 

 

D:

 

 

E:

 

 

F:

 

 

G:

 

 

H:

 

 

I:

 

 

J:

 

 

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Glossaire K - Z

K:

 

 

L:

 

 

M:

 

 

N:

 

 

O:

 

P:

 

Q:

 

R:

 

S:

 

T:

 

U:

 

V:

 

W:

 

X:

 

Y:

 

Z:

 

 

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Galata Notes et liens.

 

C'est Byzance ! 
Que ça n'intéresse quasiment personne, que cette affaire de Byzance-Constantinople-Istanbul n'excite que moi, je m'en arrange, surtout depuis la mise en hibernation de mon bloguinatzet. Ce qui me désespère (carrément ? Ouais !) c'est ma lacune en matière de méthode. 
Les articles ne manquent pas, tu trouves des masses à lire sur Byzance, ses origines, sur "pourquoi Constantinople est restée Byzance de cœur" malgré la chrétienté, sur la chute de 1453 et la fausse tolérance de l'Empire ottoman envers une culture qui l'époustouflait tant elle avait su amalgamer les savoirs de l'Egypte et de la Grèce.
Alors comme les sauveteurs en Thaïlande je creuse d'en bas (Byzance) et d'en haut (Istanbul moderne), tu creuses, tu creuses des tunnels et tout s'écroule sur toi.
J'ai ouvert un Glossaire, ailleurs je stocke des liens, ailleurs encore des images. 
C'est passionnant et désespérant. 
J'y arriverai. Simplement parce que je ne cherche pas à raconter l'Histoire mais l'histoire d'une poignée de Stambouliotes  de diverses (et lointaines) origines... grecques, arméniennes, juives, latines, bulgares,...qui survivent aujourd'hui dans cette mégapole. Des gens qui savent deux choses: nous ne sommes pas des Turcs, ils sont nos maîtres.

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Salut Grand,

Merci pour tes conseils. Je te l'avais écrit: rien d'historique dans mon prochain ouvrage. Ce que je souhaite c'est entrer dans ces atmosphères ... historiques en remontant de l'Antiquité et en redescendant du XXIeme siècle pour m'en imprégner. Point de rencontre virtuel et non spécifique: mon Père Gachoud, missionnaire jésuite 1696-1726, notre grand-oncle Jérémie m'inspirera.

Tiens, le premier chapitre: "Un pied grec". Un jeune homme du quartier de la Pera a reçu de sa grand-mère une paire de chaussures qu'elle a achetée sur Internet avec l'aide d'un voisin qui-s'y-connaît. Ces chaussures sont hélas trop petites, du 41, il faudrait du 42. Le petit-fils aimant n'ose pas lui dire qu'elles lui font mal aux pieds.
Mon jeune homme appartient à la minorité arménienne qui occupe la rue machin dans le quartier de la Pera (au nord de la Corne d'Or), quartier chrétien (historiquement :-))) où étaient installés les Génois et quelques ambassades dont celle de France au XVIIeme siècle).  
Mon Arménien a une petite amie juive (ça pimentera) bien plus éveillée que lui. Se faire chrétienne elle ne pourra jamais, lui devenir juif l'inquiète. Les familles s'en fichent elles commercent ensemble depuis toujours. Mais le problème c'est ces chaussures trop petites. La fille se moque des pieds "grecs" de son amoureux. 


- Un pied grec ? 
Donc la petite maligne décide de commander de son côté, à la même compagnie,une même paire de chaussure mais du 42. Une fois reçue elle renvoie tout ça dans les dix jours comme c'est permis mais en remplaçant les "42" par les "41" qui torturent les orteils grecs de son bon ami. Ils n'y verront rien.
Bon, tu as une idée. 

Le deuxième chapitre: "Grand-mère". La grand-mère tombe dans les escaliers de sa maison et meurt après deux jours à l'hôpital. Le responsable religieux de la Communauté arménienne (du Quartier blabla...) souhaite organiser de dignes funérailles dans la tradition de l'Eglise arménienne, la vieille morte il s'en moque mais il a envie d'une jolie cérémonie. Démarches et négociations auprès des autorités locales qui ne tolèrent ces manifestations non-islamiques qu'à l'occasion d'un enterrement. La cérémonie est grandiose, un long cortège (avec fanfare) traverse le quartier pour aller au cimetière XXY où l'on enterre les Chrétiens. Pris de curiosité des centaines de musulmans turcs se joignent au défilé ce qui inquiète soudain la police, elle intervient et asperge les participants avec leurs lances à eau. Les souliers du petits fils sont trempés et foutus, le pope arménien est furieux.

L'idée: m'amuser. Tu comprends aussi bien que moi ce besoin, particulièrement en des périodes  difficiles - mais non tragiques - de nos modestes vies. Autrement dit: écrire "pour moi", un peu selon ta "philosophie" égocentrique, non-égoïste. Mais quand même (essayer d') écrire un truc lisible par d'autres, pour le plaisir de partager le moment venu.

Alors quelle importance peut avoir l'Histoire archi-compliquée de "Byzance"? C'est là que je parlais de fantômes. Je suis en effet convaincu qu'en m'imprégnant des Grecs de Byzance (enfin pas trop d'imprégnation grecque !!!), du déménagement avec armes et bagages de Constantin d'Italie en.... sa colonie grecque, des enculages de mouches religieuses qui suivirent,  du pillage fraternel des Croisés, de la longue patience des Ottomans, de leur étonnante tolérance envers les Chrétiens et les Juifs, de l'apparition surréaliste des missionnaires jésuites (début 17eme), de la montée du nationalisme turc,... convaincu que cette imprégnation apportera des couleurs à un récit sans trame, sans paroxysme, sans dénouement (donc pas de commencement, pas de milieu, pas de fin).
Voilà, c'est uniquement pour cet objectif (et non pas "pour cette raison") que je veux avaler tout ce que je peux avant de me lancer. 

Tes guides touristiques me seront précieux car ce qu'on trouve aujourd'hui pour aider le visiteur de passage à Istanbul est peu utilisable, trop de noms en turc. 

Ce qui m'étonne: comment les pièces du Lego s'assemblent dans ma tête avant même que j'écrive la moindre page. 
- Les fantômes mon Papy, chez nous on appelait ça les Flottants !

Historique, histoire, - Commune de Treyvaux

https://doc.rero.ch/record/22499/files/Fribourg_L.Emulation_1856.pdf, page 289

Journal_53.pdf, article , musée gruerien, Bulle.

Premier concile de Nicée — Wikipédia 

Le concile de Nicée (20 mai 325)

DHGE - Revue d'histoire ecclésiastique

Études : revue fondée en 1856 par des Pères de la Compagnie de Jésus | Gallica

Full text of "Revue historique vaudoise"

Conflicting Visions of the Jesuit Missions to the Ottoman Empire, 1609–1628 in: Journal of Jesuit Studies Volume 1 Issue 2 Year 2014

Le P. Jacques Gachoud, jésuite fribourgeois (1657-1726)

Great Online Encyclopaedia of Constantinople 

https://books.google.ch/books?id=LF8uer6PMfAC&pg=PA146&lpg=PA146&dq=jesuite+constantinople&source=bl&ots=B1FEPFU38-&sig=WYQi-t2ZnsNPzTS9esn1D

The Society of Jesus and the Early Modern Christian Orient - Brill Reference

https://books.google.ch/books?id=0jQyDwAAQBAJ&pg=PT1385&lpg=PT1385&dq=jesuite+constantinople&source=bl&ots=digPXwtngE&sig=HS9dCHMqfDJr7uk4F

https://books.google.ch/books?id=zDkN2mkRqQsC&pg=PA68&lpg=PA68&dq=jesuite+constantinople&source=bl&ots=_r4EpZvbad&sig=oDD-A88UpGRSrcM8RUxG

Informationvine.com

Économie et société à Byzance (viiie-xiie siècle) - Éditions de la Sorbonne

 

 

 

 

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10 janvier 2019

Byzance photo

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Constantinople, photo

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Istanbul moderne photos

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08 décembre 2014

0. Miramar

 

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Trieste

 

Miramar

 

 

Voilà plusieurs années que l’Impératrice Sissi n’est pas revenue à Miramar. Son époux, l’empereur François-Joseph, s’est encore fâché avec sa capricieuse Urbs fidelissima, son unique accès à la mer. Le vieil autocrate entretient une relation passionnelle avec cette cité, surtout depuis qu’il a dû abandonner ses plus nobles possessions italiennes.

Mais il tient malgré tout à participer à la revue annuelle des troupes. La revue est organisée par le gouverneur général von Bruck en l’honneur de l’Empereur d’Autriche, du Roi de Hongrie, du roi de Bohême, du roi de Jérusalem, de l’ex-duc de Toscane, du duc de Cracovie et du duc de Lorraine. François-Joseph est tout en un, dernier survivant du Saint Empire Germanique. Le dernier ? S’en doute-t-il ?

Sa marine parade dans le golfe, les troupes défilent le long du Corso, l’artère principale de la ville. Impossible d’éviter le Corso, cette longue rue étroite à l’italienne mais bordée d’immeubles cossus d’une lourde architecture viennoise. Marins et fantassins se retrouveront sur le quai San Marco. Le jeu est double, l’empire montre sa force, la cité son opulence. Les complices parlent des langues différentes mais se comprennent.  

Pas un Triestin ne manquerait le rendez-vous, quels que soient ses sentiments envers la monarchie. On aime les uniformes, les chevaux qui piaffent et la fanfare militaire.

L’empereur dormira à Miramar, la résidence d’été construite par son malheureux frère, mort bêtement au Mexique, une trentaine d’années auparavant, piégé par l’hypocrite Napoléon III. On murmure que cette magnifique bâtisse, qui domine la mer, porte malheur à ceux qui y séjournent. Planté sur son rocher, Miramar ressemble à un gâteau de mariage. En hiver le froid et la bora lui donnent une teinte sucre glace. Le Habsbourg a la bonne idée de ne jamais prolonger ses visites sur la côte adriatique.  

 

******

 

C’est heureux car Umberto Sestan tient à ses habitudes, celles du samedi en particulier. Sa partie de boules avant que le soleil ne devienne trop lourd. L’apéro au Flora où chacun, qu’il ait gagné ou perdu, relance un cochonnet imaginaire pour amorcer l’une de ces joutes verbales qui leur donnent raison de boire encore. Et celles-ci, ces joutes, doivent toujours débuter par un sujet anodin. Un compère lance des reproches à son doublon, reproches qui n’en sont pas.

-          Tu leur as fait une fleur ! Fallait…

-          Fallait, fallait quoi ?

-          Tu pointes trop « mou ».

Ce n’est qu’à la deuxième tournée qu’on attaque du plus cérébral.

-          Tu montes à Opicina ?

 

La question est inutile mais rituelle. De juin à fin septembre les Sestan passent la fin de semaine dans leur maisonnette d’Opicina, située à juste une dizaine de kilomètres du port franc, sur le flanc de Monrupino. Le confort de ce cottage reste sommaire, qu’importe, la famille y dort rarement plus d’une nuit ou deux. De là-haut, impossible d’apercevoir la mer, le village s’est enlisé dans une minuscule cuvette. Oublier le port fait partie du dépaysement. Et derrière c’est le Karst, presque une autre planète, avec son plateau aride et rocailleux, avec, au fond, la forêt de chênes.

Sestan loue une berline. Le cocher dormira dans la grange, en annexe, son cheval lui tiendra compagnie en attendant le dimanche soir quand il redescendra ses clients à leur domicile de la rue San Michele. Lui aussi apprécie « l’air de la montagne ». Si son bourrin peine à la montée, après, après ils ont la nuit pour récupérer. Et puis les deux florins que lui verse ce bourgeois sont les bienvenus. Mieux, le patron partage le couvert et le vin est bien choisi. D’ordinaire, lui, il se contente d’une piquette.         

 

Le dimanche matin les enfants jouent dans le jardin en attendant l’heure de la messe à l’église Sant’Antonio. Roberto, l’aîné, provoque son frère avec un sabre de bois.

-          Je t’aurai sale Ras Tafari !

-          Adoua est à nous. Rentrez chez vous cochons d’Italiens.

-          A mort Ménélik. En avant les Bersaglieri !

Falco-Ménélik perd toujours ce qui contredit l’histoire. Roberto s’en fiche, pas question de se faire nègre pour justifier sa victoire.

 

La mère gronde qu’il est l’heure et qu’on n'aura plus le temps de se changer si l’un ou l’autre salit sa chemise blanche. Linuccia tente de suivre ses frères en se traînant à quatre pattes.

-          Porca miseria ! Vai a macchiare il tuo abito.  

La gamine ne comprend rien, sinon que sa maman crie. Le père discute avec le cocher en attendant que son monde soit prêt.

Le premier grand moment c’est le repas qui suit l’office religieux. Pendant la messe, Beppa la servante a préparé des mets délicieux et des gâteaux pour le dessert.

La deuxième réjouissance, c’est l’excursion qui suit le déjeuner. Selon l’humeur et le ciel, la famille se laisse balader sur le Carso, au pas tranquille du bidet que fouette son conducteur pour ne pas s’endormir, ou alors on pousse jusqu’à la Grotta Gigante proche de San Canziano. Le chef de famille explique comment la mer a creusé secrètement les falaises durant des milliers d’années. Il raconte et colore son récit en y mêlant les Argonautes et leur Toison d’or. Roberto ne croit pas plus à ces légendes qu’au père Noël. Linuccia tente de se défaire des bras de sa maman. Falco écoute et s’inquiète en silence d’un sous-sol plein de trous et de cavernes humides qui pourraient s’effondrer. Vers trois heures l’équipage s’arrête dans une osmiza où la patronne leur sert une cruche de vin blanc, que tout le monde goûte, et du prosciutto coupé en fines lamelles. On ne traîne jamais.

Au retour le père Sestan s’installe sur sa chaise longue sous la tonnelle et fume son troisième cigare. Sa femme le guette car, chaque fois, son mari s’endort au risque d’enflammer chemise et gilet. Elle cueille in extremis le panatella et l’écrase sous son talon. La Vierge Marie ne fait pas mieux avec son serpent.

-          Misère, proteste Umberto, il était encore tout bon.

-          Tu as des cendres partout.

Il pense qu’elle est jalouse de ses cigares, du plaisir qu’il trouve à les sucer. Si par malchance la pluie tombe ou si la bora souffle avec méchanceté, ainsi qu’elle sait le faire, souvent sans prévenir, le père Sestan reste sur son transat loin de s’émouvoir. Sa fidèle compagne vient alors l’emballer dans un gros manteau qu’elle couvre d’une toile de jute. Seule la tête dépasse.

-          Merci femme.

-          Espèce de têtu d’Arménien !

L’homme à cet instant voisine la béatitude suprême.

-          Pourrais-tu encore me rallumer mon cigare, mes bras…

-          Bourrique !

-          Enfonce un peu plus mon chapeau.

 

Durant les congés scolaires il arrive que les Sestan allongent leur séjour, deux nuits de plus, mais c’est exceptionnel tant le père tient à ses rendez-vous au Flora. Il n’hésite pas à user d’une excuse professionnelle pour rentrer en avance à son deuxième bureau.

Ces occasions, les deux frères en profitent pour retrouver quelques  vauriens du village et la bande disparaît à la maraude, surtout celle à la rhubarbe, rhubarbe qui finit par donner la diarrhée à ces gamins de la ville. Madame Sestan les laisse faire, elle se souvient de son enfance du côté de Bassano en Vénétie. La nostalgie la rend faible et indulgente. Et à quoi bon punir les brigands, la colique le fait à sa place. Les Sestan sont fragiles des intestins et ces deux-là ont hérité de leur père. Elle cherche alors sa dernière, qui, elle, la mère en est convaincue, a de solides tripes bassanese. 

- Hein toi ?

Elle attrape la polissonne et la prend dans ses bras.

-          Beppa, Beppa, tu n’oublies pas sa tétée ?

La servante a toujours les seins pleins de lait, voilà deux ans qu’elle travaille chez eux, fait le ménage, la cuisine, sans se fatiguer. La Slovène n’a rien oublié de son malheur mais elle croit que le Ciel lui a offert une solution de rechange pour calmer ses tétons. C’est toujours joyeuse qu’elle se dégrafe pour allaiter Linuccia. Elle le fait n’importe où. Les garçons sont habitués, le père Sestan ne se gêne pas pour guigner.

-          Umberto !

-          Quoi, quoi ? Ce qui est beau est beau !   

 

**********

 

Un cousin et le hasard lui permirent autrefois de rencontrer son futur mari. D’italienne Teresa Lazzarotto était devenue Signora Sestan, citoyenne de l’empire austro-hongrois, mais elle ne s’en inquiéta jamais avant 1915. L’ordre « germanique » lui convenait. Son époux était lui-même d’une famille d’immigrés arméniens. L’Arménie ? Son beau-père lui avait montré une fois où se cachait cette terra incognita qu’elle confondait avec l’Amérique. Le projet d’alliance n’avait pas suscité la moindre réserve de ses parents puisque les Arméniens sont des catholiques de la première heure et que son promis occupait une position enviée dans une compagnie triestine à majorité italienne. Et du côté des Sestan, on ne demandait pas mieux que de se fondre un peu plus dans l’italianité.

La mariée avait fait son devoir et pondu trois enfants dont deux mâles. Depuis la naissance tardive de Linuccia, son mari se montrait moins ardent. Il restait tendre, attentif et soucieux de l’éducation de sa progéniture.

Madame Sestan s’accommoda de cette situation. Ses rares mais fidèles amies avaient subi un sort comparable. Les femmes de bourgeois finissent par prendre leur rôle au sérieux. Elles soignent leur toilette, se font belles pour aller à l’opéra où l’on présente les Nozze istriane et même La Bohême du Maestro Puccini.

A l’annonce du printemps ces dames accompagnent leurs époux sur le Molo Giuseppino. Les messieurs s’installent sur un banc tandis qu’elles papotent debout, sous leurs ombrelles. 

-          Ils vont aller à la Pescheria !

-          Et nous à la pasticceria !

-          Oui, ces demoiselles n’ont pas pris nos rondeurs.

Ne valait-il pas mieux que leurs hommes dépensent un peu d’argent dans ces maisons closes que les voir s’enticher d’une hirondelle. Maîtresse de maison c’est déjà bien !

-          Mais vous ne lui reprochez rien ?

-          On assure que l’endroit est propre et que la tenancière n’est pas voleuse. Alors ? Et il se confesse chaque année avant Pâques.

 

Umberto Sestan remplissait avec conscience sa tâche de fondé de pouvoir. En signant un document du bec de sa plume, il se demandait parfois si une tâche se remplit ? La Generali employait une dizaine de cadres supérieurs. Les plus dynamiques se voyaient confier des missions à l’étranger, Londres, Munich, Vienne, Prague, Milan et Rome. Lui protégeait sa vie de sédentaire. Était-ce un manque d’ambition ?

Cet employé exemplaire préférait les boules du samedi matin, ses escapades en famille du côté d’Opicina, ses interminables disputes apéritives au Flora.

Son intelligent directeur sut tirer profit des attirances casanières de ce paisible subordonné. En confiance, il en fit son premier substitut. L’homme ne lui causait aucune ombre et manifestait une loyauté sans pareille. 

Sestan devint au fil des ans, presque malgré lui, un homme important au sein de la Generali mais il demeurait quasi invisible. Il planifiait, négociait, arrondissait les angles, suivait les dossiers sensibles, sans jamais tirer gloire d’un succès ou le plus modeste profit personnel d’une entente privilégiée avec un gros client.     

-          Vous me reposez Sestan, lui répétait souvent Masino Levi, directeur des Assicurazioni Generali.

Enfin ? Sa position d’initié lui permit d’acquérir sans vilains scrupules et à bas prix des terrains dans les environs de Gorizia. Il n’en avait pas le moindre usage mais le placement ne présentait aucun risque.   

 

Levi, bien qu’il fût juif, occupait un siège au Conseil de la Diète (Marche julienne + littoral slovène, le Triveneto selon Graziadio Isaia Ascoli). Sestan, lui, ne s’intéressait pas à la politique, cependant il savait cultiver ses relations. Les cinq cents familles de la bourgeoisie tenaient les rênes du gouvernement local. Il fallait saisir à temps l’importance des rumeurs viennoises que colportaient d’insidieux ronds-de-cuir autrichiens, prévoir et anticiper les décisions d’un empereur solitaire qui se méfiait de son ministre-président et supportait mal toute contestation de sa suprême autorité. Sestan maîtrisait ces micro et macro événements politiques qui régissaient les activités portuaires et celles des chantiers navals. La bonhomie du fondé de pouvoir inspirait confiance. Cet homme rebondi et toujours bien mis n’avait jamais trahi personne. Sa discrétion et son apparente modestie lui permettaient d’obtenir des informations précieuses qu’il ne manquait pas de rapporter à son directeur.

Et Levi appréciait cet inconditionnel dévouement.

 

Mais le meilleur de son temps Sestan le passait au Flora et au Stella Polare. Ici et là, ce commis du capitalisme pouvait libérer sa joyeuse et truculente nature. Le pittoresque personnage aurait surpris son épouse si elle avait eu l’audace d’imposer sa présence à ces piliers de bistro. Pittoresque, il l’était par son attitude, par sa curiosité, par son sens de la repartie et par l’absence de jalousie. Qualités qui n’en faisaient pas un niais.  

L’apéritif n’était pas formellement interdit aux dames mais personne jusqu’ici n’avait eu l’idée incongrue d’en inviter une. De quoi auraient-ils pu s’entretenir en leur présence ? A l’occasion on tolérait un gamin dont le père n’avait pu se débarrasser. Le piccolo recevait son sirop qu’il siphonnait bruyamment le verre bien serré entre ses deux mains.

 

Avec ses contemporains Sestan retrouvait le goût de la joute oratoire, ces bavardages le ramenaient à Prague où il avait en son temps étudié le droit commercial. Autrefois, son père avait fait un énorme sacrifice pour lui payer les meilleures études possibles. Et là, au Flora ou au Stella Polare, on parlait de littérature et d’art. Ses amis écrivaient et nul ne le savait. Lui n’écrivait pas mais lisait ce qu’ils publiaient à l’occasion. Certains envoyaient leurs textes à La Voce, une revue irrédentiste qui paraissait à Florence.

Ils le faisaient sous un pseudonyme, par sécurité. Si le K.u.K. (Kaiserlich und Königlich) se montrait tolérant, ses services de renseignements fonctionnaient bien.

-          Alors, Umberto, que penses-tu de mon dernier papier ?

Son avis pesait plus lourd que celui des autres scribouillards de la tablée, parce qu’il ne les concurrençait pas, parce qu’il n’avait pas besoin de se comparer.

L’Arménien comprenait la quête d’identité de ses amis mais l’empire restait un plus solide garant d’une mixité ethnique que la monarchie savoyarde.

-     C’est une longue histoire qui nous unit aux Germains.

 -    Les Croates hein, que pensent-ils de leurs maîtres hongrois !

-          Tu mélanges politique et création artistique.  

C’était reparti. Parfois les empoignades devenaient mauvaises, par chance il s’en trouvait toujours un pour calmer les plus enragés. Ils s’insultaient en patois. Le choix d’un vocable, son origine, définissait l’intensité de l’assaut. L’appareil génital mâle et son orientation alternatifve annonçaient une charge provocatrice, encore amicale, l’allemand, ou plutôt l’autrichien, sonnait un changement de dialectique et anticipait un raidissement philosophique, le slovène servait à rabaisser son interlocuteur, le comparant à un campagnard illettré, la limite à ne pas franchir c’était l’invective en serbo-croate. L’offensé ainsi cravaté quittait la table en promettant qu’il n’y remettrait plus les pieds ! L’intervention d’un conciliateur s’imposait alors. On rattrapait l’indigné par la manche. Le « serbo-croate » présentait ses excuses, marmonnant qu’il ne regrettait rien. La vie politicienne n’influençait que de biais leurs discussions. Ces intellettuali juraient qu’ils la méprisaient. Personne n’amorçait un débat sur ce sujet ou à de rares exceptions qu’imposait l’actualité. Chacun connaissait les affinités de son voisin, les verres vides, pas un n’y faisait allusion. L’apéritif avait ses règles et son éthique. Si par effet de cascade, les protagonistes en arrivaient à échanger des histoires grivoises, l’anecdote, fausse ou authentique, restait secrète. 

 

Rentré chez lui, le père Sestan redevenait un honorable bourgeois. Il posait son chapeau sur le guéridon près de l’entrée mais il gardait son veston. L’épouse mesurait l’état d’ébriété de son mari au nombre de boutons qu’il ouvrait à sa chemise. Entre son bureau de la Piazza Grande, ses escales au Flora et/ou au Stella Polare, ses fins de semaine en famille, le cinquantenaire trouvait encore à loger une visite hebdomadaire à la Pescheria. Il ne s’en confessait à son curé qu’une fois l’an, la veille de Pâques. Le prêtre, plus curieux que sermonneur, le grondait pour la forme.

-          Je ne te demande pas de jurer que tu n’y retourneras pas, Umberto, ça te ferait cinquante-deux péchés de plus. Te absolvo. Joyeuses Pâques, mon fils.

Lorsque son fils aîné célébra ses dix-huit ans il l’emmena discrètement au bordel. Le père avait monté son affaire avec la tenancière.

-          Roberto est entre de bonnes mains, lui garantit la patronne.

Roberto était un garçon doué. Le jeune homme avait suivi ses études secondaires au collège allemand. Son père pensait en faire un architecte ou un avocat. Le bachelier suggéra la marine.

-          La marine, quoi, tu veux naviguer pour la Lloyd ?

-          La marine de guerre.

-          Ça m’étonnerait que les amiraux hongrois engagent des « Italiens » ou alors comme sous-officiers, au mieux ?

 

Son second l’inquiétait. Falco avait lu un article sur le monastère San Lazzaro degli Armeni perdu dans la lagune de Venise. Il parlait de se faire curé.

-          Écoute, je veux bien vous y emmener l’été prochain, je connais l’endroit, réfléchis, tu as le temps, Dieu n’est pas pressé.

Le papa songea non sans tristesse que ce ne serait donc pas, l’an venu, une excellente idée de conduire son cadet à la Pescheria. Ce bon père considérait de son devoir de chaperonner les premiers pas de ses garçons. Une experte vaut mieux qu’une jouvencelle pour vous débourrer un âne. La recette permettait aussi d’ouvrir les yeux d’un néophyte en lui épargnant ensuite une de ces amourettes trop distrayantes. En somme, était-ce pour se justifier face au Très-Haut, il s’agissait-là d’un investissement raisonnable. Il faisait d’ailleurs une semblable analyse en ce qui concernait la consommation d’alcool. Il est préférable que mes fils s’enivrent une fois en ma présence plutôt que de se faire piéger lors d’une sortie entre amis.

 

.........................

 

Parfois les habitués du Flora savaient rester sérieux.

-          Les Baltazzi étaient de Venise. Une famille de banquiers qui a fait fortune à Istanbul.

-          Qu’est-ce qu’elle faisait à Vienne ?

-          Tu sais, les Habsbourg s’entendent bien avec le Sultan, la Bosnie ne vaut pas une guerre. Le frère de cette malheureuse était un compagnon de chasse de l’Archiduc.

Les journaux ne parlaient que de la mort mystérieuse de l’héritier austro-hongrois. Si personne n’osait évoquer un suicide, l’hypothèse d’un crime supposait d’inquiétantes menaces. 

-          Et qui les aurait tués ?

-          Les agents de Bismarck ?

-          Des Serbes ?

-          Et pourquoi ne serait-ce pas une jolie histoire d’amour qui tourne mal ?

Ettore voulait y croire. Certainement pas par romantisme, bien au contraire. Inconsciemment il ne faisait que témoigner de son pessimisme. « Prendre de l’âge »  l’obsédait, lui pesait. Il apprenait à forniquer par procuration.

-          Tout se délabre, l’amour, la prostate, le cerveau, la mémoire n’y échappent pas. Le Rodolphe n’était pas tout frais.

-          Syphilitique tu veux dire.

    

Que les amants de Mayerling aient pu se tuer par amour les troubla encore cinq minutes. Au fond l’affaire ne les intéressait pas. Ils tentaient d’évaluer l’impact de ce double suicide sur la politique déjà austère de François-Joseph, père de l’infortuné... suicidé.

Ainsi passaient les ans. Ces hommes dans leur cinquantaine se retrouvaient chaque soir, quelle que soit la saison, dans l’un ou l’autre de ces cafés. Au printemps revenu, les compères s’installaient sur le trottoir transformé en terrasse. En automne quand la bora devenait mauvaise et piquante nos frileux se remettaient au chaud près du poêle où le tenancier rôtissait des châtaignes. Leurs conversations suivaient un cycle : rapide revue politique des affaires et des décrets impériaux, les fluctuations du commerce portuaire, la mise à l’eau d’un navire, une prochaine visite princière, les fraîches livraisons des bordels et, arrivés au bout, au bout de quoi, ils reprenaient leurs joutes littéraires. Les candides, qui n’écrivaient pas, conseillaient avec maestria leurs amis poètes, essayistes ou romanciers. Un thème revenait plus souvent depuis quelques mois, la vieillesse, l’horrible perspective de la sénilité.

-          Il tempo dell’inutilità !       

-          Ce qui dure devient mou.

-          La coscienza della senilità

Les partisans d’Épicure perdaient toujours la bataille. Ou alors ils préféraient baisser les armes, derrière les arguments de leurs contradicteurs se cachait une réelle douleur. A quoi bon prouver, tenter de croire qu’on le prouvait, que les vieux jours ont leur charme. Un passé bien rempli, riche d‘anecdotes et de souvenirs, suffisait-il, suffit-il au bonheur de survivre ?

-          Je ne te parle pas de ça mais du délabrement, tu ne le verras pas venir.

-          Ma femme est bonne chrétienne, elle me torchera le cul !

 

.................

 

Sissi, elle, n’était plus revenue à Miramar depuis longtemps. Les Triestins ne manifestaient aucune affection pour cette arriviste bavaroise, excentrique et fugitive. Cependant ils se réjouissaient du somptueux cortège qui accompagnait chacune de ses visites sur la  mer adriatique. L’impératrice arrivait de Vienne par train spécial. La cavalerie en grand uniforme escortait son carrosse de la Gare Centrale jusqu’au Molo San Marco. La descente du Corso présentait des risques tant la chaussée est étroite.

Du port, suivie de ses gens, elle embarquait sur une galère à voile qui la menait à la résidence de son défunt beau-frère Maximilien. La croisière ne prenait qu’une heure, le long des quais les curieux replongeaient au Moyen Âge. 

 

La rumeur et bientôt l’annonce de sa mort créèrent cependant une intense émotion. Les habitués des cafés ne parlaient que de son assassinat et de son meurtrier, un anarchiste italien. On aurait préféré qu’il fût croate ou serbe.

D’évidence Miramar portait malheur. Son fils Rodolphe y avait aussi dormi. Charlotte, veuve de Maximilien Ier du Mexique, était devenue folle.

-          Heureux qu’c’n’est pas arrivé chez nous !

-          Qu’est-ce qu’elle faisait à Genève ?

-          Triste fin de siècle, espérons que le suivant soit plus joyeux !

-          Pourrait-il être pire ?

La Lloyd-Austriaco lançait d’orgueilleux paquebots, la Compagnie de l’Orient Express prolongeait sa ligne de chemin de fer jusqu’à Zagreb. Les entrepreneurs cassaient d’antiques immeubles pour créer des quartiers plus modernes. Le Borgo Giuseppino, le Borgo Franceschino offraient de l’espace à de futuristes architectes qui ouvraient d’amples avenues, plus larges que le Borgo Teresiano. Ces audacieux mélangeaient la rigueur viennoise et une hardiesse empruntée au baron Haussmann. Le résultat était médiocre. Qu’importe, la bourgeoisie investissait et se relogeait au plus confortable. 

 

Roberto avait suivi l’École de construction navale. L’administration impériale prenait soin d’équilibrer les admissions dans ses prestigieuses écoles. Autrichiens, Hongrois, Tchèques et Italiens se partageaient les places disponibles. Dans un an il serait ingénieur. Son père avait su le convaincre de renoncer à une carrière dans la marine militaire.

Falco, son frère, étudiait la médecine à Vienne. Il avait omis de préciser de quelle médecine il s’agissait. Jamais son père n’aurait compris qu’il puisse se vouer au traitement des maladies de l’âme.

-          Si c’est pour en arriver là, c’était moins coûteux de te faire capucin, aurait-il lancé ! 

 

Déjà qu’au Flora ses propres amis se disputaient sans cesse sur les théories hystériques du docteur Freud. Ettore était le plus mordu. Vittorio pensait qu’on n’y échapperait pas et qu’il fallait donc s’y intéresser. Giorgio répliquait que si Ettore se passionnait pour la psychanalyse c’est qu’il devenait impuissant. Giani affirmait que cette vision analytique,  détumescente, de la relation amoureuse entraînerait la naissance d’un art nouveau, plus libre, toujours irrigué mais teinté d’un romantisme naïf.  

-          Et ton Anglais, il est parti ?

-          Irlandais ! Oui, il est à Zurich pour un mois ou deux.

-          Tes histoires de juifs ne l’amusaient plus ?

-          Il travaille sur un grande romanzo.

-          Un grand roman, un grand roman, et nous alors on se satisfait de petitesse ?

-          Est-ce qu’il t’a dit s’il reviendrait ? Non ! Tu parles ! Il s’est foutu de toi !

Les compétitions de boules le samedi matin, les montées à Opicina dans l’après-midi, parfois un repas chez l’un ou l’autre, les épouses n’appréciaient guère le brouhaha de ces querelleurs. Depuis que le tram 2 circulait de la Piazza Scorcola jusqu’à Opicina, Umberto Sestan invitait ses amis dans sa maisonnette de campagne. L’excursion prenait une allure folklorique. Cinq ou six bourgeois, veston – gilet – cravate, suivis de leur tribu, côtoyant ouvriers, paysannes et  ménagères qui rentraient chez eux, dans ce tramway grinçant, double spectacle pour le prix d’un billet. Ces gens du commun ne se doutaient pas qu’ils partageaient leur voiture - et l’épaisse fumée des cigares - avec la crème littéraire du Küstenland. Les enfants des riches et les enfants des pauvres se dévisageaient en silence tandis que la motrice mordillait la crémaillère pour attaquer la rude montée.

 

Umberto Sestan avait fait ensabler une piste de boules sous un tilleul, derrière la maison, et la bande passait des heures à pointer le cochonnet sans interrompre son débat littéraire. 

Madame Sestan ne tolérait ces importuns que pour plaire à son mari et parce que certains emmenaient leur dame et leur progéniture. Elle était plus italienne que ces épouses citadines. Là-haut, plus à l’ouest, dans sa Vénétie natale, du côté de Bassano, elle se souvenait de grandioses réunions de famille.

C’était comme à l’église. Les femmes se tenaient devant la maison et pouvaient ainsi surveiller leurs gamins en oubliant leurs hommes et leurs dissertations jusqu’à l’heure du repas.

Derrière :

-          Alors, ton Roberto va devenir ingénieur ?

-          Il parle déjà de s’en aller à Gênes. Parait que les chantiers navals sont à la pointe du progrès.

-          Ton deuxième ?

-          Il dottore ! Lui il n’a pas envie de rentrer, Vienne lui plaît.

-          Et ta petite ?

-          Linuccia ! Rien ne presse, la bambina est arrivée sur le tard, qu’elle apprenne à lire et à écrire. Sa mère lui trouvera un mari le moment venu.

Et ensuite l’interpellé manifestait en retour un brin de fausse curiosité :

-          Et ta fille, tu lui as déniché un fiancé ? 

-          Ma femme s’en est chargée, un grullo, le premier de Ferrucio Busoni.

-          Busoni. Busoni des entrepôts de la Lloyd ?

-          Si, j’aurais préféré son puîné qui a du talent pour la peinture, mais il paraît qu’on se marie en bon ordre chez ces gens-là.

-          Bah, elle ne manquera de rien.

-          Espérons !  

 

Devant, les épouses échangeaient leurs avis sur la mode ou sur une recette de cuisine. Elles restaient prudentes en politique et discrètes sur leur intimité. Qu’auraient-elles pu raconter :

 

Le 28 juin 1914 François-Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, était assassiné, ainsi que son épouse Sophie, à Sarajevo. Trois jours plus tard le Viribus Unitis, navire amiral, ramenait les corps en terre autrichienne.

On ferma commerces et cafés. Les Triestins horrifiés et affligés accueillirent le cortège funèbre et l’accompagnèrent le long de sa lente remontée du Corso. Un convoi spécial attendait à la gare. Il ramènerait à Vienne les dépouilles princières. Des milliers de citadins pleuraient. Solidaires des malheurs de leur empereur, ils pointaient, déjà, d’un doigt vengeur ces cochons de bosniaques et leurs complices serbes. En juillet Vienne exigea que ses policiers participent à l’enquête criminelle. En août le chancelier Bethmann Hollweg déclara la mobilisation générale. 

Les Triestins en âge de servir répondirent massivement à l’appel. Oubliaient-ils leur idéal irrédentiste ou détestaient-ils tellement les Slaves ? L’Italie se voulait encore neutre. Alors !

Linuccia fit de grands signes d’adieu à son frère aîné. Les trains réquisitionnés enlevaient leurs bataillons de recrues. On leur donnerait un uniforme à Vienne et ils partiraient au front sans repos. Les Russes soutenaient les Serbes. La guerre n’était pas encore déclarée mais chacun se préparait au combat.

-          Tu iras voir Falco ?

-          Je ne sais pas, me laissera-t-on quitter la caserne ?

 

.....................................

 

Averti du départ de son grand frère, Falco réussit à faire parvenir une lettre à sa famille. Pour le moment l’armée n’avait pas besoin de lui, il pouvait achever son stage de gynécologie à la Frauenklinik de Vienne. Non, il n’avait pas vu Roberto.

Et puis ce fut le silence. Le silence des fils.

Les journaux ne savaient pas que raconter, sur les alliances, sur les premiers combats, sur les lignes de front.

Au Flora les habitués ne plaisantaient plus par crainte de blesser un père. Eux étaient trop vieux et l’économie de guerre avait besoin d’un appareil de production efficace. Ces bourgeois expérimentés maintenaient la machine industrielle en marche supervisant les ouvriers slovènes restés à leur poste, dans les usines, au port et surtout sur les chantiers navals. La hiérarchie militaire se méfiait de ces Slaves, elle ne voulait pas encore en faire des soldats, surtout pas à l’est de l’Europe.  

Pourtant un sujet s’imposa dès l’automne 1914 et ressuscita l’utopie irrédentiste : fallait-il que le Royaume d’Italie abandonne sa neutralité, s’engage militairement, et de quel côté ?

-          L’Italie a signé, elle est de la Triplice !

-          Façade ! Je te parie qu’elle va rejoindre l’Entente, Salandra saura négocier avec les Alliés, s’ils promettent de lui donner l’Istrie et le Trentin, l’affaire est dans le sac.

-          Et nous avec !

Ces bourgeois imaginaient un conflit limité dans le temps sinon dans l’espace, une bonne empoignade et chacun se retrouverait autour d’une table pour signer un traité de plus. Il fallait faire payer aux Serbes le meurtre de l’Archiduc et les renvoyer dans leurs frontières.

-          Qu’ils gardent cette pute de Bosnie si ça leur plaît.

-          Les Russes, les Russes, ils veulent donner le coup de grâce aux Ottomans.

-          Les Prussiens… Les Prussiens sont ambitieux, vieille histoire leur « Drang nach Osten ».

-          Et « notre » empereur !

 

La guerre devenait mondiale, les Turcs se rapprochèrent des États centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie), les Japonais mirent leur marine au service de l’Entente (France, Royaume-Uni et Russie). Les Allemands envahirent sauvagement la pauvre Belgique. Les Anglais et les Français se ruèrent au nord pour ralentir la horde teutonne.

A l’Est les Russes lancèrent une attaque contre la Prusse orientale. La Hongrie bousculait des Bulgares et des Roumains indécis et partagés. Les Serbes remontaient vers la Pologne.

Comment les journalistes auraient-ils pu rendre compte de la situation des belligérants ? La propagande leur dictait défaites ennemies et victoires impériales.

Ce n’est que vers Noël, à l’arrivée des premiers convois de blessés que chacun comprit que la guerre allait durer, qu’elle serait cruelle. Pour quelle poésie pouvait-on encore s’enflammer au Flora ou au Stella Polare ?

Ettore avait oublié son angoisse de vieillir. Claudio affirmait qu’il fallait écrire, ne pas se laisser détruire par cette tragédie. Giorgio prédisait la fin de l’Empire Germanique et prophétisait la naissance d’une Europe « Internationale ».

-          Qu’est-ce que tu veux dire par « internationale », socialiste ?

-          Non, une Europe sans frontières comme en rêvait le roi des Tchèques il y a 450 ans.          

L’entrée en guerre du Royaume d’Italie réveilla et secoua la conscience des Triestins. L’administration autrichienne se raidit brusquement. Les généraux viennois envoyèrent leurs Italiens se battre sur le front russe et on incorpora les Slovènes dans des bataillons hongrois sur les lignes de l’Isonzo, face aux Bersaglieri du roitelet savoyard. L’état-major impérial exploitait les rancunes des minorités slaves et protégeait ses flancs transalpins d’une fièvre irrédentiste. Les services du K.u.K. craignaient aussi que des fanatiques s’en prennent aux chantiers navals en pleine effervescence. 

 

Les habitués du Flora s’inquiétaient. L’Isonzo rejoint la mer à deux pas de Monfalcone. On se battait à Gorizia, à moins de quarante kilomètres de chez eux. Jusque là ils avaient cru ou voulu croire qu’Allemands et Autrichiens ne cherchaient qu’à confirmer leurs droits ancestraux.

Ces poètes et hommes d’affaires n’avaient pas saisi les véritables enjeux du conflit. L’Allemagne des Prussiens, obsédée par son  « Lebensraum », s’alarmait de la croissance économique et industrielle de la Russie. Les États slaves exigeaient leur indépendance. Les Turcs espéraient encore sauver leur empire. Sarajevo n’avait été qu’un prétexte. La France et l’Empire britannique se disputaient le partage des colonies, des Indes, du Proche-Orient, des comptoirs de Chine et de l’Afrique. 

-          Nous, on gagnera, quoi qu’il arrive !

La remarque de Claudio était juste mais malheureuse. Les habitués du Flora l’ignorèrent.

 

Sestan s’angoissait pour Roberto. Savait-il, là-bas, que l’Italie se battait « contre lui » ? Et Falco, où se trouvait-il. Rue San Michele, les femmes gardaient le silence.

Son épouse pleurait chaque nuit. Beppa la Slovène souffrait de cette déchirure, comprenant que les uns et les autres ne pourraient jamais plus vivre ensemble comme ils l’avaient fait durant cinq cents ans. Les différences sociales et la discrimination ethnique pouvaient encore passer sur le dos des Autrichiens mais tout près, sur l’Isonzo, des Slovènes tuaient des Italiens et là-bas en Pologne des Italiens mitraillaient des Slaves.  

La patronne et sa servante allaient prier ensemble à San Giusto. La cadette Linuccia ne voyait qu’une chose, l’absence de ses frères. Elle tentait de consoler sa mère et sa nourrice.

-          Roberto et Falco vont bientôt rentrer.   

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07 décembre 2014

1. Silenzio il e parole

Silenzio e parole

 

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Le capitaine regardait par la fenêtre. Mais il ne voyait rien, trop de fatigue l’en empêchait. Et qu’aurait-il pu découvrir d’intéressant ?  

Les ambulances débarquant leur lot de blessés ? Personne n’avait imaginé l’ampleur de ce conflit. Les journaux n’osaient plus se permettre de critiquer l’empereur et ses généraux. Et puis était-ce bien eux ou les Prussiens qui l’avaient voulue cette guerre ?

 

Oubliés l’attentat du pont Latin à Sarajevo, de même que les funérailles de François-Ferdinand et de son épouse Sophie.

-          Putains de Serbes !

-          Putains de Polonais et de Roumains.

 

Le capitaine ne l’avait pas entendu entrer dans son bureau. Il se retourna et écrasa sa cigarette dans le volumineux cendrier de bronze.

-          Falco ! Content de te revoir. Alors ?

-          Alors ? Rien, mon capitaine.

Le Lieutenant tendit la feuille à son supérieur. Falco portait encore sa blouse de médecin. Une blouse ample qui lui permettait de garder la veste de son uniforme et de se protéger ainsi du froid. Lehar, lui, ne se souciait plus de sa prestance d’autrefois. Le capitaine sortit une bouteille de Zwetschke (alcool de prune) et deux petits verres. Il observa son officier subalterne en imaginant ces quarante heures de train qu’il venait d’endurer. Lublin – Vienne ! D’un wagon l’autre à parer au plus urgent, à calmer un mourant, à refaire un pansement,… Un médecin et deux infirmières. Cent cinquante blessés qu’on ramenait du front. Quel front ? Invisible.

-          Reviens demain, j’aurai de bonnes nouvelles pour toi, enfin je crois.

-          Merci mon Capitaine.

Lehar lui tendit un coupon. Les services de santé de l’armée austro-hongroise réquisitionnaient pensions et modestes hôtels viennois pour loger leurs permissionnaires de passage dans la capitale.

-          Tu peux y aller à pied, ce n’est pas loin, en face de ton Bettina Frauenspital, Lurlibadstrasse, juste en face, tu verras l’enseigne. Tu connais notre bonne ville. C’était un bordel avant guerre, qui sait, peut-être y héberge-t-on encore quelques gentilles dames ? Tu n’as pas le cœur à l’ouvrage mais ça te changerait les idées. Crois-moi.

 

Chacun vida son Stamperl (petit verre d’alcool). Falco se leva et salua son supérieur qui parcourait déjà la liste des cent cinquante soldats qu’on lui ramenait. Deux convois arrivaient chaque jour, un du sud et un de l’est. Il aurait pu préparer une thèse sur la particularité des blessures, celles infligées par les Serbes et les Russes et celles, versant Italien, sur l’Isonzo. On amputait plus du côté de la Pologne et de la Transylvanie. Peut-être était-ce en raison de la distance ? Ou alors parce que les soldats engagés là n’étaient pas de souche autrichienne ?

Lui faisait le tri dès que les brancardiers et les infirmières avaient fini d’installer les blessés dans leurs « lits ». L’Etat major avait transformé l’ancien manège des Cadets de l’Empereur en Sanitäres Zentrum. On avait gardé la sciure sur le sol. Les combats de la première année de guerre saturaient déjà les hôpitaux militaires. Les Reich Kräfte avaient choisi une solution simple : renvoyer chez eux les irrécupérables. Leurs familles s’en occuperaient.

Et le capitaine-docteur Lehar faisait la sélection. Trop vieux pour le champ de bataille, ce soldat à l’ancienne servait son empereur, comme il le pouvait encore mais sans espoir. L’homme avait perdu la fierté et l’élégance qui plaisaient tant aux femmes.

 

Falco, lui, s’assura que le personnel du « manège » prenait soin de son contingent d’éclopés. Il salua plusieurs de ces malheureux à peine connus, avant de récupérer son rucksack en peau de vache qui contenait ses affaires personnelles, quelques vêtements de rechange et un vieux cahier.

Vienne s’endormait. C’était un temps qui annonçait la neige. Il longea le Rathauspark, contourna l’Université.

La pension des sœurs Schmitz ne ressemblait à rien. Ces vieilles femmes inutiles avaient dû aménager leur maison familiale en hôtel pour gagner un peu d’argent. De quoi survivre en conservant l’immeuble dont elles avaient hérité. 

Elles l’accueillirent sans politesse. D’abord il était déjà très tard et ensuite elles n’aimaient pas ces notes de réquisition que l’Armée tardait toujours à rembourser. Avant, avec les hôtesses qu’elles hébergeaient, la clientèle venait de jour et payait en avance. La nuit ces deux sœurs retrouvaient leur tranquillité et le souvenir des beaux jours.

-          Trois nuits ?

-          Oui madame. Ce n’est pas moi qui décide.

Une lui tendit la clef de la chambre 14 et l’autre lui indiqua d’un geste vague la direction des escaliers. La chambre donnait sur la rue. Il pouvait apercevoir, en face, les fenêtres illuminées du Frauenspital. Les veilleuses de nuit servaient le dernier tilleul.

 

La pièce n’offrait pas plus de confort que celle du train-hôpital où il venait de passer trois mois. L’espace en plus, peut-être.

Un lit double, une armoire, une table, une chaise et un lavabo. L’officier entendit un éclat de rire. La pension n’avait pas cessé son véniel commerce d’antan.

A son habitude il lava ses dessous, son linge de corps, une chemise, un caleçon long qu’il suspendit sur le dossier de la chaise près du poêle à charbon. Nu il se coucha. En effet, les sœurs Schmitz pratiquaient encore leur métier de maquerelles, les draps souillés le confirmaient ou alors on ne les lavait jamais. Il était trop fatigué pour s’en soucier.

Il n’y avait qu’un WC pour tout l’étage, cinq chambres. Cinq chambres, trois étages, trois WC.

 

Le permissionnaire se leva vers les six heures du matin. Dans la salle à manger, près de l’entrée, les Schmitz faisaient leurs comptes. La table était mise pour une seule personne. Lui.

-          On peut vous servir un borchtch ou du pain et des œufs ? Mais ce n’est pas compris dans le bon.

-          Du pain et des Eierspeise (œufs brouillés), merci. J’ai de quoi payer.

-          Et un café ?

-          Un café ? Vous avez du vrai café ?

Pendant qu’il mangeait, les deux femmes s’installèrent, chacune d’un côté de la table. La curiosité leur faisait oublier ces coupons sans valeur, jamais honorés par les services impériaux. Avaient-elles un parent sur le front de l’est ? Non, elles voulaient simplement se faire une idée, la guerre allait-elle se terminer, les Piefke (Allemands) la gagneraient-ils ? Na, Jessas na ! Avec politesse il répondit à toutes leurs questions en osant affirmer que les Prussiens ne battraient jamais les Russes et qu’à la vitesse où tombaient les soldats il fallait compter au pire deux ans avant qu’on signe un armistice. Il ne savait rien du front de l’Ouest, sinon qu’il ne bougeait plus. De l’entrée en guerre de l’Italie il n’avait rien à dire non plus. Il raconta encore qu’il venait de raccompagner des blessés de Pologne. Elles furent surprises d’apprendre qu’il était médecin.

-          Il y a deux ans j’ai fait un stage, précisa-t-il, bouche pleine, tendant la main qui tenait le couteau vers le Bettina Frauenspital.

-          Alors vous connaissez l’Anrainer, le professeur Kratochwill ?

 

Falco traversa la rue. Il se souvint de son premier jour de stage. À vingt-trois ans, affronter le maître de la gynécologie viennoise ! Lui, italien, sujet de l’empereur certes mais italien quand même. Terrorisé, il avait attendu longtemps dans la salle près de l’entrée où patientaient des dizaines de femmes enceintes. Un moment il voulut s’échapper, il se leva, sortit et se réfugia dans un café voisin. Résigné il se présenta à la réception.

-          Dr Sestan, lança-t-il en essayant de cacher son accent.      

-          On vous attendait à huit heures ! Venez, je vais vous donner une blouse et vous montrer le vestiaire.

Lorsque le professeur Kratochwill le fit entrer dans son bureau le jeune stagiaire lui avoua spontanément sa peur. Le maître éclata de rire en caressant sa barbe. 

-          Alors vous avez déjà bu votre café !

 

Maintenant, la guerre les avait vieillis.

-          Il y a la peur, la frustration et la vengeance. Notre Vieux Franz n’aurait jamais dû se lancer dans cette bataille. Falco Sestan ! Tu as été l’un de mes élèves les plus assidus, je me souviens encore de ton arrivée, tu feras un excellent psychanalyste, les gens de ton Küstenland en ont bien besoin, ils s’enferment dans un monde à part croyant n’appartenir à personne. La guerre t’a fait chirurgien sans rien te demander. Ne te l’avais-je pas enseigné…

-          Qu’on ne peut comprendre la douleur de l’âme sans savoir ce qu’est celle du corps ? Vous parliez alors des femmes, ce qui m’avait amené dans votre service de gynécologie.

-          C’est vrai, tiens, prends cette blouse, c’est l’heure de la visite. Je ne conçois pas qu’on puisse se prétendre psychanalyste sans une activité de clinicien. Tu me suis ? Oui, je reste perfide envers mes collègues, enfin ceux qui « travaillent » à domicile au pied d’un canapé et qui publient des âneries sur l’inceste. 

 

En trois phrases l’ancien stagiaire se retrouva comme à son premier jour.

-          La peur ! Même dans ton train tu dois la connaître, ne serait-ce qu’en soulageant ces malheureux soldats. Entendre la bataille sans jamais l‘apercevoir !

-          Je ne soigne pas j’ampute. Vous avez raison, en quatorze mois je n’ai jamais vu l’ennemi.

-          L’ennemi, l’ennemi, Falco, tu t’exprimes à la manière de nos généraux maintenant ? Nos armées ne font pas de prisonniers ?

-          Ça arrive, je n’en ai jamais opéré.

-          Tu devrais penser à réunir de la documentation sur les douleurs fantômes.

-          Vous savez, Professeur…

-          Non, je ne sais pas, je n’ai pas envie de savoir mais j’imagine. Prends soin de toi mon garçon. Tu as appris le mal que font les névroses. Le cancer de l’âme. Notre Franz est épuisé, il mélange la tragédie de sa famille et la fin de son empire, il va mourir. Et si son malchanceux héritier manifestait le moindre désir de paix, nos cousins de Prusse ne le laisseraient pas négocier dans leur dos. L’horreur va s’éterniser. Et le pays de tes ancêtres est entré dans la danse. Tu n’avais pas un frère qui s’est engagé ?

-          Nous étions dans la même région, du côté de Lublin, mais je n’ai aucune nouvelle depuis presque un an.

-          Tes parents non plus ?

-          La censure du K.u.K. reste efficace.

 

A son habitude Kratochwill conduisait la visite au pas de course, ses assistants notaient les instructions et les modifications de traitement.

-          Voyez, messieurs les novices, le lieutenant Sestan rentre du front, de l’est. Il y a moins de deux ans c’est lui qui courait derrière moi, ce Vorzugsschüler ! Maintenant le voilà charcutier. La gynécologie mène à tout, songez-y.

Mais le praticien n’avait pas changé. Là il prenait son temps au pied du lit d’une patiente cancéreuse. La femme parlait, il l’écoutait. Si un interne tentait de le ramener à ses visites, le professeur levait sa main droite, imposant silence à l’imprudent. Et avant d’abandonner la malade à sa mort prochaine, il s’approchait d’elle et déposait un doux baiser sur son front moite.

-          Massez lui le dos matin et soir avec du camphre.

 

En fin de matinée Kratochwill invita son ancien disciple dans une modeste Stube. Ils mangèrent en ne parlant que de psychanalyse.

-          Oui, j’enseigne, il le faut, tu sais, nos confrères doutent encore des maladies de l’âme, pas de leur existence mais des traitements que nous proposons. Guerre ou pas, il faut tenir bon. Pense à cette jeunesse meurtrie, comment retrouvera-t-elle sa routine quotidienne. Toi au moins, avec ta scie et tes sutures, tu tentes de sauver des vies. Eux ! Nous, ici ? Et les épouses qui attendent le retour d’un mari entier. Imagine la jolie fiancée accueillant son borgne ou son manchot ? Quelle jument s’accommode d’un hongre boitillant ? Et ces femmes auront appris à travailler, à lutter, elles n’accepteront plus de retourner à leur tricot ou à leurs fourneaux. C’est plus que la mort d’un empire en faillite. Perdre la Hongrie et Prague m’attriste, les Balkans on s’en moque !

Ils firent ensemble un bout de chemin, en marchant vite et penchés en avant, se tenant par le bras, pour se protéger du froid et de la bourrasque. Ils se séparèrent devant les escaliers de l’Université. Le professeur lui tapa gentiment sur l’épaule plusieurs fois, en lui murmurant à l’oreille comme un secret de gamin :

-          Rentre chez toi et disparais jusqu’à ce que cette guerre finisse, les méchants Serbes ne sont pas ton affaire.

Sestan le regarda avec un sourire poli. Que répondre ? Le maître gravissait déjà les marches de ce prestigieux bâtiment. Au sommet, Kratochwill se retourna et fit encore un large signe de la main. L’officier se demanda comment faisait ce septuagénaire pour garder une pareille forme physique et morale.

 

Une ordonnance accompagna Falco au « manège» où Lehar attaquait lui aussi sa tournée au pas de charge. Il tendait l’index en lançant « c’lui-là » et le verdict tombait.

-          Hôpital central, on lui fera une prothèse.

-          Retour chez lui, réforme complète.

-          Toi tu vas rempiler, deux doigts suffisent pour manier une arme…

-          Lui, lui ? Attendons encore un jour ou deux.

Il aurait pu ajouter « il ne finira pas la semaine ».

Rien de cruel dans son attitude. S’il avait montré la moindre compassion, la folie l’aurait saisi. Peut-être était-il déjà devenu fou ?

 

-          Ah ! Falco ! Il se retourna vers son cortège d’assistants et plaisanta, à l’instar du professeur Kratochwill, trois heures auparavant, à deux détails près. Le Dr Sestan est un de nos plus précoces psychanalystes, la guerre l’a obligé à se reconvertir dans la charcuterie, vous autres, prenez-en de la graine, il a déjà l’air vieux pourtant il n’a pas trente ans notre Bursch (jeune homme) !

Le capitaine le prit à part et lui fit connaître la bonne nouvelle annoncée hier.

-          Je t’ai obtenu une permission de deux semaines. Demain tu descends chez toi. On organise le rapatriement de blessés vers le sud. Tu les accompagneras.

Et il conclut à mi-voix :

-          Et si tu ne réapparais pas dans quinze jours l’armée impériale survivra !

Sestan n’avait jamais songé à déserter. Fin 14 il avait reçu son ordre de mobilisation, et rejoint son unité, sans réfléchir. Médecin ici ou là ! Certes depuis l’entrée en guerre de l’Italie, certains de ses amis de semblable origine latine étaient passés sur l’autre rive de l’Isonzo. Mais son frère aîné se battait encore contre les Serbes et les Roumains.

-          Tiens, les voilà tes patients ! Tu les ramènes chez eux dès qu’un train sera disponible.

Le capitaine n’avait pas attendu le moindre commentaire de son subordonné. Il poursuivait son inventaire.

La sciure était utile lorsqu’une infirmière refaisait un pansement. En chirurgie de guerre on ne referme pas complètement les plaies des membres amputés pour s’assurer que l’infection ne gagne pas le moignon. 

L’odeur de l’urine humaine avait remplacé celle des chevaux. C’est alors que Sestan entendit ce bourdonnement, les plaintes et les gémissements des blessés. Jusque-là il n’en avait pas pris conscience. Parfois les brancardiers emmenaient un mort en remontant une rangée de lits. Des lits ? Une simple armature de bois et une solide toile tendue, fixée au quatre coins. Les soldats gisaient à quarante centimètres du sol ce qui compliquait le travail des soignants, penchés du matin au soir sur ces grabats mais la bassesse atténuait la chute des malades.

Car il y en avait toujours l’un ou l’autre qui tentait soudain de se lever.

Pour aller où ? Certains oubliaient qu’il leur manquait une jambe, un pied.

L’officier saisit la pile de dossiers que lui tendit Lehar. Une infirmière le tira par le bras et l’emmena vers son groupe en attente.

-          Gambini ? Serafici ? Schaechter ? Guagnini ? Coen ? Folkel ? Cecovini ? Chiari, Bossetti, …, voilà votre docteur, c’est lui qui vous ramènera à la maison.

-          Ciao, dottore ! Moi je suis de Santa Croce, lui il vient de Duino.

Des noms lui paraissaient familiers. Un seul Slovène ? Peut-être se méfiait-on des slaves ? Ou alors les envoyait-on sur le front sud face aux Italiens ? L’armée savait jouer avec les antagonismes ancestraux de sa province maritime.

Il prit son temps pour évaluer l’état et le handicap de chacun. Deux aveugles, une dizaine d’amputés des membres inférieurs, une gueule cassée, un pauvre soldat sans bras, un phtisique.

-          Je serai du voyage.

C’était comme une manière de le rassurer avait pensé l’infirmière. Elle se tenait derrière lui.

Emilie Roth était née en Galicie (Ukraine). Sa famille l’avait envoyée à Prague pour faire des études de médecine. La guerre déclarée, elle s’était alors engagée en qualité d’infirmière. Comme beaucoup de soignants, cette femme avait appris son métier sur le tas. Personne ne demandait à voir un diplôme.  

Il y a quelques mois, à Prague, son chef l’avait réquisitionnée pour convoyer des blessés en partance pour Vienne. Elle avait choisi depuis longtemps de ne pas rentrer en Galicie. La jeune soignante n’avait emporté que quelques affaires, des uniformes, des tabliers de rechange et son linge de corps. Ici, elle dormait dans le pavillon réservé au personnel féminin. Le capitaine Lehar avait régularisé sa situation en lui inventant une parenté viennoise. Les Roth ne manquent pas dans la capitale. Cette petite rousse lui plaisait, à quoi bon la renvoyer. Elle paraissait solide sur ses courtes jambes. Et puis elle riait, encourageait les soldats handicapés, trinquait avec eux en vidant d’une gorgée son verre de schnaps.

Emilie n’était pas devenue la maîtresse du Primarius mais ils couchaient ensemble de temps en temps. La guerre rendait illusoire toute relation amoureuse. Lehar l’emmenait parfois dans sa famille viennoise. Les parents du médecin chef appartenaient à l’aristocratie autrichienne.

Selon son humeur il l’invitait dans un luxueux restaurant de la Wipplingerstrasse où l’on croisait en soirée le gratin de l’état-major impérial.

Sestan n’avait pas compris ce qu’elle lui disait.  

-          Je serai du voyage. Lehar a insisté.

-          Et quand part-on ?

-          Dans deux jours et à quatre heures du matin par le Südbahnhof, l’entrée qui donne sur l’Arsenal, j’ai déjà fait deux fois le trajet. Vous verrez, on avance à la vitesse d’un escargot et à chaque village le train abandonne un soldat. Avec la neige, le voyage pourrait durer plus d’une trentaine d’heures. Qu’allez-vous faire en attendant le départ ? Ici vous êtes inutile, y’a que des pansements à refaire.

Emilie posait une question simple, sans maligne curiosité. Les rapports entre médecins et infirmières sont souvent directs. Personne n’oublie la hiérarchie, mais on a besoin les uns des autres. Il y a aussi la proximité lorsqu’on change un bandage ou lorsqu’on suture une blessure. La constante nudité des corps meurtris réveille une étrange sorte de sensualité chez les soignants. Chacun en a conscience.

Cette sensualité complice aide à supporter l’environnement de la douleur. 

-          Je ne sais pas, mes anciens collègues d’internat et mes camarades de fac sont tous mobilisés. On verra, un bon repas ce soir…

-          Et les sœurs Schmitz pourraient vous fournir de la compagnie pour la nuit ! Hum ?

Emilie le trouvait séduisant et beau malgré son air fatigué et précocement vieilli. Un homme de l’Adriatisches Küstenland, du bord de mer, cheveux courts et noirs, une fine moustache de séducteur, des mains de musiciens.

-          Invitez-moi ! Je payerai ma part. Une demoiselle n’ose pas entrer seule dans un restaurant convenable.

Elle ne devait pas faire plus d’un mètre soixante. Des taches de rousseur donnaient à son visage un air coquin, celui d’une jeune fille impatiente de débusquer un mari ou un amant. L’impression était pourtant fausse, Emilie ne cherchait qu’à rester en vie, corps et âme.

Une boule de feu, pensa Falco. Sur la Côte, là-bas, les rousses sont rares et les hommes simplifient en les voyant comme des prostituées, au mieux des nymphomanes.

-          Je ne suis pas de garde cette nuit, mon service finit à huit heures. Attendez-moi. Tiens, vous pourriez faire connaissance de nos compagnons de voyage.

-          Nos compagnons ?

-          Oui, ces pauvres bougres sont du sud, Santa Croce, Duino, de chez toi, tu devrais leur parler avec l’accent, oublie l’allemand, dottore ! On ne peut plus faire grand’chose pour eux, alors réchauffe-leur le cœur.

-          D’accord, je t’invite ce soir.

Cette conversation lui paraissait invraisemblable, il ne s’offusquait pas qu’elle passe soudain au « tu », mais la liberté de cette jeune infirmière bousculait ses certitudes ou plus simplement ses habitudes. Si les mois passés au front avaient fait de ce gentil et timide docteur un barbare et un bûcheron, là c’est l’entière éducation de sa mère qui revenait en surface. Il sourit, heureux de découvrir qu’il appartenait toujours à un monde civilisé, conservateur parfois, avec ses bonnes manières et ses inconvenances. Alors je suis encore un homme normal ? Maman ! Ton fils emmène une belle fille au restaurant ce soir et qui sait…

-          Falcolinetto ! 

 

Ses patients le ramenèrent à la réalité. Folkel était incapable d’articuler un seul mot. Et d’où l’aurait-il arraché, il n’avait plus de maxillaire inférieur. Ses yeux brillaient. Sestan sortit son carnet et un crayon de la poche de sa veste.

-          Ecris quelque chose, Folkel, j’sais pas, le nom du quartier où vit ta famille, Folkel ? Tu peux pas venir du Carso, d’Opicina ? Via San Lazzaro ? Ma famille habite la rue San Michele, pas loin du Colle San Giusto, tu connais ? Non, j’sais pas, faut que je regarde de plus près ton dossier, mais le chirurgien Trumbo de la clinique Frederica est un des meilleurs spécialistes de la greffe. Son fils et moi nous étions ensemble à la fac.

 

Il fit ainsi le tour de ses éclopés. Les aveugles se serraient l’un contre l’autre pour ne pas se perdre. Chiari lui ne tenait pas en place. Il avait les deux bras coupés à hauteur des épaules. Ce caporal avait trouvé le coup de rein pour s’asseoir. 

-          Io non ritornerò a casa.

Il fonçait entre les grabats en gueulant qu’il ne rentrerait jamais chez lui. Et chaque fois  il se prenait les pieds dans un lit et s’étalait. Un infirmier le relevait sans trop de ménagement.

-          Chiari ! Du machst uns verrückt. 

-          Wir sind alle Teufel, lui répondait Chiari en reprenant sa course folle.

Sommes-nous tous des diables ?

 

Emilie Roth était une vraie rousse.

Pendant que les ambulances continuaient de débarquer les soldats blessés au sommet du quai n°5, le Dr Sestan installait ses hommes du mieux qu’il pouvait. Les wagons avaient été transformés par le génie militaire. On avait démonté les banquettes et déposé deux rangées de paillasses le long des fenêtres, de chaque côté. Il ne restait qu’un espace étroit pour que les soignants puissent se déplacer et soulager chacun durant l’expédition.

C’était comme une éternité. Depuis toujours Falco pensait et agissait en fonction d’un devoir à accomplir, d’une tâche à achever avant de passer à la suivante. Au collège il calculait les semaines jusqu’aux prochains examens et, ceux-ci passés, il prenait une feuille vierge y dessinait des carrés, autant que de jours qui le séparaient d’une nouvelle échéance.

Il fit pareil lors de ses études de médecine, ici à Vienne. Le cursus s’étalait sur quatre ans, avec des concours éliminatoires en fin de chaque semestre. Aujourd’hui, en période de guerre, le ministère de la Santé se montrait moins exigeant. Les anciens consultaient en alternance, à l’hôpital jusqu’à onze heures et dans leur cabinet l’après-midi et en soirée. L’armée recrutait les docteurs et les infirmiers de moins de cinquante ans. 

 

Au front, Sestan avait abandonné cette habitude de compter les jours puisque personne ne savait combien de temps la guerre s’éterniserait. Et si le règlement prévoyait des congés et des permissions, personne n’en accordait jamais.

La décision de le renvoyer avec un convoi de soldats blessés l’avait surpris. Mais il ne posa aucune question. Les quatorze mois passés à Lublin, à mille kilomètres de Vienne, à mille quatre cents de chez lui, son corps les avait supportés. Son frère ne lui avait envoyé qu’une seule lettre. Il se battait, lui, plus bas, contre les Serbes et les Roumains.

A Vienne personne n’avait pu le renseigner à son sujet. Secret militaire ! Une chose était certaine. Il ne figurait ni sur la liste des morts ni sur celle des manquants ou supposés prisonniers. Mais il y avait de trop nombreux mouvements. Cinq cents morts par jour, cinq cents blessés et cinq cents disparus. Le front de l’est changeait sans arrêt de position, au contraire du sud où Italiens et Austro-hongrois ne faisaient que perdre et reprendre une vallée ou un village bordant la rivière Isonzo.

 

La locomotive de tête siffla une première fois, longue et déchirante, pour annoncer la fin de l’ « embarquement ». Emilie passait d’un blessé au suivant, soulevant la nuque de l’un pour lui donner à boire, refaisant un pansement. Elle leur parlait, elle riait.

Sestan vérifia sa trousse. Elle contenait ses instruments de chirurgie et des flacons de médicaments indispensables.

L’infirmière se retourna et lui sourit.

-          Andiamo là !

-          Io non voglio ritornare a casa.

C’était bien sûr le Chiari qui pleurait encore, qui tentait de se relever. On l’avait couché près d’un des deux aveugles, celui-ci pourrait le retenir si ce diable s’agitait. Ses camarades paraissaient résignés. Les ambulanciers leur avaient expliqué que la descente serait lente, que le train s’arrêterait à chaque village de Vienne à Graz, Klagenfurt, Lubiana jusqu’à la côte adriatique.

-          Non beva troppo che Lei orinerà senza fermata.

Le compartiment sentait déjà la pisse et la merde.

-          Abfahrt in fünfzehn Minuten, Abfahrt in fünfzehn Minuten,…

Le chef de train remontait le long du quai 5 en agitant son fanal. Le haut toit métallique de la gare protégeait le convoi de la neige. Il faisait chaud dans les voitures. Les préposés du KOEV avaient gorgé ras bord les poêles à charbon. 

Les premiers blessés avaient quitté le « manège » dès quatre heures du matin. Le clocher de la cathédrale Saint-Etienne sonna sept coups. Le jour allait bientôt se lever.

Emilie servait le café. Elle en tendit une tasse à Falco. Il fit comme chacun, serrant la tasse entre ses mains et penchant son nez sur la vapeur qui s’en échappait. Le médecin leva les yeux cherchant Chiari. Un aveugle l’aidait à boire.

 

Les dix amputés des membres inférieurs ne leur poseraient que peu de problèmes. Une plaie se rouvrirait ? Les aveugles paraissaient calmes et presque heureux de s’en être sortis sans plus de mal. La gueule cassée souffrait le martyre à la moindre secousse. Déjà dans l’ambulance on avait du lui injecter une dose de morphine. Chiari, l’homme sans bras ? On verrait bien. Le dernier l’inquiétait. Ce jeune sodat, originaire de Gorizia, n’avait subi aucune blessure mais ses poumons étaient infectés. A chaque expiration le malheureux s’arrachait les bronches. L’infirmière l’avait attaché en position assise sur l’unique banquette du wagon.

-          Hvala lepa (Merci beaucoup)

-          Koliko si star ?  (Quel âge as-tu ?)

-          Zweiundzvanzig, répondit-il sans le moindre accent slovène.

-          Srečno (Courage), mein Kleiner.

On pourrait toujours le badigeonner à la térébenthine si ce pauvre garçon s’étouffait durant le voyage.

 

-          Abfahrt in fünf Minuten, Verschluß der Türen.

 

Enfin, le départ !

 

La locomotive patina une dizaine de secondes, incapable d’arracher ses trente wagons de misère. Et puis elle réussit à vaincre son hoquet et prit de l’allure. Fier d’elle le chauffeur lui permit de lancer un puissant sifflement en deux temps, you-hou !  Dès la sortie de la gare le paysage changea brusquement, tout était couvert de neige.

 

Quelque part on sonne le glas. La veille de ce 21 novembre 1916, l’empereur Franz-Joseph est mort d’une congestion pulmonaire. Von Koeber, ministre-président, a préféré attendre le matin pour annoncer la triste nouvelle aux Viennois. Charles se recueille devant la dépouille de son grand-oncle, déjà soucieux de la charge qui l’attend désormais. 

 

Gambini se mit à chanter un air de chez lui :

-          Stringimi al sen coll’alito de’ caldi tuoi sospir, dimmi che m’ammi, bacciami, fammi con te morir….

Ces réformés ne risquaient plus rien, l’armée s’en débarrassait, qui les mettrait en prison pour outrage à l’unité de l’empire ? Rien là d’insultant pour le monarque défunt puisque le chanteur ignorait la mort de l’empereur. 

 

Entre Vienne et Pingau, ce ne fut qu’un paysage en noir et blanc. La fumée de la locomotive et son immense manteau de neige. Le long de la voie, les arbres nus défilaient en grelottant. Parfois, lorsque le train s’arrêtait dans un village, une fanfare saluait le retour d’un de ses enfants perdus. Alors, un court instant, le malheureux que des infirmiers descendaient de son wagon, le malheureux souriait. Ses proches hésitaient avant de s’approcher. Le père surtout. La maman finissait toujours par craquer.

Sestan pensa à sa mère, cette gentille bourgeoise rondelette et bien mise qui ne voyait de mal nulle part, pas même lorsque son mari rentrait joyeux d’une de ses escapades via della Pescheria, à deux pas de la Piazza Grande et du bord de mer.

 

Là il ramenait surtout des hommes simples, presque tous de souche italienne. Schaechter et Coen parlaient eux aussi cette langue chantante que plus personne ne comprend au-delà de Venise et du Frioul. Et, pareil à Schaechter et Coen, Falco savait aussi s’exprimer joliment en ce mélodieux allemand des Viennois, juste avec cette touche d’accent méditerranéen. Où l’avaient-ils appris, au front ou au sein de leur famille ? 

La locomotive bégaya encore un peu plus mais elle finit par mobiliser son fardeau. L’officier jeta un œil à la vingtaine de blessés que les familles emportaient hors de la gare de Pingau. Il oublia ein Momenterl sa mère pour se souvenir de ses études de médecine et de psychanalyse. Vienne lui plaisait. Pourquoi devrait-il se sentir plus italien que… que quoi ? Sa question le fit sourire, ne contenait-elle pas justement la réponse ? Le «Kaffé» qu’il prenait chaque matin dans un Häferl en y trempant son Striezerl. Là-haut, du côté de Lublin il avait dû se passer de ces délicatesses mais les soldats, l’intendance et les cuisiniers parlaient toujours de deka (gramme) et d’Erdäpfel (pomme de terre) au mess des officiers, un mess qui s’était transformé en Buschenschank lors du premier Noël, avec sa branche de sapin au-dessus de la porte.

-          Du denkst an deine Familie ?

-          No, io penso ai miei belli anni a Vienna

-          Tu sais, j’ai aussi couché avec Lehar.

Emilie bouscula la casquette de son gentil docteur et l’embrassa sans se soucier des joyeux hou-hou des blessés. La louve signifiait à sa meute qu’elle s’imposait en dominante. Malgré son grade de lieutenant Sestan n’avait jamais eu de subordonnés. Il était officier parce que médecin. Le sentiment de domination lui était étranger. Il avait étudié les mécanismes du pouvoir dans une société, dans un groupe, une fratrie ou dans le couple. Kratochwill enseignait qu’entre homme et femme, c’est toujours la femelle qui assujettit son partenaire, qui le « subjugue », l’agenouille pressant sa bouche sur son sexe. Depuis son enfance le médecin acceptait sa position de soumis. Son frère le dépassait en force physique, en détermination et sans doute en intelligence. Ses enseignants et initiateurs viennois le regardaient en élève appliqué, diligent, laborieux, assidu, disait Kratochwill, rarement en étudiant ingénieux.

-          Ce qu’il te manque d’intelligence, tu le compenses par une formidable capacité à exploiter ta faiblesse. Tu sais écouter. Tu sais lire, ce qui n’est pas donné à grand’monde. Mieux, la conscience de ta fragilité te rend redoutable. Le fort se croit fort, il se comporte en agresseur, aussi aimable soit-il. Ton hémisphère droit martyrise ta raison. Il m’est arrivé de douter que tu puisses devenir psychanalyste, j’ai peur, ton émotivité pourrait aveugler ton « jugement ». Je t’ai si souvent ennuyé avec ma théorie de la compartimentation. Elle reste primitive, apprends à garder chaque drame humain dans sa case, tu quittes l’une pour passer à la suivante, froidement. Il faudra parfois te faire violence pour ne pas regarder en arrière. 

La guerre avait compensé ce handicap. Les cloisons, il avait appris à s’en entourer. Dans son train hôpital, il tranchait des membres sans plus entendre les cris du supplicié. Quand un de ses patients ne survivait pas, il l’oubliait et charcutait le prochain.      

-          Notre caractère ne se transforme jamais, l’expérience nous rend sourds.

Sans dieux ni maîtres, que serions-nous ?

 

Chiari avait réussi à se lever, Bossetti n’avait pu le retenir. Le double manchot fonça vers la porte et s’y cogna brutalement mais le choc ne suffit pas à le déséquilibrer. D‘un coup de pied il parvint à manoeuvrer la chevillette. Un air glacé envahit le wagon. Le désespéré gueulait toujours :

-          Non voglio ritornare a casa.

Et puis il disparut et chacun entendit un bruit sourd. Chiari venait de sauter sur le ballast et son corps roulait en bas du talus. Falco bondit et tira le signal de secours. Le système paraissait primitif mais il fonctionnait. Un câble activait un bras qui, lui, agitait un drapeau rouge au-dessus des voitures. Il fallait simplement qu’un mécano lève le nez de sa chaudière et regarde en arrière au bon moment. Un grincement déchira la nuit. Le chauffeur venait de serrer à mort le patin des freins de la puissante machine à vapeur.

Le chef de train sauta sur le bas-côté remontant avec peine le convoi. Sestan fonçait déjà là où il lui semblait avoir vu basculer Chiari. Les traces dans la neige l’aidèrent. Par miracle le soldat était vivant. Le docteur examina les jambes du malheureux.

-          Nichts ! La neige a amorti la chute.

-          Alors remontez-le dans son compartiment et attachez-le, bon sang ce n’est pas à moi à jouer le Krampus !

-          Bastardi, Lei e il Suo Kaiser siete solamente noi di bastardi.

-          Der Kaiser is gestern abend gestorben.

-          L’empereur est mort hier soir ?

 

Emilie resta un moment près de Chiari. Elle tentait de le consoler. Le double manchot ressemblait à un bébé emmailloté. Il pleurait, l’infirmière essuyait ses larmes. La locomotive lança un long sifflement.

-          L’empereur est mort ?

-          Skvelý ! Lança Serafici

-          T’es slovène, s’étonna Cecovini

-          Et toi, t’es italien ?

-          Non, j’suis tchèque.

Ils appartenaient depuis des générations au Küstenland, ce coin de l’Adriatique qui s’était offert cinq siècles auparavant aux maîtres du Saint Empire Germanique, juste pour ne plus subir le joug de Venise. Et pourtant chacun d’eux s’identifiait au pays de ses ancêtres.   

Chiari s’endormit en ravalant sa morve.

Le Dr Sestan fit une injection de morphine à Folkel, la gueule cassée, qui pourtant ne se plaignait de rien. Il suffisait de voir ses yeux pour comprendre.

-          Merci docteur, auraient-ils voulu dire.

Ensuite Emilie et lui s’occupèrent de Cankar, le phtisique de Gorizia. Ils lui ôtèrent son maillot et sa chemise et le barbouillèrent de térébenthine.

-          Merci, murmura-t-il lui aussi.

-          Ca te plaît bien qu’une jolie Mäderl (fille) prenne soin de toi. Tu faisais quoi avant la guerre ?

-          J’étudiais à Prague. Mon père voulait que je devienne avocat, mais c’est la littérature qui m’intéresse.

-          Tu écris des poèmes ? Écris-en un pour moi, eine Einbrennin (une rouquine), ça devrait t’inspirer.

Emilie aida le tousseur à se rhabiller. Sestan aurait voulu encourager ce jeune soldat, le convaincre qu’il pouvait encore s’en tirer. Il resterait faible. Les pneumologues lui poseraient un drain avant d’isoler le lobe atteint. Le collapse étoufferait l’infection. En théorie Falco connaissait cette technique, vieille d’une vingtaine d’années.

-          La première partie du traitement est pénible, dès que la cavité résiduelle est neutralisée, tu respireras mieux avec ton poumon sain qui occupera petit à petit la place libre. Il te faudra un temps de repos et de la patience mais du côté de Gorizia ta famille prendra soin de toi.

-          Gorica !

-          « Gorichia » si tu préfères, excuse-moi,rorrigea-t-il en souriant ! Et dès la guerre finie tu descendras me voir, tu verras la plaque devant mon cabinet, une en cuivre : « Dottore Falco Sestan, specialista in psicoanalisi ». En attendant que je sois disponible tu papoteras avec les dames de ma consultation, des riches bourgeoises, épouses de fondés de pouvoir dans les assicurazioni, des mal baisées, jalouses des putes de la Pescheria. J’aurai une belle clientèle ! En quelle langue écris-tu ?

-          En italien.

-          Alors pas de problème, il doit bien rester un ou deux amis de mon père qui te publieront.

-          Tu crois qu’on va vers la paix ?

-          A la vitesse où l’on se massacre ! Six mois, un an au plus.

Le médecin omit de lui parler des bombardements de Gorizia. Il n’en savait pas grand’chose, sinon qu’Italiens et Autrichiens s’étaient sauvagement battus pour prendre et reprendre cette ville. Il ignorait qui la tenait en cette fin d’année 1916.

 

Emilie tendit la main à Falco qui se releva en titubant. La térébenthine l’avait saoulé. Et puis un instant il avait imaginé un monde où la guerre n’aurait jamais eu lieu. Une soudaine ivresse, pas désagréable, imprégnée de la senteur de cette femme qui lui souriait. Croire en un avenir serein au cœur de sa cité, cosmopolite et portuaire, entre la mer et le carso. Il aurait assez de temps pour ses patients et ses travaux, deux ou trois fois l’an il retournerait à Vienne pour partager ses découvertes, aiguiser de nouvelles théories avec ses collègues et ses maîtres.

-          Non, les Prussiens veulent encore y croire et l’Entente ne négociera plus.

Emilie Roth le ramenait à la réalité.

-          Mais il te restera des âmes à soigner quand la guerre sera finie. Les veuves, les soldats traumatisés et cocus. Et les enfants des disparus.

Le ton de l’infirmière paraissait agressif. Était-ce donc indécent de rêver ?

-          Tu vis dans le passé, caro dottore Falco !

-          Mais n’est-ce pas le métier que j’ai choisi ? Fouiller les âmes. Nos excréments se décomposent, le foie nettoie les cellules mortes de notre sang. Chacun vit avec ses archives en désordre. Seul, l’avenir appartient aux obstétriciens et aux pédiatres. 

-          Le passé ?

-          Oui, rien que le passé, l’avenir ne m’intéresse pas.

  Sans le vouloir il tentait d’analyser le comportement d’Emilie Roth, infirmière née en Galicie, une jolie rousse un peu courte sur pattes qui avait couché avec lui quinze heures plus tôt à Vienne dans cette chambre nue de la pension Schmitz. Bien sûr, elle avait aussi fait l’amour avec le capitaine Lehar et une poignée de médecins du Kaiser und König mais il n’arrivait pas à identifier la raison de cette brutalité. Ils partageaient une complicité professionnelle, une tendresse physique, et quoi de plus ? Con-sciencieux, ainsi qu’on le lui avait appris, il inventoria les possibles traumatismes subis par cette femme. La guerre ? Vingt millions d’hommes qui préfèrent s’affronter que copuler ? Le déracinement volontaire de cette infirmière lui parut une voie à explorer. La solitude d’une amazone des temps modernes, en avance sur ses soeurs ? Une sensation de frustration devant le vol des fraîches années de sa vie ? L’abandon forcé de ses études de médecine ?

-          Arrête de jouer l’Adabei, Falco, je te vois. Je ne suis pas ta patiente !

Il éclata de rire ce qui suffit à ramener son éphémère maîtresse à de plus doux sentiments. Elle prit la peine et le temps d’ôter sa vocation et de défaire sa chevelure, d’enlever les épingles qui fixaient les mèches rebelles et rouges. Sestan saisit la brosse et la coiffa.

-          Rousse et frisée, chez nous on prétend que ces filles sont compliquées.

-          Tu as une sœur, hein ?

-          Une sœur cadette et un frère aîné. Tu es une vraie rouquine toi !

-          Ta sœur ?

-          Pareille à ses cousines italiennes avec des poils noirs sur les jambes !  Elle ne rêve que de se faire prendre, ma sœur est une précoce, notre mère veille au grain.

 

Alors il était italien ? Chez lui on parlait italien, son père lisait l’italien et travaillait dans une compagnie où le personnel traitait les dossiers en italien, parfois en allemand. Au café les clients s’engueulaient en gesticulant à l’italienne. Aux grands soirs son père emmenait sa mère à l’opéra, les solistes venaient de Milan. Le Kursaal présentait bien à l’occasion une oeuvre de Wagner avec des loges occupées par l’élite de l’administration autrichienne mais personne n’aurait eu l’idée d’y voir la manifestation d’un occupant ennemi ou l’arrogance d’un maître envers ses serfs. Et l’alternative ne suscitait pas la moindre manifestation, Puccini, Verdi. Méticuleux, discipliné, oui, l’Empire austro-hongrois était conservateur, à la satisfaction générale, les affaires tournaient parfaitement. La domination autrichienne n’exaspérait que les idéalistes. 

Commerçants et entrepreneurs critiquaient les pointilleux contrôles des fonctionnaires viennois. La vie du port franc se passait sans excessives tracasseries.

Alors ? Italien ?

Il se souvenait de camarades qui avaient suivi leurs études universitaires à Florence, et rentraient pleins de projets révolutionnaires qu’ils débattaient, libres et à haute voix, dans n’importe quel établissement du centre ville. L’irredentismo lui paraissait n’être qu’un rêve de poètes ou un sujet de pige pour des journalistes en mal d’inspiration. 

Parfois la censure coupait un article trop favorable à l’Italie.

 

Il ne se souvenait d’aucune intervention des soldats de la garnison. De jour, les bacoli assuraient une surveillance efficace et discrète, les lamparetti prenaient le relais à la nuit tombante. Mais ils ne chassaient que les voleurs.

Le nom des rues était en italien.

Des crimes il y en a dans toutes les métropoles cosmopolites, dans tous les grands ports du monde. Soumise, la communauté slovène portait son fardeau, le rôle de bouc émissaire, elle la responsable des vilains coups. Et Sestan pensait sincèrement que cette suspicion était justifiée. Le Campo dei Gesuiti ne regorgeait-il pas de détenus slovènes ?

Les Habsbourg aimaient cette ville, siècle après siècle, ils avaient assoupli leurs règles, les Autrichiens tenaient l’administration, les Italiens le commerce, les Hongrois la marine, les Slovènes se chargeant des basses besognes. Une échelle sociale injuste, discriminatoire mais cependant jamais raciste. L’intention restait pragmatique.    

 

Emilie somnolait. Sestan se forçait à l’éveil. En soirée le train ferait une longue halte à Graz pour que les commis puissent nettoyer les voitures. Le K u K (Kaiserlich und Königlich) achevait toujours son travail avec efficacité. Et la locomotive soufflerait au ralentit une heure ou deux. Les mécanos rempliraient sa chaudière d’eau froide, les manœuvres slovènes ou croates chargeraient plein bords le tender de charbon. 

Le chauffeur se tiendrait à l’abri près de sa devanture en surveillant l’évacuation du mâchefer, la température du foyer et celle de la boite à fumée. 

Le chef de train superviserait les opérations de ravitaillement, soucieux de la bonne tenue de l’horaire.

-          Graz, eine Stunde Aufenthalt !

Une dizaine d’infirmières encadrées de vieux soldats les attendaient sur le quai. Des journaliers crasseux envahirent les compartiments pour un nettoyage sommaire. Ils rafraîchissaient la paille, évacuaient les excréments et lavaient les urines à seaux d’eau glacée. Aucun d’eux n’ouvrit la bouche, ils se pressaient. Derrière, un adjudant les engueulait sans cesse. Était-ce des prisonniers russes ou polonais ?

Emilie échangea quelques mots avec une infirmière aux cheveux gris qui passait d’un blessé à l’autre. Sestan se demanda si celle-ci n’était pas chargée de repérer d’éventuels déserteurs.

Un vétéran moustachu apporta une barrique de bière en plaisantant. Un suivant déposa près du poêle un large panier de pain et de fromage.

Emilie avait emporté une de ces moulinettes que les cuisiniers emploient pour réduire en bribes différents aliments. Ainsi elle prépara des boulettes de pain et de fromage qu’elle trempa dans un bol de bière. Elle put nourrir Folkel à la manière des oiseaux. L’homme ne pouvait plus sourire ou dire merci. Il prit la main de cette maman de fortune et la posa sur son œil. Le soldat pleurait. Elle lui caressa les cheveux. La gueule cassée sortit alors une photo de la poche de sa chemise.

-          C’était ton mariage ?

Il montra quatre doigts. Quatre ans de mariage, quatre enfants ? Elle ne saurait jamais mais elle signa qu’elle avait compris, comme s’il était sourd. Emilie lui fit encore absorber un demi-litre de bière.

-          Si tu as besoin de pisser, soulage-toi dans la cuve. 

Les blessés achevèrent leur cruche de bière. L’alcool les aiderait à dormir.

A minuit ils entrèrent à Klagenfurt, au matin à Lubiana. Ils n’avaient rien vu de la Carinthie. Pour Cankar seulement le paysage changeait. Ou alors il se sentait chez lui. Pour les « Italiens » ? Ils ronflaient. Leur vie ils l’avaient vécue en bord de mer, à trafiquer aux alentours du port, les uns avaient occupé un poste subalterne dans une grande compagnie, la Lloyd ou la Generali. D’autres un petit métier d’artisan au cœur de la Città Vecchia. Des gens de la ville et de l’Adriatique. Alors les plaines de Pologne, de Galicie ou l’arrière-pays autrichien, Carniole et Carinthie, tout se ressemblait sous la neige.

 

A Lubiana l’escorte qui accompagnait le personnel de santé paraissait inexpérimentée et plus nerveuse qu’à Graz ou à Klagenfurt. L’Isonzo n’était qu’à soixante kilomètres. Les infirmières slovènes firent leur travail sans un mot. Elles ne parlaient probablement pas l’italien, pas plus l’allemand. 

 

Le chef de train pressait son monde. Le convoi repartit sans qu’on débarque un seul rescapé du front de l’est. 

A Postumia (Postojna) le cortège fut coupé en deux. Une rame descendrait directement sur Fiume (Rijeka). Eux continueraient leur chemin jusqu’au port franc, jusqu’à la Stazione S.Andrea.

Dans l’après-midi, en quittant Divaccia (Divaća, Waatche en allemand) ils entendirent des canons; plus surprenante encore fut l’apparition soudaine d’un biplan aux couleurs italiennes. L’avion se mit en piqué mais le pilote dut reconnaître les croix rouges peintes sur le toit des wagons car il disparut sans ouvrir le feu.

 

Dans deux heures ils arriveraient à destination ! Le Dr Sestan prit le temps de revoir les dossiers médicaux de chacun de « ses » soldats. C’est alors qu’il découvrit l’histoire incroyable de Chiari. Le caporal s’était glissé sous un camion stationné près de son campement. Il voulait profiter de la chaleur du moteur. Le malheureux s’installa sous le véhicule, sur l’axe de transmission. Et pour assurer son équilibre il plaça les mains sur l’axe d’engrenage. Il avait oublié que ce camion-là descendait au ravitaillement avant le retour matinal au front. Le chauffeur n’entendit pas les cris de Chiari et ce n’est qu’à la barrière du camp qu’il arrêta son moteur. Ces trente secondes ne furent que le prologue du martyre de l’imprudent. Les chirurgiens durent cisailler les deux membres supérieurs pour le sortir de là, avant que l’imbécile ne perde tout son sang. Si les histoires de ses compagnons handicapés paraissaient moins folles, elles se valaient en horreur.

 

Construit ainsi depuis toujours, Falco révisait maintenant la suite de sa mission et la meilleure manière d’occuper ses deux semaines de permission. Arrivée : veiller à la prise en charge de ses blessés, s’assurer que chacun dorme dans un lit. Les familles ne pourraient les récupérer qu’après une évaluation des handicaps respectifs et lorsque les médecins de l’hôpital central auraient proposé un programme de rééducation.

Pour la majorité il n’y aurait rien à faire. Ils seraient mieux chez eux, plus tard les orthopédistes leur adapteraient des prothèses, s’ils en voulaient.

Restaient les deux aveugles, la gueule cassée et le phtisique.

Plus tard le lieutenant Sestan pourrait diriger Folkel vers le centre de chirurgie faciale du Dr Trumbo. La clinique Frederica accepte-t-elle de simples soldats ? Le Dr Trumbo avait-il été mobilisé ?

Ah ! Et Cankar ? Comment lui dire que Gorizia avait été bombardée et largement détruite ? Dans un premier temps il tenterait de convaincre les pneumologues de soigner ce fragile malade. Les spécialistes partageraient-ils son optimisme ? Une intervention chirurgicale présentait des risques post-opératoires, celle-ci réussie l’amélioration serait  rapide. Une fois le Slovène sur pied, et capable de garder son souffle, il l’accompagnerait à Gorizia, sur place on verrait bien. Voilà.

 

Emilie ? Il se tourna et l’observa un instant. L’infirmière coiffait sa bande d’éclopés. Gentiment et avec la tendresse d’une maman.

 

Falco n’eut aucun scrupule en repensant à la pension Schmitz, à leurs deux nuits. Les amants s’étaient usés, consommés, l’une l’autre, cannibalisés, par désespoir ou par fureur. Les draps impurs ?  Il baisait à l’italienne, sans réfléchir, sans calcul et sans patience, sans rien attendre. Elle avait des seins minuscules mais de gros mamelons bruns, entourés d’une large auréole sporange. Freud affirmait dans ses cours que c’était là un signe d’hystérie. Falco en doutait et faisait plus confiance à son expérience clinique. Les femmes allaitant leur nourrisson développent parfois cette pigmentation granulée. Emilie avait-elle enfanté ? Il aimerait recoucher avec elle encore une fois.

Trouver une case dans mon agenda !

Le train ne rentrerait à Vienne que dans trois jours avec un autre contingent de miséreux et son équipe sanitaire. Cette fois-ci on ramènerait vers la capitale des blessés du front de l’Isonzo.

Où dormirait-elle en attendant ?

Et lui, comment pourrait-il expliquer à sa famille, à sa mère en premier, qu’il passerait la nuit ailleurs ? Et s’il la présentait à ses parents telle une presque fiancée ?

Lui, l’organisé, le prévoyant, plus prévoyant que calculateur sournois, lui s’interrogeait sur un problème d’une banalité incroyable. Oubliées les suggestions de Lehar et Kratochwill sur une opportune désertion, oubliée la disparition de son frère aîné, évaporées les questions métaphysiques sur l’absurdité de la guerre et le devoir patriotique d’un Italien du Küstenland. 

Sestan avait envie de tirer un coup avec sa rouquine !

Emilie l’avait compris, à distance, en refaisant le bandage de Folkel.

-          Alors que vas-tu faire de moi ? Tu sais après notre arrivée, l’hôpital n’aura pas besoin de mon aide et puis une Slave !

-          Une Slave avec un nom allemand !

-          Juive, corrigea-t-elle dans un murmure.

Le lieutenant ne réagit pas. Depuis son enfance il avait pour voisins des familles juives aisées et d’excellente éducation. Son père se retrouvait en soirée avec l’un ou l’autre de ces bons vivants, au Café Eden ou au Flora.

Les meilleurs de ses maîtres en psychanalyse n’étaient-ils pas de race juive ? 

-          Tu dormiras chez moi. Ma mère te donnera la chambre de mon frère, je suis certain que les draps sont frais, elle doit les changer chaque semaine en priant son retour. A moins que tu préfères partager le lit de ma soeurette, elle passera la nuit à t’arracher les vers du nez sur les hommes que tu as connus.

-          Et…

-          Et si tu choisis celle de mon frère, io verrò a raschiare alla porta,

-          Et je t’ouvrirai, impatiente comme une chienne en chaleur, 

-          Et ma mère s’en doutera, elle a l’oreille fine et mon père lui ordonnera de ne pas bouger un œil. Tu sais, chez nous c’est quand un ragazzo ne baise pas qu’il devient suspect ! E poi, qui sait, tu pourrais plaire alla mia madre, elle aime les femmes énergiques… ce qu’elle n’a jamais été !

-          Et les rouquines ?

L’émotion saisit soudain les voyageurs. Sur son dernier tronçon la voie de chemin de fer traverse une partie du carso. La neige ne tenait pas sur ce sol rocailleux malgré cette méchante bora qui glaçait le plateau. On ne voyait pas encore la mer, on ne la verrait qu’au dernier moment quand le train achèverait sa descente sur la ville.

-          C’est dommage, si nous étions en été tu verrais les violettes.

-         Alors je reviendrai en été !

 

Posté par Buoi à 16:07 - Commentaires [0] - Permalien [#]